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Vendredi (14/01/11)
Ceux qui nous ont quittés - Syrène

Résumé : Gabriel Van Helsing, le tueur de monstres, arrive à Forks pour débarrasser la région des vampires et des loups-garous. 

Rating : T ... voire M !

Disclaimer : Toujours rien à moi, c'est ballot ! Enfin si, l'histoire et le texte, oui. Mais pas les personnages, ni le contexte. Arf, dommage, surtout pour Van Helsing. Vous êtes sûrs qu'il n'est pas à céder ? Bon, tant pis, j'aurais essayé.

Note : Cette histoire se déroule quelques temps après la fin de la quadrilogie de Stéphenie Meyer.

Fanfiction écrite en commun, enfin sur un thème commun avec TITVAN.

AVERTISSEMENT : La présente fic comporte quelques passages assez violents et des descriptions relativement précises. Avis aux personnes les plus sensibles.

00000oooo00000

Prologue

La silhouette sombre du tueur se détachait à peine de l'ombre du sous-bois, pareille à une esquisse tracée à longs traits imprécis par-dessus un décor flou.

Hypnotisée, elle regardait la mort en long manteau noir pointer son arme sur elle. Sur eux.

En d'autres circonstances ou si elle avait pu être un peu plus tôt sur les lieux, sans doute aurait-elle tenté quelque chose. Mais pas dans le cas présent.

Elle n'entendait pas ce que lui disait son bien-aimé, l'autre moitié de son cœur gelé d'immortelle et cependant plein à ras-bord du plus authentique des amours.

Ses pupilles qui au fil des mois avaient viré à un orange clair croisèrent les iris bruns de « l'autre » et elle se dit qu'après tout, il fallait bien que tôt ou tard la destinée exige une contrepartie pour tout le bonheur qu'elle avait reçu ici-bas.

Il se passa alors une chose extraordinaire.

Chapitre 1er : L'étranger

L'inconnu arriva à Forks dans une voiture de louage, par un après-midi de printemps exceptionnellement clément pour la saison et pour les lieux.

Il ne pleuvait pas, il soufflait une brise légère et, fait extraordinaire dans l'état de Washington, le soleil glissait même régulièrement ses rayons entre deux nuages. Autant dire qu'il faisait un temps radieux sous ces latitudes.

L'homme s'arrêta au centre de Forks et descendit de son véhicule face au minuscule drugstore de la ville. Les quelques passants le regardèrent avec des yeux ronds.

Vêtu d'un long manteau noir qui lui descendait aux chevilles, coiffé d'un fedora à larges bords qui dissimulait ses yeux et gardait son visage dans l'ombre, il portait de longs cheveux châtains étalés sur ses épaules. Ses joues et son menton se hérissaient d'une barbe de deux jours et tout, dans son attitude comme dans son allure, dénotait le genre de personnage auquel il est prudent de ne pas chercher des noises.

Sous le manteau négligemment ouvert, un chandail à col roulé, un jean qui avait connu des jours meilleurs et des bottes de motard. L'étranger entra dans le magasin où il acheta un plan de la ville et une carte d'état-major de la région alentour. En ressortant, il leva le nez vers le ciel et parut observer un instant le temps qu'il faisait, comme s'il se livrait à de mystérieuses supputations et en tirait des conclusions de lui seul connues.

Puis il remonta en voiture, déplia le plan qu'il venait d'acheter et l'étudia un moment. Après quoi, il le jeta négligemment sur l'énorme sac de toile qui prenait toute la place sur le siège passager, démarra en souplesse et se dirigea vers la sortie de la ville. Il prit la quatre-voies et parcourut quatre kilomètres avant de sortir et d'enfiler bientôt un chemin forestier.

Dès qu'il fut certain que sa voiture n'était plus visible de la route, il s'arrêta sur le bas-côté, descendit et fit le tour du véhicule. Il ouvrit la portière de droite et, sans se hâter mais sans perdre de temps non plus, il tira la glissière du sac et en tira un objet étrange, d'un poids et d'une taille impressionnants, tenant le milieu entre une arbalète et un canon atomique. L'homme vérifia rapidement que l'engin était réglé à sa convenance, que le magasin était bien garni, puis il le jeta négligemment sur son épaule. Il enfonça la carte d'état-major dans la vaste poche de son grand manteau et s'enfonça dans le bois d'un pas élastique.

L'oppressante verdeur de la forêt, les troncs couverts de mousse et le clair-obscur d'aquarium, non plus que l'humidité des sous-bois ne le perturbaient. Il se déplaçait quasiment sans bruit, sans pour autant paraître chercher à étouffer le bruit de ses pas, l'air de quelqu'un qui sait parfaitement où il va.

Sous les larges bords de son chapeau, cependant, ses yeux scrutaient attentivement chaque détail des alentours, constamment en alerte, balayant le sous-bois d'un regard de chasseur auquel rien n'échappe.

Il marcha ainsi un bon moment, manifestement certain de la direction qu'il suivait, jusqu'à ce que à quelques distances devant lui la clarté de l'air libre annonce la lisière du bois.

Sans s'arrêter, l'étranger fit glisser son arme futuriste de son épaule et la cala sous son bras. Il lui suffisait d'un mouvement du poignet pour la dresser en position de tir. Rien de particulier cependant ne se produisit, aucun mouvement suspect ne détourna son attention et, en quelques instants, il parvint à la limite des arbres où pour la première fois il s'arrêta.

Sertie comme un joyau dans le cercle de jade et d'émeraude de la forêt, une grande maison blanche s'offrit à son regard. L'étranger était arrivé par l'arrière, et toute la façade devant lui paraissait avoir été remplacée par de grandes baies vitrées. Mais ni à l'intérieur ni alentours il n'y avait le moindre signe de vie.

L'homme prit cependant tout son temps pour observer avec soin chaque détail des lieux. Rassuré sans doute, il replaça le cran de sécurité de son arme et la posa à nouveau sur son épaule.

Puis, toujours sans hâte apparente, il sortit du couvert et s'avança vers la demeure.

00o00

- Tonton fait l'idiot parce que je le regarde ! s'amusa Renesmée dans un grand rire perlé, en sautillant d'excitation. Il fait semblant de perdre.

- Il fait durer le plaisir, pour vous deux, répondit Rosalie qui, paresseusement appuyée sur ses coudes, levait son visage ruisselant de mille éclats de diamants vers le soleil. Mais j'aimerais que tu reviennes près de moi, Nessie. On ne sait jamais, un accident est vite arrivé.

Même ainsi, avec son short de randonnée et ses grosses chaussures, ses cheveux blonds lâchement noués en queue de cheval et à demi étendue sur un plaid posé à terre, Rosalie ressemblait à une gravure de mode. La perfection de sa silhouette et de son visage, sans parler de la lumière qui cascadait sur sa peau d'albâtre, en faisait une créature de rêve sans équivalent. Un être humain qui l'aurait aperçue alors par inadvertance aurait cru à une apparition.

La fillette qui sautillait au bord d'un escarpement rocheux ne paraissait pas pressée d'obéir. Ses yeux n'avaient pas l'acuité de ceux d'un vampire mais elle discernait cependant sans difficulté les deux formes massives, mêlées, distantes de près de deux kilomètres, loin en contrebas. Elles étaient presque immobiles à présent, presque confondues en une seule. Vainqueur, Emmett s'abreuvait du sang de l'ours mort.

- Nessie ! appela encore Rosalie.

- J'arrive, Tatie, répondit l'enfant sans enthousiasme.

Le spectacle dorénavant ne l'intéressait plus guère mais elle aurait bien voulu chasser aussi. Elle savait que ses parents n'étaient pas très chauds. Car ce secteur, perdu au milieu de nulle part, tout proche de la frontière canadienne, pullulait de fauves. La petite toutefois ne désespérait pas de les convaincre tout à l'heure, lorsqu'ils seraient tous revenus. Bien sûr, elle savait que la mini glacière posée près de sa tante contenait du sang et qu'elle pouvait en prendre si elle avait faim, mais où serait le plaisir ?

Elle guigna quelques fleurs sauvages entre deux rochers et se dit que si elle en trouvait suffisamment, alors Rosalie lui en tresserait une couronne. Elle fit un pas en avant et se figea : une odeur très forte, délicieuse à son odorat, lui emplit le nez. Son ouïe perçut un frottement ténu de grosses pattes dans les rochers. Tout son corps en alerte elle leva les yeux, partagée entre la peur et l'excitation.

- Triple crétin ! hurla Rosalie sur un ton de terreur presque hystérique que sa nièce ne lui avait jamais entendu.

Ensuite, tout fut terminé presque avant d'avoir commencé : le glouton, que les Indiens nomment carcajou, s'élança sur la fillette à l'instant même où Rosalie s'interposait entre l'enfant et lui.

Elle n'avait pas mis plus d'un battement de cœur à se trouver là. Un feulement de fureur monta du fond de ses entrailles de pierre, découvrant des dents étincelantes et affutées comme des dagues dans un rictus de haine. La jeune femme se pencha, si vite que Nessie ne vit qu'un spectre de lumière bouger devant elle et les belles mains manucurées de Rosalie, portant deux bagues d'un prix conséquent, happèrent la tête du prédateur qui, malgré sa puissance, fut stoppé net, en pleine course. Si brutalement et efficacement que ses fortes griffes creusèrent dans le sol de profonds sillons. Presque aussitôt retentit un horrible bruit de craquement et le crâne épais du fauve fut broyé comme une vulgaire coquille d'escargot vide, cela au moment même où une seconde silhouette, dotée d'une grâce féline, enlevait la fillette du sol et l'emportait à vingt mètres de là.

Rosalie était folle de rage lorsqu'elle se tourna vers eux : le visage, le torse et les cheveux aspergés de sang, d'esquilles d'os et de matière cervicale, les mains rouges jusqu'aux coudes, elle se jeta comme une harpie sur Edward qui paraissait encore plus pâle que d'habitude.

- Idiot ! Abruti ! Crétin ! Tu as du papier buvard dans le crâne, ou quoi ? Ca y est, j'ai compris : tu es aveugle et sourd et tu as perdu ton odorat ? Comment tu as pu laisser cette bête approcher aussi près, pauvre débile !

- Je suis désolé, souffla Edward en courbant les épaules. J'étais occupé avec une proie, je n'ai pas perçu à temps sa présence.

Il secoua la tête et s'éloigna de quelques pas, visiblement anéanti. La frénésie de la chasse, pensait-il, lui avait fait perdre sa vigilance. Lorsqu'un vampire se gorge de sang, il ne pense plus guère qu'à cela et oublie tout ce qui l'entoure. Nessie trottina derrière lui et lui prit la main en levant vers lui sa frimousse.

- Mais je n'ai rien, Papa ! assura-t-elle, tout sourire. Et d'ailleurs, je suis sûre que je n'aurais pas eu besoin de vous. Ce n'est qu'un tout petit ours, reprit-elle en regardant la carcasse trapue recouverte d'une épaisse fourrure. Bien plus petit que les élans que je chasse avec Jacob.

Edward tremblait. Il ne savait même pas qu'un vampire pouvait trembler, à l'instar d'un être humain. La peur rétrospective entrechoquait ses dents et ses genoux. Il se pencha néanmoins pour soulever sa fille dans ses bras de pierre.

- Peut-être, murmura-t-il.

Ses yeux se révulsèrent en imaginant les griffes et les crocs du fauve entrant en contact avec la chair de l'enfant : bien que celle-ci soit d'apparence aussi dure que celle des siens, elle était chaude car un sang humain courait dans ses veines. Un sang précieux que, comme n'importe quel parent, il n'avait nulle envie de voir couler. L'imaginer était déjà une torture.

Il se tourna vers Rosalie qui continuait à l'agonir d'injures d'une voix stridente :

- Vas-y, ne te gêne pas, lui dit-il. Je pense pire que toi.

- Bella va te tuer ! hurla encore Rosalie, à cours d'invectives.

- Sûrement, soupira Edward.

- Mais arrête de crier, Tatie, fit Renesmée en secouant ses boucles auburn avec tout le sérieux des enfants.

Puis elle se redressa dans les bras de son père et regarda le glouton mort avec envie :

- Je n'ai encore jamais goûté à ça, fit-elle.

Et elle regarda son père avec des yeux plein d'espoir.

Il la posa à terre et lui fit un signe d'assentiment. Toute joyeuse, la fillette trotta vers le corps du fauve tandis que Rosalie pestait à qui mieux mieux en s'efforçant de nettoyer sa peau et ses vêtements avec des lingettes.

- Tu parles d'un pique-nique ! bougonna-t-elle, sa colère loin d'être calmée.

00o00

L'étranger avait parcouru méticuleusement chaque pièce de la villa. De retour dans l'immense salon du rez-de-chaussée, il s'accorda un long moment de réflexion tandis que ses yeux voltigeaient ici et là, mémorisant chaque détail, cherchant celui qui lui offrirait une piste.

Enfin, son regard parut accrocher quelque chose qui stimulait son intérêt et il s'avança à grands pas vers le canapé de cuir blanc, vers lequel il se pencha.

Sa main gantée de noir se referma sur une jolie poupée de chiffon oubliée dans un angle du sofa. Il leva le jouet d'enfant à hauteur de ses yeux et l'examina un instant, sourcils froncés. C'était là, il devait bien le reconnaître, l'aspect le plus déplaisant de la mission qui lui avait été confiée : « N'oubliez pas que l'enfant doit nous être livrée vivante »… Ce n'était pas la première fois qu'on lui demandait de ramener une proie vivante, certes. Il ne l'avait d'ailleurs encore jamais fait, les événements s'enchaînant toujours bien trop vite pour cela.

Cette fois cependant, c'était apparemment très important et il était décidé à faire de son mieux pour y parvenir. Il faudrait endormir le petit monstre, bien sûr. Il avait dans son arsenal de quoi le faire. Intrigué, il continuait à regarder la poupée. Un léger malaise l'envahit.

Par le passé il avait déjà vu quel genre de rejetons répugnants pouvaient engendrer les vampires. En théorie cependant ils n'étaient pas viables, puisque leurs parents étaient déjà morts. Quoi qu'il en soit, il n'imaginait pas ces démons ailés à la peau verte, déjà aussi avides de sang que les adultes, jouer à la poupée.

C'était là, à n'en pas douter, la raison pour laquelle ses employeurs souhaitaient avoir ce spécimen là en vie. Ils lui avaient dit qu'elle était exceptionnelle et il commençait à le croire. Malheureusement, cela risquait de lui compliquer la tâche. Il avait une sainte horreur de voir l'aspect humain de ses victimes ! Cela lui chavirait le cœur à chaque fois, malgré des siècles de pratique.

Avec un soupir résigné, il reposa la poupée sur le divan en se disant que tous les métiers ont leurs mauvais côtés.

Puis, reprenant son masque impassible, il se dirigea vers le garage.

00o00

Les Cullen ne pouvant se montrer aux êtres humains lorsque le soleil brillait, il avait été décidé d'organiser un grand « pique-nique » familial ce jour-là.

Ils avaient gagné les montagnes qui séparaient les Etas-Unis du Canada et, tandis que Rosalie gardait Nessie, chacun s'était mis en quête de gibier.

Il était convenu qu'une fois que tous serait rassasiés, la « garde d'enfant » et la fillette y compris, on resterait sur place à jouer à divers jeux de plein air, jusqu'au soir. L'incident survenu avec le glouton fut vite oublié, n'ayant eu aucune conséquence. Sinon pour Edward qui à son habitude se crucifiait lui-même de reproches que nul ne songeait à lui adresser. Et pour Rosalie qui geignait en raison de ses cheveux, qu'elle ne pouvait laver immédiatement, et de ses vêtements irrémédiablement gâchés.

Bella elle-même avait vite oublié le danger qu'avait couru sa fille, ou du moins avait-elle fait semblant de l'oublier afin de ne pas gâcher la journée par de fastidieuses discussions. Elle pensait qu'elle était la seule responsable. Son instinct maternel n'aurait-il pas du s'éveiller ? La mettre en garde ? Edward avait assez mal pris cette réflexion et comme toujours voulait la persuader qu'elle n'avait aucune responsabilité dans l'affaire. C'était absurde, à vrai dire, c'était d'autant plus absurde que s'ils avaient laissé la petite à la garde de Rosalie c'était bien pour que celle-ci veille sur elle –ce qu'elle avait parfaitement fait- mais ils étaient ainsi faits qu'ils se jugeaient toujours responsables de tout.

L'après-midi se passa bien Emmett, mis en train, faisait à son habitude mille pitreries qui faisaient rire Nessie à s'en tenir le ventre. La famille avait toujours été unie mais la fillette en était devenue le centre, petit elfe dont chacun raffolait et qui avait encore resserré des liens déjà solides.

La seule ombre au tableau, peut-être, était l'humeur bougonne d'Alice.

Il était si rare de voir l'espiègle jeune femme de mauvaise humeur que chacun lui coulait des regards anxieux tandis qu'assise en tailleur elle les regardait se détendre, sourcils froncés. A toutes les questions, elle faisait « non » de la tête. Non, elle ne voyait rien. Non, elle ne pressentait aucun danger. Non ! Oui, elle voulait bien participer à leurs jeux, voilà, voilà, ce n'était rien.

- C'est juste une impression désagréable qui persiste, confia-t-elle lorsqu'elle fut lasse des questions. Mais je n'arrive pas à savoir d'où elle vient.

- Ce sont ses trucs de fille qui la travaillent ! lança Emmett, goguenard, pour la taquiner.

Il savait aussi bien qu'un autre que les vampiresses n'avaient pas à se soucier de ce genre de choses.

Malgré ces quelques ombres au tableau, ce fut une bonne journée pour tout le monde. Lorsque le crépuscule commença à envahir le ciel, on remballa les affaires, chacun se chargea d'un fardeau et Renesmée reprit sa place habituelle sur le dos de son père. Place qui avait été autrefois celle de sa mère mais qu'elle avait conquise de droit.

Certes, pour peu que sa famille modère légèrement son allure, l'enfant aurait pu suivre à pieds, sans difficulté. Mais elle aimait tant se faire transporter de cette manière qu'elle n'avait garde de réclamer.

Ils ralentirent tous leur course en débouchant des bois devant la maison. Alice s'immobilisa totalement et regarda la villa en fronçant les sourcils.

- Un souci, Alice ? s'enquit Jasper.

- Nnnon… articula-t-elle d'une voix distante. C'est toujours cette impression bizarre.

Tous s'étaient arrêtés et la regardaient. Elle se concentra un instant et leur adressa un sourire rapide, un peu artificiel.

- Non, aucun souci, confirma-t-elle.

Pourtant, à peine la porte d'entrée poussée, l'évidence leur apparut sous la forme de l'odeur.

- Quelqu'un est entré ici, déclara Carlisle.

- Un humain, compléta Jasper.

- Un homme, précisa Emmett.

- Je la trouve bizarre, cette odeur, fit Bella.

Ils firent le tour des lieux, tous les sens aux aguets, sans rien découvrir de particulier. Le visiteur indélicat avait manifestement fait tout le tour de la maison, était entré dans toutes les pièces, avait touché à certains objets. Toutefois, rien n'avait disparu.

Et ça, c'était assez troublant.

Les Cullen ne fermaient jamais leur porte à clef. Cela pouvait paraître bizarre mais ils vivaient à l'écart et savaient parfaitement que les humains, en général, les évitaient de leur mieux, mus par un instinct de conservation sur lequel ils n'auraient pas su mettre un nom.

Personne ne venait jamais chez eux, à l'exception du facteur, qui n'avait nul besoin d'entrer, de Charlie, le père de Bella et, depuis la fausse bataille contre les Volturis, de quelques Quileutes.

Mais l'odeur de ces habitués était familière, au contraire de celle que l'on détectait à présent dans toute la demeure.

- Sans doute un rôdeur, dit enfin Carlisle.

- C'est étonnant qu'il n'ait rien pris, dans ce cas, émit Jasper.

- Il y aurait pourtant de quoi prendre, glissa Bella.

Aucun d'eux n'était inquiet. Certes, cet incident était déplaisant : personne n'aime penser qu'un inconnu est entré chez lui. Fort heureusement, rien dans la maison ne pouvait trahir la réalité de leur nature ils avaient toujours veillé avec le plus grand soin à ce que toutes les apparences soient sauvegardées : le congélateur était plein de nourriture tout à fait banale et le mobilier, dans toutes les pièces, n'avait d'autre particularité que de sentir le luxe. Mais comme tout le monde savait que la famille avait plus que les moyens, ça n'avait rien d'extraordinaire. Quant au matériel médical du cabinet au premier étage, il n'avait rien de si extraordinaire chez un médecin : après tout, aucune loi n'interdisait que Carlisle reçoive des patients à domicile.

La conversation s'éternisa un peu sur le sujet puis, comme il n'y avait somme toute ni rien à faire ni rien de bien alarmant dans tout cela, Edward et Bella décidèrent de regagner leur nid d'amour dans la forêt et de coucher leur fille qui baillait à se décrocher la mâchoire.

00o00

La forêt était aussi sombre qu'un caveau, une fois la nuit tombée. L'étranger ne s'était jamais posé la question de savoir pourquoi les ténèbres n'étaient pas opaques pour lui. Peut-être parce que depuis si longtemps il chassait la nuit, lui aussi. Ceci, peut-être, conjugué au fait qu'il conservait quelques séquelles d'un accident survenu plus d'un siècle plus tôt. Mordu par un loup-garou, il avait muté lui aussi. Et même s'il avait pu recevoir à temps l'antidote qui lui avait conservé son humanité –un épisode auquel il ne pensait jamais, car il était bien trop douloureux- le venin avait laissé des traces dans son corps et son métabolisme.

Il les vit parfaitement arriver et épaula son arme. Les carreaux propulsés par le gaz comprimé déchirèrent la nuit et l'air avant de s'enfoncer dans les chairs.

D'un geste familier qui à son tour fendait l'air nocturne, le chasseur se signa rapidement.

- Requiescat in pace, murmura-t-il.

On ne se défait pas de siècles d'habitudes. Le latin lui venait toujours naturellement aux lèvres, si naturellement en vérité qu'il n'y songeait même plus.

Il distingua les convulsions des corps à l'agonie et la métamorphose qui s'opérait. Il s'approcha de son pas tranquille, l'arbalète sur l'épaule, et s'agenouilla dans l'humus près de ses victimes afin de vérifier qu'elles étaient bien passées de vie à trépas.

Simple conscience professionnelle.

Puis il récupéra sans dégoût ses projectiles et s'enfonça à nouveau sous les frondaisons à peine agitées par la brise, sans le moindre état d'âme apparent.

00o00

Edward, sa femme et sa fille étaient partis depuis quelques instants à peine quand Rosalie émergea enfin de la salle de bains. Elle l'avait monopolisée pendant plus de deux heures, s'était récurée à fond, avait lavé plusieurs fois ses cheveux en pestant contre le sang séché qui les agglutinait, puis s'était offert une longue remise en beauté.

Le bruit du jet avait fort heureusement épargné à sa famille ses vitupérations, grommelées à mesure que l'œuvre avançait. Seul Edward percevait ses pensées peu amènes à son égard. Mais au lieu de les repousser au fond de son esprit comme il en avait l'habitude, il les écoutait tout en participant à la conversation du salon, à seule fin de se punir lui-même de ce qu'il considérait comme une impardonnable négligence.

Il avait du reste l'intention de s'excuser auprès de son épouse lorsque tous deux seraient seuls. Oh, il savait d'avance ce qu'elle dirait : qu'il ne pouvait pas deviner que pendant qu'il chassait d'un côté, un autre redoutable prédateur en profitait pour chasser de l'autre que Rosalie était précisément restée avec Renesmée pour veiller sur elle et l'avait parfaitement fait etc… Puis comme toujours, comme cet après-midi déjà, elle tenterait de lui faire admettre que c'était elle qui était en tort. Bella était si indulgente !

Rosalie sortit donc de la salle de bains transformée en étuve, fraîche comme une rose et resplendissante dans son pyjama de soie blanche, ses cheveux blonds et brillants ondulants dans son dos, tandis que sa sœur Alice, pelotonnée dans un coin du canapé, continuait à ruminer son malaise.

Emmett ayant commencé une partie d'échecs avec Jasper, Rosalie décida finalement qu'elle avait le temps d'aller se détendre en triturant les entrailles de sa voiture. Elle enfila un caleçon et un long t-shirt à la place de son pyjama et se dirigea vers le garage en s'amusant à faire bouger ses cheveux parfumés dans son dos.

La soirée se déroula sans autre incident.

Chapitre 2 : Gabriel Van Helsing

Au lendemain du pique-nique durant lequel la maison avait été visitée par un inconnu, la matinée n'était pas très avancée lorsque le portable de Bella sonna, au beau milieu d'une conversation qui revenait souvent depuis quelques semaines : le départ devenu inévitable de toute la famille, loin de Forks.

Bella était lasse de ne plus jamais se rendre en ville ni nulle part, mais elle ne pouvait risquer de susciter des questions concernant sa spectaculaire métamorphose. Officiellement, elle était à la faculté en Alaska. Elle communiquait avec sa mère et son amie Angela par le biais d'internet. Son père et les Quileutes étaient les seuls dans le secret, les seuls auxquels elle s'était montrée.

Lorsque Charlie Swan lui parlait de la faculté, Bella temporisait. « L'année prochaine », disait-elle. « Pour le moment, je veux m'occuper de Renesmée ».

En fait, elle savait qu'elle n'irait pas à la faculté avant six ou sept ans. Elle savait que le paradoxe de sa vie d'immortelle serait le suivant : elle n'avait que ces quelques courtes années pour profiter de sa fille avant que celle-ci, vraisemblablement, atteigne sa maturité. Et comme Edward le lui avait laissé entendre avec beaucoup de ménagement, leur fille une fois adulte pourrait choisir de ne pas rester avec eux. Elle était à demi-humaine, elle choisirait peut-être de se fondre parmi les humains. Et d'en épouser un, sous-entendait Edward. Bella refusait d'en parler ou d'y songer, mais elle savait que c'était vrai.

Nessie du reste était l'une des raisons pour lesquelles la famille estimait devoir émigrer sous d'autres cieux. Bella supportait mal de devoir la cacher, de ne jamais pouvoir l'emmener nulle part. L'enfant, elle aussi, réclamait de plus en plus souvent le droit d'aller se promener ailleurs que dans la nature.

Elle avait appris, au sein de sa famille, à lire et à écrire ainsi que bien d'autres choses encore, montrait pour la musique un talent grandissant et le même goût que son père, mais elle grandissait si vite qu'il était impossible de lui faire fréquenter une école tant que sa croissance ne se serait pas stabilisée. Il était impossible de l'emmener à Forks, petite ville où tout le monde connaissait tout le monde et où sa présence au sein de la famille Cullen aurait suscité trop de questions. D'autant que sa ressemblance avec Edward était flagrante et ne manquerait donc pas d'attirer l'attention.

Tous étaient cependant conscients qu'il était nécessaire à l'équilibre de Renesmée qu'elle puisse découvrir le monde. Le départ était donc indispensable et l'on était en pourparlers depuis quelques temps pour décider de l'endroit où aller. Les lieux géographiquement compatibles avec les exigences des vampires n'étaient pas si nombreux.

Bella était résignée, bien que l'idée de laisser son père et surtout son meilleur ami, Jacob, lui soit pénible. Moins pénible qu'à Jacob lui-même, toutefois, dont la peine avait été immense lorsqu'il avait été mis au courant de ce projet. Se séparer de Nessie, l'être dont il s'était imprégné, était pour lui comme s'amputer à vif. Il était déchiré entre la perspective de perdre l'enfant ou bien de suivre les Cullen et d'abandonner sa meute.

Lorsque son téléphone sonna, Bella identifia précisément le numéro de Jacob et porta le combiné à son oreille.

- Salut, Jake, fit-elle.

- Bella ! jeta la voix rauque de l'Indien.

Elle comprit immédiatement que les choses allaient mal. Un monde de violence et de chagrin transpirait du timbre de son ami. Il était hors de lui, comprit-elle, mais pas uniquement. Il semblait aussi être fou de douleur.

- Que se passe-t-il, Jacob ? demanda-t-elle, tout de suite inquiète.

Il y eut un bref silence, le temps que le Quileute prenne une inspiration hachée :

- Paul et Jared sont morts, lâcha-t-il.

La jeune femme éprouva la sensation que la maison s'effondrait sur sa tête. L'expression de son visage dut être éloquente, car le silence se fit d'un coup autour d'elle.

- C'est… balbutia-t-elle. Tu… ce n'est pas… qu'est-ce qui … ?

Tuer un loup-garou n'était pas chose aisée, elle le savait. La seule chose qui lui vint à l'esprit fut un combat contre des vampires. Des étrangers traversant le territoire, c'était déjà arrivé.

- On ne sait pas, laissa tomber Jacob assez sèchement, coupant court ses réflexions affolées. On a retrouvé leurs corps ce matin dans la forêt. Ils étaient simplement partis patrouiller cette nuit. La routine. Je pensais que tu voudrais le savoir. Soyez tous prudents le temps qu'on en sache plus.

- C'est si horrible, Jake, je ne sais même pas quoi te….

Elle entendit un brouhaha de voix et de gémissements en arrière-plan.

- Je te laisse, Bella, fit Jacob. C'est la panique, ici. La meute de Sam est… enfin, perdre deux d'entre eux et d'un seul coup, ils sont très perturbés. A plus !

Il raccrocha.

Bella ne parvenait pas à accuser le choc. Paul et Jared n'étaient pas des amis proches, mais elle les connaissait, cela suffisait. Ils avaient combattu ensemble et les deux Indiens l'avaient protégée au temps où Victoria et son armée rôdaient dans les parages. La brutale annonce de leur disparition lui causait une grande peine. Et surtout un grand étonnement. Elle n'eut pas à expliquer aux siens ce qui venait d'arriver : l'ouïe des vampires était assez fine pour qu'ils aient tout entendu.

- Je vais appeler Carlisle pour l'informer, dit Esmé, sincèrement chagrinée en pensant aux proches des disparus.

Le chef de famille était le seul à être absent. Comme chaque jour ou presque, il s'était rendu à l'hôpital exercer son métier de médecin.

Edward, Rosalie, Emmett, Alice et Jasper ne fréquentaient plus le lycée : tous étaient officiellement à la faculté, dans des endroits divers. Leurs fallacieuses et ennuyeuses études, dont le seul but était de donner le change aux humains, reprendraient plus tard, lorsqu'ils auraient émigré ailleurs.

Alice secouait doucement la tête en grommelant entre ses dents.

- Je ne vois toujours rien ! se plaignit-elle. Je croyais que je commençais à m'accoutumer aux loups il m'arrive de « voir » Jacob et Seth, à présent. Et pourtant, j'éprouve toujours cette sensation de danger. L'avenir est flou. Ca ne m'est jamais arrivé auparavant. Ce que c'est énervant !

- Je devrais me rendre à la Push, émit Bella, un peu hésitante. Je pourrais essayer de remonter le moral de Jacob. Et puis je connais un peu les familles de Paul et Jared, je voudrais leur présenter mes condoléances.

Elle n'était plus jamais retournée à la réserve indienne depuis sa transformation. En théorie elle n'en avait plus le droit. Tous les Quileutes n'avaient pas changé d'opinion à propos des Cullen. Même si depuis l'attaque des Volturis au cours du dernier hiver, Jacob, Seth et même Léah allaient et venaient à leur guise et fréquentaient régulièrement la maison.

- Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée, Bella, objecta Edward.

Ils étaient encore en train d'en discuter quand il tourna soudainement la tête vers la porte :

- Ce n'est plus la peine, mon amour, fit-il, manifestement soulagé. Jacob arrive. Il est seul.

Nessie sauta de joie et courut à la rencontre de son grand ami. Celui-ci, à son habitude, heurta la porte d'entrée d'un coup d'index symbolique et entra sans attendre de réponse.

- Jacob !

Renesmée lui sauta au cou. Il la souleva dans ses bras et la serra contre lui, mais sans rien dire. Son visage était sombre et ses mâchoires contractées. Il fit son entrée au salon et Bella, sans un mot non plus, vint le serrer dans ses bras.

- J'ai pensé que tu aurais envie d'aller à la Push, fit-il d'un ton abrupt. Je suis venu pour te dire d'éviter.

Edward, qui percevait ses pensées, le regarda d'un air attristé :

- A ce point là ? demanda t-il.

Jacob parut embarrassé et regarda ses pieds.

- Les rumeurs ne s'éteignent pas vite, soupira-t-il.

- Tu ne veux pas dire que certains pensent que c'est nous qui sommes responsables de ce qui est arrivé ? s'offusqua Bella.

- Ben si, confirma Jacob. Pas Sam ni aucun des loups, hein. Même Léah ne pense pas à ça. Mais quelques autres, oui. En plus c'est idiot : ce n'est pas la manière de tuer des buv… des vampires. Aucune trace de morsure, aucun membre brisé, rien.

- Rien ? demanda Jasper. Comment ça « rien » ? Ils sont bien morts de quelque chose ?

L'Indien se laissa tomber sur le canapé, à côté d'Alice qui n'en parut que plus minuscule en comparaison. Il parut soudain très las et très abattu.

- Oui. Ils portaient des blessures à la poitrine, comme un impact de balle. Et on a retrouvé un truc métallique et pointu à proximité, sous un taillis. Un genre de flèche, mais assez court.

Esmé revint à ce moment là.

- Carlisle était déjà au courant, dit-elle. On a amené les corps à la morgue et on lui a demandé de faire un premier examen. Il va y avoir une autopsie. Nous aurons plus de renseignements dans quelques heures.

Elle regarda Jacob avec compassion :

- Sam et les familles sont là-bas, ajouta-t-elle.

Elle eut un soupir qui ressemblait à un sanglot :

- Les pauvres parents ! murmura-t-elle.

Personne ne pouvait rester insensible à la tendresse maternelle d'Esmé. Et chacun savait qu'elle avait déjà connu l'affreux chagrin de perdre un enfant. Brusquement, cela malgré tous ses efforts, deux larmes perlèrent au coin des paupières de l'Indien.

- Sam, dit-il d'une voix rauque, s'en veut terriblement. Personne n'était même à l'écoute, la nuit dernière. Si Paul et Jared ont appelé à l'aide ou essayé de nous prévenir, personne n'a pu les entendre car ils étaient les seuls à être métamorphosés. Par précaution et aussi pour ne pas laisser « s'endormir » ses troupes, Sam les fait patrouiller par deux toutes les nuits, au cas où. S'il avait imaginé qu'il y avait du danger, jamais il ne les aurait laissés partir seuls.

Une sorte de long tressaillement parcourut la puissante musculature de Jacob qui, soudain, porta ses deux mains, larges comme des raquettes, à son visage. Tous purent voir qu'il tremblait légèrement. Un bruit de reniflement sortit de derrière ses doigts serrés.

- Oh, non, fit Nessie. Non, mon Jacob, je veux pas que tu pleures !

Elle escalada ses genoux et se blottit contre lui, pareille à un chaton en quête de chaleur. L'Indien enroula brusquement ses bras de géant autour de son corps frêle, enfouit son visage dans ses cheveux bouclés et se laissa enfin aller à son chagrin.

Carlisle revint en fin d'après-midi. Une expression très grave figeait ses traits d'ordinaire parfaits.

Il ne parut pas étonné de trouver Jacob prostré sur le canapé, Nessie s'ingéniant à le distraire de sa peine en allant lui chercher à manger ou en babillant sans arrêt avec lui. Rosalie avait regagné sa chambre, renonçant pour une fois à chercher querelle au visiteur ou à laisser éclater sa jalousie à l'encontre de la sollicitude dont la fillette l'entourait.

Cependant, avide de nouvelles, toute la famille se rassembla à nouveau au salon en entendant le moteur de la puissante voiture du médecin.

- La mort a bien été provoquée par des projectiles puissants, qui tous ont touché les victimes dans la région du cœur, dit Carlisle. L'objet que vous avez trouvé dans les taillis est sans aucun doute l'un de ces projectiles, qui s'est égaré. Je l'ai examiné et il correspond aux blessures des deux victimes. J'ai remis cet objet à Charlie –il eut un rapide coup d'œil vers Bella- qui va le transmettre aux équipes de spécialistes de Seattle pour analyse.

Il paraissait très préoccupé.

- On pense à un chasseur, dit-il enfin. Mais c'est étrange, car les chasseurs d'ici utilisent des armes à feux.

Jacob parut brusquement sortir de son apathie.

- Un étranger, alors ? demanda-t-il. Avant-hier, en allant faire quelques courses à Forks, j'ai entendu parler d'un drôle de type. Enfin, un étranger avec une drôle de dégaine, d'après ceux qui l'ont vu. Et pas l'air commode, avec ça !

- Gardons-nous des jugements hâtifs, répondit prudemment Carlisle.

- En même temps, des étrangers à Forks, il n'en vient pas tous les jours, émit Emmett. Il ressemblait à quoi, ce type ?

- Oh, fit Jacob, un grand manteau, un grand chapeau. Pas du tout sapé comme les gens du coin, en gros. Il devait venir de New York ou de je ne sais où.

Carlisle le regardait fixement et son air grave s'intensifia :

- Grand manteau, grand chapeau ? répéta-t-il.

Quelque chose lui traversa l'esprit et Edward le regarda, étonné :

- Cet objet métallique ? fit-il à voix haute. Un carreau ? Mais voyons, qui utilise encore une arbalète de nos jours ?

Sa voix était légèrement sceptique.

- Je n'ai aucune certitude, répondit le médecin d'une voix blanche. Cela fait si longtemps ! Et qu' « il » vienne justement à Forks, malgré toutes les précautions que nous prenons, ça semble tellement impossible…

- Mais qui ?

Tous à présent étaient suspendus à ses lèvres.

- Je voudrais l'avis des experts de Seattle avant d'avancer quoi que ce soit, répondit Carlisle.

- Je t'en prie ! lança Alice. Nous allons devenir fous ! Si tu sais quelque chose….

Mais Carlisle secoua négativement la tête. Il ne pouvait cependant cacher ses pensées tumultueuses à Edward, qui sauta soudain sur ses pieds.

- Quoi ? fit-il, incrédule.

Vaincu, Carlisle le regarda et soupira.

- Ecoutez, je ne veux pas que nous cédions à la panique, dit-il. Mais il va falloir nous montrer très prudents tant que nous n'en saurons pas plus. Si… si mes soupçons se confirmaient, alors nous serions tous en danger mortel. Oui, tous ! confirma-t-il devant le silence incrédule de son auditoire. Loups-garous et vampires. Si cet étranger est qui je pense qu'il pourrait être, alors il n'est pas ici par hasard mais pour nous éliminer tous.

Il regarda Jacob :

- Vous, et nous aussi.

Un silence stupéfait vint couronner ces paroles. La première, Bella ouvrit la bouche pour exprimer l'ébahissement et le doute général :

- Mais, fit-elle, et sa voix trahit sa perplexité, il est presque impossible de tuer un vampire, pourtant. Sauf pour un autre vampire ou bien sûr, un loup-garou.

Carlisle paraissait décomposé.

- En théorie seulement, émit-il dans un soupir.

Tous le regardaient en silence, tendus, l'interrogeant du regard, attendant la suite.

- Quand je vivais en Italie auprès des Volturis, commença le médecin, j'ai plusieurs fois entendu parler d'un homme employé depuis très longtemps par les moines ou différentes castes religieuses de par le monde pour détruire les créatures dites « maléfiques ». Par la suite, le Vatican lui-même l'a recruté. Il appartenait à une société secrète au sein même de l'Eglise Romaine, qui se faisait appeler « les chevaliers de l'ordre saint ».

Le cercle de famille, ainsi que Jacob, écoutaient sans comprendre : tous savaient que l'époque dont parlait Carlisle se situait aux alentours des années 1670, soit 340 ans plus tôt.

- Van Helsing ? lut Edward dans son esprit. Mais je ne comprends pas en quoi cette vieille histoire….

- La main gauche de Dieu, précisa Carlisle.

Il parut prendre sur lui pour continuer :

- Gabriel Van Helsing n'est en aucun cas un être humain ordinaire. Il a des capacités hors du commun. Des armes mortelles même pour nous. Et…

Il parut hésiter, conscient de l'effet qu'auraient ses prochaines paroles :

- … il est lui-même immortel, ajouta t-il.

Comme il s'y attendait, un concert d'exclamations stupéfaites couronna sa révélation.

- Ce n'est pas un être humain, alors, fit Rosalie.

- Si. Je ne connais ni ses origines ni les raisons qui font de lui ce qu'il est, mais il est humain. Et comme je viens de vous le dire, l'Eglise l'utilise depuis des siècles pour traquer et détruire toutes les créatures qu'elle considère comme maléfiques.

Il soupira à nouveau.

- Il va de soi que les vampires et les loups-garous figurent en tête de leur liste des créatures à éliminer à tous les prix.

- Alors, fit Bella, les yeux écarquillés de stupeur, cela veut dire que le Vatican sait que nous ne sommes pas des mythes ?

- Tu serais surprise, Bella, de connaître l'étendue et la noirceur des secrets gardés derrière les murs du Vatican.

- Quand vous dites qu'il est immortel, fit Jacob, un éclat dur au fond des yeux, j'espère que cela signifie seulement que le temps n'a pas de prise sur lui ? On pourrait le tuer ? Immortel, soit, mais pas invulnérable ?

- Pour autant que je sache, oui. Toutefois, ne perd pas de vue qu'il combat les nôtres, ainsi que de nombreuses autres créatures, depuis des siècles. C'est un terrible adversaire, qui jusqu'à présent a toujours rempli ses missions avec succès et a réussi à survivre à tout.

- Ca ne veut pas dire que ce sera toujours le cas, fit l'Indien en haussant ses massives épaules.

- Il semble, poursuivit Carlisle, que régulièrement, au fil des siècles, il y ait parfois des… vacances dans son activité, des périodes plus ou moins longues durant lesquelles plus personne n'entend parler de lui. Puis il réapparait, encore et toujours, et toujours il recommence sa traque éternelle.

Je sais même à quoi il ressemble, poursuivit le narrateur. Vers les années 1880, il était recherché par toutes les polices d'Europe et l'on trouvait un peu partout des affiches, avec son portrait, offrant des récompenses rondelettes pour sa capture.

- Je ne comprends pas, fit Jasper.

Tout le monde le regarda.

- Si cet homme travaille, ou travaillait, officiellement pour le Vatican, comment pouvait-il être recherché par la police ? Ca n'a pas de sens.

- Précisément, sa tâche n'a rien d'officiel, corrigea aussitôt Carlisle. Je vous l'ai dit, il s'agit d'une société secrète. La police, comme la plupart des populations, ignore ce que sont les êtres que traque Van Helsing. Tous croient que les victimes sont des humains ordinaires et donc, un peu partout, cet homme passe pour un meurtrier.

- A juste titre ! gronda Jacob.

Le médecin soupira et le regarda :

- Ceux qui savent ce qu'il fait vraiment, dit-il d'un ton las, pensent au contraire que c'est un saint… ou pour le moins un héros.

- Mais, insista Bella, je ne comprends pas. Nous ne faisons de mal à personne. Et les Quileutes non plus.

Carlisle leva la main dans un geste d'apaisement ou de mise en garde :

- Nous n'avons aucune certitude qu'il s'agisse de Van Helsing, rappela-t-il. Mais si tel était bien le cas, alors je doute que notre manière de vivre sans nous attaquer aux êtres humains l'intéresse. J'ai été élevé par des gens comme lui et ils croient dur comme fer à la nécessité de leur mission.

- Ce que j'aimerais savoir, moi, murmura Edward, c'est comment le Vatican aurait eu connaissance de notre existence et de celle des loups-garous de la Push. Nous sommes pourtant très prudents et comme le disait Bella, aucune victime à Forks ni dans les environs ne peut attirer l'attention sur la présence ici d'une famille de vampires. Quant aux loups, tout ce qui entoure leur mutation et ses raisons est un secret gardé par les anciens du conseil.

Il y eu un moment de silence. Chacun réfléchissait à la question, essayant de se souvenir d'une imprudence commise ou d'un accident quelconque.

Soudain, Alice poussa un cri. Son visage de craie paraissait presque translucide.

- Les Volturi, dit-elle enfin.

Tout le monde la regarda sans comprendre.

- Ce sont eux, reprit-elle, le visage figé et les yeux fixes, plongée dans ses visions. Ils…. Oh, c'est ignoble ! Ils se sont arrangés pour que le Vatican ait connaissance de notre existence. Mais pas de la leur, évidemment ! Ce sont eux, en fait, qui nous envoient ce tueur.

- C'est impossible, fit Carlisle. Les Volturi ne violeraient pas leur propre loi, qui est de ne jamais donner l'éveil aux êtres humains. Non, je ne le crois pas. C'est impossible.

- C'est pourtant vrai, répondit Alice de sa voix absente. Ils étaient fous de rage après leur échec ici, quand ils sont venus. Ils ont trouvé ce moyen de nous éliminer sans prendre aucun risque.

- Comment se fait-il que tu n'aies rien vu avant ? demanda Rosalie, sceptique. Je croyais que tu gardais constamment ton « troisième œil » sur Aro et les autres ?

- Je savais qu'il se passait quelque chose, mais je ne pouvais pas voir quoi. Ils savent comment fonctionne ma perception des choses, ils ont pris leurs précautions. Mais Carlisle ayant soulevé un coin du voile, tout redevient clair, ou presque, ajouta Alice, morose.

Le visage de Carlisle vira au gris et il s'affaissa sur sa chaise.

- Non… non, murmura-t-il. Tant d'ignominie de leur part, je… ne peux pas le croire.

- Moi ça ne m'étonne pas, au contraire, jeta Edward d'une voix dure. J'ai entendu toutes leurs pensées, quand je les ai approchés, et je peux t'assurer qu'il y a de quoi attraper la nausée !

Sans un mot, Esmé se leva et vint enrouler son bras autour des épaules de son mari, qui paraissait anéanti.

Soudain Alice jeta un nouveau cri et son visage se transforma en un masque horrifié, tandis qu'Edward, qui voyait en même temps qu'elle ce qui passait dans son esprit, sursautait avec violence.

Sans transition il se mit à gronder, les dents découvertes.

Il paraissait fou de rage.

- Qu'est-ce que… ? commença Bella.

Inquiet, Jasper se leva à son tour pour se rapprocher de sa femme. Les lèvres de marbre de cette dernière se tordaient sous l'effet de la colère et de l'angoisse réunies.

- Alice ? demanda Esmé d'une voix aussi blanche que sa peau.

Mais Alice paraissait pétrifiée.

- Les Volturi, dit Edward lentement, se sont arrangés pour que le tueur sache exactement où nous trouver. Il connaît notre nombre, nos noms, nos capacités. Il sait comment déjouer les visions d'Alice.

- Grand bien lui fasse, jeta Jacob avec une féroce désinvolture. Nous aussi, nous sommes prévenus à présent. Et nous restons largement supérieurs en nombre.

- Tu ne dis pas tout, Edward, observa doucement Bella, qui ne le quittait pas des yeux et voyait son visage tourmenté.

Il parut hésiter, regarda Alice, pinça les lèvres. Ce fut sa sœur qui acheva, d'une voix altérée qui n'était plus la sienne :

- Carlisle et Edward seront sa cible principale. L'un à cause de sa faculté de lire les pensées, l'autre….

Elle regarda son père adoptif et Esmé qui serrait sans y penser ses doigts sur ses épaules.

- … parce que les Volturi lui ont fait savoir que sans lui nous serions totalement désemparés.

Jacob poussa un tel rugissement de rage que les pendeloques du lustre en cristal frémirent et se heurtèrent en tintinabulant. La fureur de l'Indien était telle qu'il ne put maintenir sa forme humaine.

L'énorme loup au pelage roux bondit soudain à travers la fenêtre ouverte et disparut en un instant.

- Jacob, non ! cria inutilement Bella, qui devinait sans peine ses intentions. Ne prends pas de risques inutiles, reviens !

Il était bien trop tard, il avait déjà disparu.

- Jacob ! cria encore Bella en faisant mine de s'élancer derrière lui.

Edward la retint.

- Il court à la Pusch pour avertir les siens, dit-il. Ils se mettront en chasse tous ensemble.

- Ils se feront tuer, gémit-elle.

- Nous sommes tous en danger, Bella, rappela-t-il.

La gravité de tous fut interrompue alors par un rire d'enfant : hilare, Nessie tenait à bout de bras les lambeaux de vêtements qui jonchaient le tapis depuis que Jacob les avait littéralement fait éclater en se métamorphosant.

Chapitre 3 : Offensive

Gabriel Van Helsing, car c'était bien lui, avait pris sa décision. Contrairement à son habitude, il n'allait pas pouvoir attaquer de front tous ses adversaires. Huit vampires adultes et leur rejeton constituaient une force redoutable, malgré la puissance de ses armes.

Quant aux loups-garous, le tueur de monstres ignorait leur nombre exact mais, d'après ce qu'il savait, eux aussi étaient nombreux.

Certes, leur présence ne l'étonnait pas outre-mesure. Il se souvenait avoir combattu le prince des vampires sur son propre terrain quelque chose comme 122 ans auparavant. « Un adversaire comme vous n'en avez jamais eu ». La voix d'un homme mort depuis longtemps traversa brièvement son esprit.

Et déjà le comte Dracula asservissait les loups-garous, tout en redoutant leur puissance, seule capable de le détruire. Il est vrai qu'ils ne ressemblaient guère à ceux qu'il avait vus ici, mais en si longtemps, la race avait pu évoluer. Non, ce qui étonnait Van Helsing, c'était précisément le nombre de ces lycanthropes. Il était surpris que les vampires les aient laissés se multiplier de cette manière, sachant le danger qu'ils pouvaient représenter pour eux. Mais on l'avait averti, ces Cullen étaient très redoutables, forts de leur nombre et de leurs dons, et en outre remarquablement avisés.

Il savait qu'il y en avait trois à éliminer en priorité : leur chef, bien sûr. Ca a toujours été une très bonne stratégie quand on a affaire à un groupe. Celui qui était capable de lire dans les pensées, ensuite, reconnaissable à ses cheveux couleur de bronze, et puis la vampirette brune qui pouvait deviner les événements à l'avance.

Mais même en sachant quelles cibles frapper en premier, huit adversaires en pleine possession de leurs forces c'était un peu beaucoup.

Van Helsing savait aussi que le chef du clan avait réussi à se faire passer pour un médecin et qu'il sévissait à l'hôpital de Forks. Il était répugnant et révoltant de l'imaginer à l'œuvre, mais c'était ainsi. Gabriel pensait à tous ces pauvres bougres qui s'abandonnaient en confiance à cette créature, ignorant sa nature et pensant de bonne foi qu'elle pourrait les soulager. Pouah ! Mais il fallait admettre que c'était la planque idéale, pour un vampire. Pourvu qu'il sache se montrer à la fois habile et raisonnable, ne pas laisser trop de cadavres derrière lui, ne prélever que de petites quantités de sang, éviter les traces de morsures. Pour cela les instruments chirurgicaux étaient bien précieux, pas de doute là-dessus. Ils avaient en outre cet autre avantage de ne pas augmenter la population vampirique dans des proportions trop importante. Oui, c'était bien joué. Et cela donnait en outre à un monstre une apparence de respectabilité sans doute fort commode.

Eh bien, il était grand temps de remettre les pendules à l'heure.

00o00

- Si le danger est tel, dit Rosalie de sa voix froide, alors ne restons pas là à attendre et partons immédiatement. Nous devions de toute façon quitter Forks pour ne plus y revenir avant deux ou trois générations. Cessons de débattre du meilleur endroit possible et quittons l'état de Washington aujourd'hui même. Le mieux serait même de quitter les Etats-Unis. Nous pourrions nous rendre en Grande-Bretagne. Le temps que ce tueur nous retrouve, il se passera du temps. Et maintenant que nous sommes prévenus, Alice le verra sans doute venir.

Un long silence suivit ces paroles et Bella le rompit :

- Et les Quileutes ?

Sa belle-sœur la regarda sans répondre, hautaine et glaciale, le regard insondable. Sa jalousie envers Jacob, coupable de posséder une part non négligeable de l'amour de Renesmée, n'était un secret pour personne.

- Bella a raison, dit aussitôt Esmé. Ils ont déjà perdu deux des leurs, nous ne pouvons pas les abandonner.

- Je pense que la sécurité de notre famille passe avant celle de ces chiens-loups ! riposta Rosalie d'une voix cinglante.

Elle regarda Bella :

- Si ce tueur abat Edward ou Nessie, tu seras sans nul doute bien heureuse d'être restée ici pour tenir compagnie aux Quileutes, n'est-ce pas ?

C'était si mesquin, l'intention était si évidente et la voix si venimeuse que Bella gronda, agressive.

- Les loups se sont battus à nos côtés, dit Edward. Quand nous avons eu besoin de renfort, ils sont venus. Ce serait très lâche de partir maintenant en les laissant seuls face au danger.

Emmett haussa ses massives épaules, agacé : les discussions sérieuses l'ennuyaient profondément.

- Est-ce que ce n'est pas un peu exagéré, tout ça ? demanda-t-il. Il ne s'agit jamais que d'un homme seul. Il a pu tuer deux loups parce que personne ne s'attendait à ça mais maintenant que tout le monde est prévenu, qu'on sait qui il est et à quoi il ressemble….

Et arrivé là de son développement, le colosse se tut brusquement en réalisant ce qui découlait de son raisonnement.

Carlisle, qui s'était tenu immobile et silencieux jusque là, leva les yeux vers lui :

- Nous n'avons que deux options, toutes deux odieuses, résuma-t-il. Ou bien nous partons, comme le suggère Rosalie, en espérant que cela nous donnera du temps avant que Van Helsing retrouve notre trace. Nous partons en abandonnant les loups-garous, qui ne voudront jamais quitter la Push. Ou alors nous restons jusqu'à ce que le problème soit réglé. Et si notre adversaire est à la hauteur de sa réputation, nous n'aurons alors qu'une seule solution : nous allons être obligés de le tuer. Je ne vous cache pas que cela me répugne au plus haut point.

- Si c'est une guerre, émit Jasper, il y aura forcément des victimes. Mais fuir ne nous donnera sans doute qu'un sursis, sans rien résoudre à long terme. Il ne s'agit pas là d'un être humain inoffensif comme ceux que nous avons l'habitude de côtoyer. Il vient en ennemi, pour nous éliminer. A la guerre, il ne faut voir son ennemi que comme tel et ne s'embarrasser ni de scrupule ni de sentiment. Nous avons le nombre pour nous. Je propose pour ma part que nous lui réglions son compte, si possible avant qu'il ne fasse de nouvelles victimes.

- Ne perdons pas de temps, dans ce cas, s'écria impatiemment Emmett, toujours prêt à la bagarre et à l'action.

Un grand bruit de verre brisé couvrit la fin de sa phrase : une grêle d'impacts venait de faire éclater la paroi vitrée qui donnait sur la forêt, à l'arrière de la maison. Des milliers d'éclats de verre volèrent dans toutes les directions, mais parmi eux des dizaines de carreaux d'arbalète s'abattirent également sur la famille abasourdie. L'un d'eux s'enfonça dans l'épaule de Carlisle, qui se trouvait de profil, trois transpercèrent Emmett qui quant à lui se tenait face à la fenêtre, le canapé de cuir blanc se transforma en un instant en une véritable pelote à épingles. Presque tous les Cullen furent touchés. Ces projectiles ne représentaient pas de véritable danger pour eux mais, avant qu'ils aient eu le temps de s'en débarrasser et de réagir à cette attaque pour le moins inattendue, le pire se produisit.

Ils eurent à peine le loisir de repérer le tireur : ce dernier se trouvait solidement campé dans les branches d'un arbre, à la lisière de la forêt distante seulement d'une petite dizaine de mètres. Déjà, coinçant son arbalète entre deux branches pour qu'elle ne tombe pas, il était en train d'épauler une arme qui de loin ressemblait à un fusil. Seulement, lorsqu'il pressa la détente, le canon vomit une boule de feu.

A l'instant même Alice bondit sur ses pieds, sans se soucier des carreaux qui avaient transpercé sa peau d'ivoire, et beugla d'une voix terrifiante, une voix que personne ne lui avait jamais entendue :

- Dehors ! Tous dehors ! Napalm !

Le projectile enflammé traversa l'air comme un météore et vint finir sa course sur le sol, devant le canapé, sur le tapis du salon. Les flammes jaillirent immédiatement et se répandirent comme si la pièce avait été arrosée d'essence tandis que des projections enflammées, collantes comme la glue et incandescentes comme l'enfer, pulsaient dans toutes les directions. Le feu est la seule et unique chose qui peut détruire pour de bon un vampire. Et rien ne peut arrêter la combustion du napalm qui, lorsqu'il touche un organisme vivant, brûle les tissus jusqu'à l'os sans que rien ne puisse l'arrêter, ni l'eau, ni rien, tant sa structure de gel gluant adhère à tout ce qu'il touche. Par ailleurs, dans les bombes ou les lance-flammes, ses projections enflammées au point d'impact couvrent un large périmètre alentours.

Van Helsing s'appliquait à créer dans son esprit un vide mental destiné à tromper aussi bien le don d'Edward que celui d'Alice. Cependant, il avait commis une erreur : s'il avait commencé par utiliser son lance-flammes, aucun des Cullen n'en aurait réchappé. Seulement il devait ramener la fillette vivante, il ne l'oubliait pas. Aussi avait-il commencé par un tir d'arbalète nourri avant de tirer au lance-flammes à l'opposé de l'endroit où elle se trouvait dans la pièce. Il ne pensait pas que les vampires aient des sentiments mais il comptait sur l'instinct de survie. Il espérait que l'enfant-vampire pourrait fuir, afin de la récupérer un peu plus tard. L'idée de s'en encombrer pour la conduire à Rome ne l'enchantait pas, il ne prenait qu'un minimum de précautions, mais bon, ceux qui l'envoyaient avaient tellement insisté… bref, son plan consistait à détruire le plus grand nombre d'adultes en laissant une échappatoire à Renesmée. Il fallait bien dire que si elle avait été tuée, il n'aurait éprouvé qu'une contrariété passagère. Ceux qui donnent les instructions ne sont pas sur le terrain et ne se coltinent pas les difficultés, n'est-ce pas ? Quoi qu'il en soit, son plan aurait fonctionné sans Alice et sa capacité à voir l'avenir. Lorsque la grêle de projectiles métalliques était tombée sur eux, ses capacités étaient entrées en action, son esprit avait remonté la piste en un éclair et vu la suite des événements.

Des êtres humains n'auraient pas été suffisamment rapides cependant pour sortir avant l'impact. Les vampires, c'est autre chose. Jasper empoigna sa compagne à bras-le-corps et la jeta littéralement à travers la porte du salon.

Edward arracha Nessie du sol et, poussant Bella devant lui, se rua vers la sortie. Tous l'imitèrent.

Esmé fut la plus lente –ce qui est relatif- et la dernière de la file. Lorsque la boule de feu explosa en entrant en contact avec le sol, projetant ses traits incandescents dans toute la pièce et enflammant les murs comme le mobilier, plusieurs d'entre eux l'atteignirent dans le dos. Ses vêtements se consumèrent, le gel meurtrier adhéra à sa peau de glace et entreprit de la ronger, creusant en un instant des cavernes brûlantes qui s'étendaient à chaque seconde en largeur comme en profondeur.

La malheureuse hurla de douleur et de terreur. Mais lorsque les siens, d'un bloc, se retournèrent vers elle, elle trouva cependant la force de battre des bras en criant :

- Fuyez ! Courez ! Courez !

Puis, le corps cambré en arrière par la souffrance, elle tomba sur le dos en poussant des clameurs épouvantables.

Sans souci du danger, Carlisle se rua vers sa compagne, le visage défait. La pièce toute entière n'était plus qu'un brasier infernal mais du moins, Van Helsing ne pouvait plus les voir à travers les rideaux de flammes et de fumée qui s'élevaient entre eux.

Toutefois, le médecin se sentit violemment repoussé en arrière à l'instant où il allait se jeter dans l'incendie pour essayer de lui arracher le corps supplicié qui se tordait sur le sol en hurlant : un souffle glacé, la course d'un vampire, l'effleura, une longue écharpe de cheveux blonds passa devant ses yeux, les flammes crépitèrent au passage d'un corps de pierre froide.

Rosalie ressortit presque immédiatement de la pièce en feu, serrant sa mère adoptive contre elle. Elle l'étreignit dans une étreinte qui aurait broyé un être humain et se roula avec elle sur le sol, en tous sens, frénétiquement, éteignant ainsi les flammes qui dévoraient leurs vêtements. Puis, comme insensible à l'image effrayante qu'elle présentait à présent –ce qui était extraordinaire chez Rosalie-, elle retourna Esmé comme une crêpe, appliqua ses longues mains pâles contre les plaies de son dos, les enfonça dans les cratères béants, hurla à son tour quand le napalm attaqua ses doigts mais ne renonça pas.

L'eau est impuissante contre de tels produits de mort. Mais la chair glacée et morte des vampires a d'autres pouvoirs. Ecrasant les flammes entre ses phalanges qui brulaient en dégageant une fumée violette aux odeurs lourdes, arrachant par plaque le gel en fusion qu'elle grattait de ses ongles de pierre, la jeune femme persévéra, sans lâcher le corps d'Esmé tandis que Carlisle et Emmett les empoignaient, les trainaient toutes deux loin de l'incendie qui gagnait en puissance et s'étendait à toute la maison.

- Laisse-moi faire, Rosalie.

Carlisle venait de retirer sa chemise et la déchirait en lambeaux. Il les enfonça dans les plaies béantes de sa femme : le temps que le napalm finisse de s'éteindre, il consumerait le tissu plutôt que la chair. Pendant ce temps, Emmett et Jasper pressaient entre leurs paumes froides les doigts de Rosalie. Puis, tandis que toutes les vitres de la maison éclataient sous l'effet de la fournaise, tous coururent d'une traite vers le garage et s'entassèrent en hâte dans deux voitures avant d'actionner furieusement la porte automatique.

Un seul ne s'était pas joint à la famille en déroute : Emmett. Il regardait Carlisle qui, sur le siège arrière de son 4x4, continuait d'enfoncer lambeau de tissu sur lambeau de tissu dans les trous béants qui creusaient le dos de sa femme tandis qu'Alice prenait le relais pour les mains de Rosalie. Une Rosalie qui ne se ressemblait plus à elle-même, une véritable gargouille ! Et l'expression d'ordinaire rieuse et insouciante du géant se transformait de seconde en seconde en un masque d'une férocité inouïe. Lorsque la porte du garage s'ouvrit, il se rua dans l'ouverture en braillant :

- Je vais lui faire la peau, à ce salaud !

- Emmett, reviens ! cria inutilement Carlisle. Il faut évacuer les blessées !

- Je vais le chercher, fit aussitôt Edward en sautant de la voiture avec une vivacité féline. Vous, ne restez pas là, allez vous mettre à l'abri avec Esmé et Rosalie.

- Edward ! couina Bella, paniquée.

Mais il avait déjà disparu.

Emmett, fidèle à son habitude, ne s'était pas embarrassé de précautions et avait foncé droit devant lui, à découvert, pour contourner la maison. Il se retrouva à l'arrière en un instant à peine et découvrit la silhouette noire de Van Helsing au beau milieu de l'espace libre qui s'étendait entre les arbres et la maison en flammes.

Les vampires sont rapides, plus rapides que le vent, mais on n'est pas chasseur de monstres sans posséder des réflexes tout aussi rapides : alors que le colosse se ruait vers lui, mains tendues d'anticipation, son adversaire dégaina un révolver à canon court et très large et fit feu. Cette arme conçue et réalisée par les experts en armements du Vatican (qui ignoraient eux-mêmes pour qui ils travaillaient en réalité) tirait avec une force deux fois supérieure à celle d'un révolver normal un projectile qui ressemblait à une boule de métal grosse comme un œuf. Bien suffisante pour transpercer et même faire éclater les corps de pierre des vampires. Emmett ressentit l'impact au défaut de son épaule et mit cinq secondes à réaliser ce qui venait de se produire : l'articulation avait été pulvérisée et son bras gauche tomba à terre, inerte, sur l'herbe verte qui commençait à jaunir sous le souffle et la chaleur de l'incendie.

Le grand gaillard ressentit une immense stupeur à être ainsi diminué sans même être parvenu au contact. Il n'en poursuivit pas moins sa course, mais Van Helsing tira une seconde fois, à bout portant. Mieux ajusté, le coup atteignit le vampire en pleine poitrine. La chair vola littéralement en éclats, perçant dans le thorax un trou d'une bonne quinzaine de centimètres de diamètres. Emmett demeura comme suspendu en l'air l'espace d'un très court instant, puis il s'abattit d'une masse sur le sol. Six mètres derrière lui, Edward se courba en deux et gagna l'abri des arbres avec son agilité coutumière pour prendre l'ennemi à revers sans servir de cible à des projectiles aussi meurtriers.

Il reparut à hauteur de l'ennemi et jaillit du couvert comme un boulet de canon.

Las, Van Helsing avait anticipé la manœuvre et l'attendait de pied ferme. Il pressa plusieurs fois la détente de son arme. Edward roula au sol, se releva d'une détente comme les chats, feinta sur le côté et enfin atteignit son ennemi. Un revers de bras fit voler l'arme loin, très loin de lui. Le second mouvement fut si rapide que Gabriel ne le vit pas. Il éprouva la sensation d'être frappé de plein fouet par un arbre en train de s'écrouler et s'envola, s'envola vraiment, survola le sol, traversa l'espace en état d'apesanteur et acheva sa course contre le tronc d'un hêtre. Il eut l'impression que sa colonne vertébrale se ruait à la rencontre de son sternum et que les deux se soudaient pour ne faire plus qu'un. Son crâne sonna comme un gong, puis un voile noir descendit devant ses yeux et il s'affaissa sur le sol, sérieusement sonné.

La première réaction d'Edward fut de l'achever sur le champ. Il avait trop travaillé sur lui-même et depuis trop longtemps pour avoir seulement l'idée de faire usage de ses dents : il s'agissait, après tout, d'un être humain. Il n'avait pas envie de sentir le sang chaud gicler dans sa bouche, son contrôle avait des limites. En revanche, il suffirait d'une demi-seconde pour lui briser la nuque et en finir.

- Tonton, fit au même instant une petite voix mouillée de larmes, Tonton, tu as mal, toi aussi ?

Edward se retourna d'un bloc. Le venin emplissait sa bouche et la colère faisait flamboyer ses yeux, mais tout cela s'évanouit devant la petite silhouette agenouillée près du corps d'Emmett. Nessie pleurait à chaudes larmes, ni plus ni moins qu'un enfant ordinaire. Bien que sachant qu'elle était à moitié humaine, Edward en fut immensément affligé : depuis un peu plus d'un an qu'elle était née, jamais il n'avait vu sa fille pleurer. Choyée et adulée, elle n'en avait encore pas eu l'occasion jusqu'à ce jour.

- Renesmée ! s'écria au même instant la voix familière de Bella. Que fais-tu ici ?

La jeune femme se tenait à l'orée de la forêt. Trop inquiète pour son époux, elle avait quitté les autres pour venir l'aider.

- Bella, reviens ! avait inutilement crié Alice. Reste au moins à couvert !

C'était tout ce qu'elle avait daigné écouter : rester à l'abri des arbres. Cependant, dans son inquiétude et sa précipitation, elle n'avait pas réalisé que sa fille se faufilait à sa suite, profitant de l'affolement général et de la prostration de Rosalie qui, d'ordinaire, ne la quittait jamais des yeux.

Edward n'hésita qu'un très court instant : sa fille n'était pas un enfant comme les autres. Depuis ses premiers mois, elle se révélait capable de chasser du gros gibier. Elle avait la force et les dents d'un vampire. Elle aurait aisément reconnu le bruit des cervicales brisées.

Edward ne voulait pas tuer un être humain devant sa fille de 18 mois. Le fait qu'elle ait le développement physique et mental d'un enfant de 6 ou 7 ans n'entrait pas en ligne de compte.

- Nessie ! fit-il d'une voix grondeuse. Tu n'as rien à faire là, rejoins les autres tout de suite.

Alors que l'enfant levait sa frimousse mâchurée de larmes vers lui retentit, toute proche, la sirène d'un camion de pompiers.

- Allons bon ! grogna Edward.

Il jeta un rapide coup d'œil vers la maison : celle-ci était presque entièrement la proie des flammes, qui grondaient férocement et dévoraient avidement leur proie. Elles s'élevaient haut, se tordant comme des tentacules ardents au-dessus du toit. Un énorme panache de fumée noire montait tout droit à l'assaut du ciel gris. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que quelqu'un l'ait aperçu de loin et ait alerté les secours.

Oubliant Van Helsing, Edward jeta un rapide regard autour de lui. Pour l'incendie il ne pouvait rien. En revanche, aucun être humain ne devait voir les blessés, il aurait compris de suite qu'ils ne l'étaient pas, humains.

- Bella, Nessie, vite, aidez-moi, fit-il.

En deux enjambées, il rejoignit sa fille auprès d'Emmett.

- Vite, ramassez tous les morceaux, dit-il. Personne ne doit voir ça.

Bella comprit aussitôt et se mit à ramasser tous les éclats de chair dure et froide qui parsemaient l'herbe verte. Avec un temps de retard, Nessie s'empara gravement du bras arraché. Quant à Edward, après avoir aidé sa femme à récupérer les débris épars, il chargea son frère sur ses épaules.

- Trop tard pour filer en voiture, dit-il. Il faut nous cacher à proximité. Allons « chez nous ».

« Chez nous » était la manière dont il désignait le cottage, la maison de poupée qu'Esmé leur avait offerte, située en plein bois à très peu de distance de la grande maison en train de brûler.

Vite prévenue, toute la famille s'y retrouva bientôt.

Certes, le nid d'amour d'Edward et Bella était un peu exigu pour huit personnes et un enfant, mais les circonstances étaient telles que nul n'y songea.

Les sirènes mugissaient de plus belle et soudain Jasper parut penser à quelque chose d'inquiétant :

- Edward, dit-il brusquement, as-tu bien caché le corps ?

- Non, répondit l'intéressé. Il est resté sous les arbres. Et d'ailleurs, je crois qu'il est toujours en vie. J'entendais toujours son cœur battre quand nous avons quitté les lieux.

Le visage de Jasper se transforma en un instant, mais Edward lui désigna Nessie d'un mouvement de menton, avec un froncement de sourcil tellement impérieux que son frère se calma aussitôt.

Toutefois, s'il renonçait à parler il pouvait penser, et ses pensées étaient furibondes :

- Pourquoi ne l'as-tu pas tué ? vociféra-t-il intérieurement.

Nouveau coup d'œil, éloquent, vers Renesmée.

- Maintenant il est trop tard pour y retourner, pensa Jasper, toujours aussi furieux. Les pompiers doivent être sur place. Et nous sommes toujours en danger à cause de tes scrupules !

- Avec un peu de chance, dit Edward à voix haute, il sera découvert et arrêté. Il sera forcément suspect.

- Je ne compterais pas trop là-dessus, Edward, à ta place, répondit Carlisle sans lever les yeux.

Penché sur Esmé qui gémissait de douleur, il continuait à bourrer de tissu les crevasses ouvertes par le napalm.

L'un après l'autre, les membres de la famille venaient l'aider, se relayant, éteignant les uns les autres le feu persistant qui mangeait leurs doigts au moindre contact.

- Que veux-tu dire ? demanda Edward, mécontent.

- Que Van Helsing est protégé par le Vatican, répondit Carlisle sans se déconcentrer de son ouvrage. Secrètement, bien sûr, mais ce cas de figure doit être prévu. S'il est arrêté, il sera libéré avant que nous ayons le temps de souffler.

A force de persévérance, la famille parvint à arrêter la combustion implacable du produit. Les dégâts étaient considérables. Esmé était pratiquement transpercée de part en part et son dos présentait une vision d'épouvante : des cavernes béantes, rongées par le produit, s'ouvraient dans son corps et présentait des marbrures de chair pâle et blafardes entremêlées de meurtrissures violettes, là où le napalm avait été le plus concentré. Ses cheveux auburn n'étaient plus qu'une masse noircie et calcinée, qui se détachait par paquet à chaque instant.

En surface, son corps et son visage étaient noirs de suie.

Tous, d'ailleurs, portaient de traces de noir de fumée et leurs vêtements étaient consumés en plusieurs endroits par des brûlures plus ou moins graves.

Carlisle se tourna enfin vers Rosalie :

- Tu m'étonneras toujours, Rose, fit-il gravement. Montre-moi tes mains.

La jeune femme, assise sur le minuscule sofa, n'eut aucune réaction. Elle paraissait absente. Sa longue chevelure blonde et lustrée n'était plus qu'un souvenir : en lieu et place, sa tête se hérissait d'une masse roussâtre, noire aux extrémités, sèche et craquante. Toutes les pointes avaient brûlé et les mèches naguères égales et soyeuses ressemblaient à présent à des brûlots de longueur variables. Ses vêtements, eux aussi, avaient quasiment disparus. Cependant, sa vénusté demeurait si parfaite que sa presque nudité n'avait rien de choquant. Elle-même cependant n'y songeait pas : elle regardait ses doigts amincis, rongés, presque réduits à néant, qui transformaient ses mains en moignons calcinés et crochus comme de vieilles racines mortes sortant de terre.

Rosalie avait agi avec rapidité et courage, révélant la sensibilité qu'elle cachait si bien en temps normal. A aucun moment elle n'avait perdu la tête, mais sa beauté dévastée lui pesait à présent si fort qu'elle ne songeait pas même à Emmett, guère mieux portant qu'elle.

Sitôt que le napalm fut maîtrisé entièrement, les membres indemnes de la famille entreprirent de s'occuper de lui. A grand renfort de salive et de venin, ils se mirent en devoir de le reconstituer morceau par morceau.

Jasper fut le premier à revenir sur le sujet qui les hantait tous :

- Sans Alice, dit-il, et si ce tueur n'avait pas commis une erreur, nous serions tous morts. Et malgré tout, nous ne pouvons pas prétendre que nous nous en tirons bien. Nous n'avons pas le choix, il faut éliminer cet homme avant qu'il ne fasse de nouvelle victime.

Edward gronda légèrement : Jasper ne l'avait pas formulé à voix haute mais sa réprobation et ses reproches étaient tangibles.

- Ne vous disputez pas, fit Carlisle d'une voix lasse. Ce n'est pas le moment. J'en suis le premier navré mais Jasper a raison. Nous devons tuer cet homme, sans quoi sa prochaine offensive nous décimera.

- Esmé, Rosalie et Nessie doivent rester ici, reprit Jasper d'une voix froide. Bella n'a qu'à demeurer avec elles pour en prendre soin. Nous, nous devons immédiatement retrouver ce tueur. Ne lui laissons plus le temps ou la possibilité de prendre à nouveau l'initiative.

Quelques hochements de tête approbateurs saluèrent ces paroles. Seule Bella faisait grise mine : l'idée de rester en arrière lui était odieuse, bien qu'elle comprenne la nécessité de laisser quelqu'un de valide auprès des plus vulnérables. En tant que mère de Renesmée, c'était sa place, elle ne pouvait le nier, même si cela lui déplaisait.

Elle s'apprêtait malgré tout à objecter lorsque son portable sonna. Agacée, elle le tira de sa poche et reconnut le numéro d'appel de son père. Son agacement ne fit que croître : Charlie allait l'accaparer avec ses inquiétudes et ses questions, c'était sûr ! Elle fut tentée de ne pas répondre mais songea à l'angoisse de son correspondant et, en soupirant, établit le contact en portant le combiné à son oreille.

- Papa, fit-elle.

- Bella ! lança la voix familière avec un indicible soulagement. Tu vas bien ? Je suis devant la maison. Je veux dire, votre maison. Les pompiers s'efforcent de maîtriser l'incendie, mais on se demandait s'il y avait quelqu'un à l'intérieur. Tu vas bien, chérie ? Où es-tu ?

Bella n'hésita qu'un très bref instant : elle ne pouvait révéler à son père où elle se trouvait, car rien ne l'empêcherait de s'y précipiter pour s'assurer que Renesmée et elle-même étaient sauves. Or, outre qu'il serait un fardeau pour tous en cet instant, il n'était pas question que Charlie Swann voit les blessés. Elle décida de jouer les ingénues :

- Un incendie ? répéta-t-elle.

- Oui, un incendie, répéta Charlie. Toute la maison est en feu. Où es-tu ? Nessie est avec toi ? Où sont les autres ?

- Je… nous sommes à Seattle, mentit-elle. Oui, Nessie est avec moi et Edward aussi. Il n'y avait personne à la maison, rassure-toi. Nous avions tous quelque chose de prévu, aujourd'hui. Un… un incendie, Papa ? C'est terrible, comment est-ce possible ?

Elle avait du mal à poser les questions que l'on attendait d'elle et se sentait terriblement impatientée. Ah, si seulement Charlie n'avait pas été le shérif de Forks ! Elle aurait eu un délai avant qu'il ne soit au courant de ce qui arrivait.

- On ne sait pas encore comment ça a pu arriver, il faudra faire une enquête, répondit le policier. Nous n'arrivons pas à joindre le docteur Cullen à l'hôpital, se plaignit-il ensuite. Personne ne sait où il est. Tu as son numéro de portable ?

- Euh… oui. Je vais l'appeler, Papa. Je m'en occupe.

- Ce serait à moi de le faire, je pense, en tant que shérif….

- Non, non, je m'en occupe. Je… nous rentrons, Papa. Nous nous voyons bientôt, ajouta-t-elle à contrecoeur.

Elle raccrocha avant d'avoir à entendre d'autres objections.

- Si nous ne nous montrons pas, tout le monde va trouver ça très étrange, soupira-t-elle en regardant les autres.

- Il y a plus urgent que parader devant les humains ! décréta sèchement Jasper.

- Hum, fit Carlisle. Pas tant que ça.

- Tout le monde vous cherche, lui dit Bella.

Le chef de famille se redressa, sa décision prise.

- Je vais y aller, décida t-il. Pour le reste, on suit le plan de Jasper. Bella, tu restes ici avec la petite et les blessés. Les autres, vous partez à la recherche de Van Helsing. Je vais voir Charlie et les autorités en place et calmer le jeu. Ce n'est pas le moment que des gens intrigués nous tournent autour.

Il se pencha vers Esmé et effleura sa joue noircie de ses lèvres.

- Je reviens vite, lui chuchota-t-il. Tu vas t'en sortir. Je vais t'en tirer, c'est promis.

- Carlisle, fit Edward.

Son père adoptif lui adressa un coup d'œil interrogateur.

- Change-toi, reprit Edward. Il y a des vêtements dans la chambre. Ca aura l'air suspect si tu te montres comme ça. Et tu as besoin d'une chemise.

- Tu as raison, fils, admit le médecin avec un léger sourire. On dirait que je sors d'un incendie !

Cette boutade détendit légèrement l'atmosphère. Seul Jasper demeurait de marbre. Il avait son air effrayant, son air de vampire. Tant que Gabriel Van Helsing n'aurait pas été neutralisé, il ne serait rien d'autre qu'un bloc de froide détermination, uniquement préoccupé de mettre l'ennemi hors d'état de nuire.

- Sois prudente, Bella, chuchota Edward à son tour, en effleurant les lèvres de sa bien-aimée. Ne sortez pas d'ici, aucune de vous.

- Je n'aime pas ça, ronchonna-t-elle. Je déteste rester en arrière alors que vous prenez des risques.

- Nous avons besoin de quelqu'un ici, et Nessie a besoin de toi, elle aussi.

- Eh ! fit soudain une voix tonique. Je viens avec vous, moi ! Je ne suis pas infirme et je dois une danse à ce tueur de vampires !

Emmett, le rire aux lèvres, pleinement remis, faisant jouer les muscles de ses bras et de son torse reconstitués comme un athlète qui se réjouit de montrer son savoir-faire.

- Tu es sûr ? demanda Edward.

- Bien sûr, freluquet ! s'esclaffa le géant en lui claquant l'épaule.

- Allons-y, trancha Jasper en se dirigeant vers la porte. Alice, tu viens avec nous mais tu restes sur tes gardes, compris ? Je préfèrerais même que tu restes toujours derrière moi tant qu'il y aura un risque.

- Ne t'inquiète pas pour moi, répondit-elle d'un ton léger. A tout à l'heure, Bella.

Chapitre 4 : Requiem

La maison n'était plus qu'une immense torche contre le ciel. Les lances à incendie des pompiers crachaient des litres d'eau sous pression à la minute, mais rien ne semblait devoir enrayer cette force dévastatrice, ces milliers de langues rouges et voraces qui dévoraient l'habitation avec une férocité forcenée.

Carlisle ne pouvait que prendre un air de circonstance en regardant flamber l'habitation, bien heureux de penser qu'aucun des siens n'y avait perdu la vie. Le moins que l'on puisse dire était qu'ils étaient passé à un cheveu de la catastrophe. Cette réflexion lui rappela la chevelure sacrifiée d'Esmé et celle de Rosalie et il soupira. Même pour un vampire, les cheveux restaient la principale parure d'une femme et… il repoussa bien vite ces pensées qui n'étaient guère de circonstance. Il avait l'air bizarre avec les vêtements d'Edward, bien qu'il ait choisi ceux qui lui correspondaient le mieux, mais encore une fois, il avait bien fallu composer avec les moyens immédiats.

Charlie Swan, qui ne pouvait rien faire non plus et n'était là que pour constater, s'approcha de lui.

- Je suis désolé, dit-il. J'ignore ce qui a pu provoquer ça mais ça ne change rien dans l'immédiat. Vous pouvez venir à la maison, tous, en attendant.

Sachant qu'il n'y avait que deux chambre et un salon pas très grand dans sa maison, c'était vraiment très gentil de sa part et le médecin lui sourit.

- Je vous remercie, mais ça ira. Nous ne pouvons pas débarquer à neuf chez vous. Nous avons un appartement à Seattle, je pense que nous allons nous y installer dans un premier temps.

Il ne mentionna pas le fait que la famille avait de toute façon envisagé de quitter Forks et qu'elle le ferait dès que Van Helsing ne serait plus un danger. Ce n'était pas à lui de le lui apprendre.

Charlie opina vaguement et poursuivit :

- J'ai reçu le rapport d'expertise, pour cet objet qu'on a retrouvé dans la forêt près des corps de Paul et Jared. Il s'agit d'un projectile en métal, une sorte de flèche, mais destiné à une arbalète. Il y a des différences, m'a-t-on dit : plus court, plus rigide, que sais-je ! Ca a un nom spécial mais je ne me souviens plus.

- Un carreau, dit Carlisle.

- Oui, voilà, un carreau. Et on m'a signalé un individu suspect à Forks. Je vais enquêter là-dessus, et je ne sais pas pourquoi, j'ai l'intuition que cet incendie pourrait être lié à ces meurtres et à la présence de ce type bizarre. D'habitude je n'aime pas trop les clichés, genre trouver suspects les étrangers, mais là il y a quand même de drôles de coïncidences.

- C'est votre métier, répondit Carlisle d'un ton neutre, vous savez ce que vous faites.

Dans le cottage forestier, Bella avait installé Esmé et Rosalie dans sa chambre à coucher. Elle avait tenté d'engager le dialogue avec sa belle-sœur mais celle-ci demeurait immobile, rigide et silencieuse. Pensant qu'il valait mieux la laisser jusqu'à ce qu'elle se ressaisisse, la jeune femme avait entraîné sa fille dans le salon et s'efforçait de lui occuper les mains et l'esprit. Si elle avait été encore humaine, elle aurait sursauté lorsque son portable sonna pour la seconde fois.

Elle décrocha hâtivement, sans prendre la peine de regarder le numéro d'appel.

- Allo ?

- Bella !

Elle eut l'impression de ressentir à travers la ligne le soulagement de Jacob lorsqu'il entendit sa voix.

- Bella, tu n'as rien ? J'ai appris la nouvelle. Tout le monde ne parle que de ça. Est-ce que vous allez tous bien ?

Il parlait si vite qu'il en bredouillait, les mots s'entrechoquaient dans sa bouche. Bella savait que, rassuré sur son sort, il ne pensait plus qu'à Nessie. Mais il avait fait l'effort de l'englober dans « vous tous ». Sans doute, heureux de l'entendre, cherchait-il à se montrer aimable.

- Grace à Alice, nous avons évité le pire de peu, répondit-elle. Nous sommes tous en vie mais nous avons deux blessées.

- Des blessés ? répéta l'Indien. Est-ce que…. ?

- Nessie va bien. Elle est près de moi. Il s'agit de Rosalie et Esmé.

Jacob eut un drôle de hoquet.

- Esmé ? répéta-t-il. Je suis désolé, Bella. Est-ce très grave ?

Cette fois ce n'était pas pure politesse. Bella, qui connaissait Jacob par cœur, savait que l'aura maternelle d'Esmé avait depuis longtemps remué dans ce grand gaillard qui aimait jouer les durs une fibre sensible : celle de l'enfant qu'il avait été, trop tôt privé de sa propre mère.

- Eh bien, commença la jeune femme, hésitant à parler franchement devant sa fille, je ne sais pas trop pour le moment, Jacob.

- Tu ne peux pas parler ? demanda-t-il aussitôt, percevant son hésitation.

- Non.

Elle savait qu'il comprendrait aussitôt pourquoi. Et que cela répondrait en quelque sorte à sa première question. Il y eut un temps mort puis Jacob demanda, presque brusquement :

- Comment est-ce arrivé, Bella ? Tu le sais ?

- C'était lui, répondit-elle. Van Helsing.

Jacob jura.

- Les garçons sont partis à sa recherche, ajouta-t-elle.

Elle savait que là encore il comprendrait ce que cela voulait dire.

- Je viens tout de suite, Bella.

- Non, Jake, c'est inutile. Et puis c'est dangereux.

- Ne sois pas bête. Nous sommes tous concernés, nous devons nous regrouper. Et puis je pourrais peut-être vous aider. Vous n'avez plus d'endroit où habiter et vous avez des blessés. J'arrive. Où es-tu ?

- Je suis chez moi. Personne ne connait l'existence de la maison.

Jacob, lui, la connaissait. Il la connaissait même avant que Bella et Edward y emménagent : il avait suffisamment patrouillé dans les bois lors de la sécession des deux meutes, semblait-il une éternité plus tôt.

- Je serai là bientôt, Bella.

- Je t'assure que ce n'est pas nécessaire, Jacob…. Jacob ?

Il avait raccroché. Elle secoua la tête, légèrement contrariée. Cependant, elle sentit que la présence amicale et bourrue de Jacob serait en effet un réconfort en un tel moment. Pourvu seulement qu'il ne lui arrive rien, la situation était déjà assez grave comme cela. Elle tâcha de se rassurer en pensant que Van Helsing, traqué à présent par quatre vampires en colère, avait d'autres chats à fouetter.

Elle se trompait.

00o00

Après avoir raccroché, encore sous le coup des révélations de son amie, Jacob sortit de la maison et s'achemina d'un bon pas vers la forêt. Il avait l'intention de se transformer dès qu'il aurait atteint le couvert.

- Tu vas quelque part, grand chef ? ironisa une voix féminine.

- Tu ne peux pas me lâcher un peu, Léah ? grogna Jacob en se retournant.

Comble de poisse, elle n'était pas seule : Seth l'accompagnait et le regardait d'un air à la fois réprobateur et peiné. Il n'appréciait pas d'être laissé de côté. Petit morveux !

- Je viens d'apprendre ce qui se passe, répondit-elle. Je me doutais que tu voudrais y aller. Et connaissant ton égo surdimensionné, je me doutais aussi que tu essaierais de filer sans nous.

- Sans vous, sans vous ! répéta Jacob, exaspéré. Je n'ai pas de compte à vous rendre, c'est compris ? Fichez-moi la paix !

- Pas question, ô grand maître de la meute !

Il poursuivit son chemin sans répondre. Léah aurait été trop contente de poursuivre cet échange aigre-doux. Mais naturellement, le frère et la sœur lui emboîtèrent le pas comme un seul homme. Ou un seul loup. Qu'ils aillent au diable !

Mais il était dit que son départ ne passerait pas inaperçu. Trois pas plus loin, ce fut à Sam Uley que Jacob se heurta.

- Vous allez en forêt ? Tous les trois ? demanda-t-il.

Cette fois, Jacob faillit exploser. Il se contint à grand-peine, uniquement parce qu'il éprouvait un réel respect pour Sam.

- Ouais, grogna-t-il.

- C'est dangereux, Jacob. Ce tueur rôde toujours.

- Je le sais. Les Cullen sont après lui et j'aimerais arriver à temps pour en avoir un morceau.

- Les Cullen sont après lui ?

Sam fronça les sourcils.

- Le traité n'a pas prévu ce cas, grogna-t-il. En même temps, d'après ce que tu nous as dit, ce type n'est pas vraiment un être humain… enfin je crois. Je suis un peu paumé, je dois dire.

- L'ennui, vieux, c'est que humain ou non, c'est lui ou nous. Je viens d'avoir Bella au téléphone. La femme du docteur et la blonde ont été blessées dans l'incendie et cet incendie ne s'est pas déclenché tout seul. Tu comprends ?

- Je pense que ça regarde la police, alors, fit Sam, têtu.

- Si ce type est une sorte d'agent secret du Vatican, la police, bah ! Elle aura les mains liées.

- Je vais venir avec vous, décida Sam. Il faut que j'en discute avec les Cullen.

- Si ça te chante, grommela Jacob, sans guère d'enthousiasme.

Il y avait de toute façon assez peu de chance pour qu'ils arrivent à temps pour discuter. Sam eut vite fait de donner quelques instructions à ses amis. Quill et Embry, qui faisaient partie des « anciens » de la meute et donc étaient les plus expérimentés, devaient rester à la Push avec les plus jeunes des loups pour prévenir une éventuelle offensive.

Seuls Collin et Brady, les plus anciens des « jeunes », ayant un peu plus d'expérience, furent autorisés à les accompagner afin qu'en cas de problème les loups soient en nombre suffisamment important.

Ces dispositions prises, Sam embrassa rapidement Emily, sa fiancée au visage mutilé, et toute la troupe se mit en chemin.

Ils progressèrent rapidement, d'un trot souple et allongé, et longtemps avant d'atteindre la villa blanche ils froncèrent le nez : l'odeur de l'incendie piquait leurs muqueuses.

Leur ouïe sensible détecta bientôt les grondements rageurs du feu et le bruit des lances à eau.

La vive brillance des flammes leur parvint enfin à travers les arbres, mais ils poursuivirent leur chemin vers le cottage. Ils croisèrent alors la piste, encore fraîche, d'Edward, Jasper, Alice et Emmet. Sam gronda. Les vampires s'étaient dirigés vers le sud-est. L'odeur humaine était présente aussi, mais un peu étrange, à la fois très atténuée au sol et bizarrement présente dans l'air réchauffé par l'incendie.

Sam obliqua vers le sud-est et les membres de sa meute le suivirent. Jacob poursuivit son chemin, Léah et Seth sur ses traces. Les deux groupes étaient encore à portée de vue lorsque Jacob pila net un grondement caverneux naquit dans sa gorge et ses oreilles se rabattirent en arrière : à dix mètres devant lui, sous le couvert, une silhouette humaine vêtue d'un long manteau noir et coiffée d'un fedora à larges bords leur coupait le passage.

Comment avait-il pu dérouter l'odorat des vampires et le don de vision d'Alice ? Jacob laissa à plus tard la résolution de ce mystère et bondit en avant. Il entendit Sam et les siens faire demi-tour et revenir en hâte mais n'y prêta aucune attention.

- On se déploie ! cria-t-il mentalement.

Il était secrètement ravi de cette rencontre inattendue. Il n'avait pas osé l'espérer mais se réjouissait qu'elle soit survenue.

Léah et Seth s'écartèrent de lui, l'un à gauche, l'autre à droite.

Rapide comme l'éclair, la louve grise prit rapidement la tête.

Elle fut la première à tomber sous l'impact des balles : Van Helsing venait de dégainer deux révolvers automatiques et ouvrait le feu.

-Léah ? Léah ! hurla Seth dans sa tête de loup.

Il n'y eut aucune réponse. Rien qu'un silence de très mauvais aloi .

- Reste en arrière, petit ! gronda Jacob, fou de rage, en accélérant l'allure.

Il courait en zigzag pour éviter le tir meurtrier, imité par les autres. Une balle lui laboura la joue, il ne s'en soucia pas. Il entendit cependant le choc d'un corps stoppé en pleine course s'abattant à terre, un bref jappement de douleur. Il ne chercha pas à savoir qui, ne se retourna pas : un voile rouge de fureur était descendu devant ses prunelles et, encore une fois, il relégua cette information tout au fond de son cerveau. Il entendit encore deux balles miauler à ses oreilles, l'une d'elle en emporta un morceau, puis il fut sur l'ennemi et se ramassa sur lui-même pour lui sauter à la gorge.

- Laisse-le moi, mec ! brailla Seth, fou de douleur et de colère, quelques pas derrière lui. Ce fils de pute a tué ma sœur !

Le jeune loup pleurait et grondait en même temps.

Jacob ne l'écoutait pas. Il bondit.

Avec une rapidité de prestidigitateur, Van Helsing fit disparaître ses révolvers dans les insondables replis de son grand manteau. Mais ses mains gantées réapparurent presque instantanément, tenant chacune un étrange instrument circulaire, denté, dont les pales tranchantes et crochues à souhait, disposées en cercle, tournaient à toute vitesse. Les loups ignoraient que ces instruments meurtriers, baptisés « lames tojo », avaient été mis au point plus d'un siècle plus tôt par un moine à l'intelligence peu commune et à l'esprit visionnaire, tout comme l'arbalète à gaz comprimé qui avait abattu Paul et Jared.

Cela ne les intéressait d'ailleurs pas et ils étaient bien trop en colère pour se poser des questions. A la dernière seconde cependant, en plein saut, Jacob réalisa le potentiel meurtrier de ces armes lors d'un combat rapproché et voulut infléchir sa trajectoire. Seth s'était élancé juste derrière lui, aveuglé par sa rancœur et son chagrin. Van Helsing effectua un sorte de pas de danse très rapide, tournant sur lui-même en même temps que les « lames tojo », brandies à bout de bras, parvenaient à tirer de l'éclairage tamisé du sous-bois des éclats de métal peu engageants.

Le sang gicla aussitôt de part et d'autre.

Jacob sentit distinctement les lames tranchantes couper sa fourrure pourtant épaisse comme du beurre et entamer sa chair, profondément. En même temps, de manière totalement incompréhensible, son adversaire se dérobait devant lui, laissant ses crocs claquer dans le vide. Il glapit de douleur mais sa plainte fut couverte par le hurlement aigu de Seth.

- Non ! pensa Jake en roulant à terre. Non, pas Seth, non !

Il se redressa péniblement. Sa patte avant gauche céda sous le poids de son corps : son épaule était ouverte jusqu'à l'os. Il sentit également son large poitrail se poisser de sang à une vitesse hallucinante. La douleur viendrait un peu plus tard. Dans l'immédiat, il chercha des yeux son compagnon. Seth gisait à dix pas de lui, sur le côté. Une entaille prodigieuse, vomissant de sang, s'ouvrait sur toute la longueur de son flanc. Il se tordait de douleur avec des cris plaintifs, aigus, incapable de se relever, ses pattes s'agitant en tous sens sans résultat. Puis le son changea, la voix muta, devint humaine, et il n'y eut plus sur le sol qu'un adolescent gravement blessé qui continuait à se tordre en gémissant.

A deux cents mètres de là à peine se dressait, pareille à la maison de Blanche-Neige, le cottage d'Edward et Bella. L'ouïe de vampire de la jeune femme avait perçu les plaintes suraiguës du loup blessé et elle s'était dressée d'un bond. Ses amis étaient là, tout proches, affrontant à leur tour la mort implacable apportée par cet homme depuis la lointaine Europe. Jacob n'avait pas précisé qu'il viendrait avec ses compagnons et Bella pensa qu'il s'agissait peut-être bien de lui. La voix qui lui parvenait était celle de la souffrance, elle ne pouvait demeurer là sans rien faire ni surtout sans savoir à quoi s'en tenir exactement.

- Nessie, dit-elle à sa fille, affectant un air tranquille, tu vas rester ici, compris ? Sous aucun prétexte tu ne dois sortir de la maison. Attends-moi, je vais revenir dans une minute.

- J'ai peur, Maman, qu'est-ce qu'on entend ? fit la petite.

- Je vais voir. Toi, reste ici et si tu entends encore du bruit, cache-toi et ne bouge plus jusqu'à ce que Papa ou moi venions te chercher. D'accord ?

- Restes avec moi, Maman, ou laisse-moi venir avec toi, geignit l'enfant.

- Tu n'es pas seule, mon amour, Tante Rosalie est à côté. Je vais revenir tout de suite, ne crains rien. Rappelle-toi seulement ce que je t'ai dit.

Elle serra vivement la fillette contre elle, l'embrassa et sortit sans un bruit.

OOoOO

Van Helsing avait eut quelque mal à recouvrer suffisamment de force pour se relever après sa rencontre musclée avec Edward.

L'air avait quitté ses poumons sous la violence du choc et sa tête pleine de vertige bourdonnait de désagréable manière. Il ne comprenait pas pourquoi son adversaire ne l'avait pas achevé alors qu'il en avait l'occasion mais pensait que c'était en raison de l'arrivée des pompiers. Heureusement pour lui, ses vêtements de couleur sombre lui permirent de passer inaperçu, immobile qu'il était sous les branches du sous-bois, quand les soldats du feu se déployèrent tout autour de l'habitation en flammes. Ils étaient du reste là pour combattre l'incendie, pas pour explorer les lieux.

Gabriel grimaça un peu en apercevant l'uniforme d'un policier, mais celui-ci ne se préoccupait également que de la maison.

Sitôt qu'il fut capable de se mouvoir et de tenir debout, le tueur de monstres se hissa avec efforts sur ses pieds et s'enfonça discrètement sous les arbres.

Il eut de la chance, il tomba presque par hasard sur son pistolet à vampires, abandonné sur le sol, et le rempocha aussitôt.

C'est à cet instant qu'il aperçut six loups gigantesques, bien trop grands pour être de vrais loups, trotter en bon ordre et venir dans sa direction.

Bien que son plan initial ait consisté à détruire d'abord les vampires, il n'allait pas laisser passer cette occasion d'avancer le travail pour lequel on l'avait envoyé à Forks. Comme on dit, ce qui est fait n'est plus à faire. Dire qu'il fut satisfait de cette rencontre serait néanmoins à la fois juste et faux.

Il était certes satisfait à la manière de l'homme qui fait son métier avec conscience et qui est toujours content de progresser dans une affaire. Sans plus. Bien souvent il se sentait las de sa mission sans fin, traquer le mal à travers toutes ses créatures, et toujours s'efforcer de ne pas voir la part d'humanité en eux, surtout aux derniers instants. Souvent même il s'était révolté contre son sort. Pourtant, il savait bien qu'il était et serait forcé de continuer, toujours. Tels étaient son destin et sa raison d'être. Gabriel Van Helsing était l'éboueur du monde surnaturel. Sa tâche et son existence étaient indispensables. Cela ne la rendait pas plus agréable pour autant à accomplir ni ne l'élevait aux yeux des hommes.

Aussitôt qu'il vit les loups, il se ferma donc à tout sentiment de compassion et laissa agir ses réflexes, conditionnés par des siècles de pratique. Il ne fallait pas songer à ces créatures comme à des êtres vivants auxquels il allait arracher leur existence mais uniquement comme à des êtres maléfiques représentant un grave danger pour l'humanité.

Deux des monstres tombèrent sous ses balles, puis deux d'entre eux bondirent sur lui simultanément. En un clin d'œil, Van Helsing rengaina ses révolvers pour sortir ses « lames tojo », idéales en combat rapproché. Le plus gros des loups, à l'épaisse fourrure rousse, comprit tout de suite le danger et tenta de s'écarter en plein bond. L'autre, plus jeune si l'on en jugeait par sa taille, n'avait pas autant d'expérience et Gabriel lui ouvrit le flan sur toute sa longueur. S'il n'avait pas combattu les deux monstres ensemble, il l'aurait éventré sans coup férir.

Il avait néanmoins blessé sérieusement ses deux adversaires. Grondants, la gueule pleine de menaces, les deux derniers loups-garous valides se rapprochèrent de lui, l'un par la droite et l'autre par la gauche, sans toutefois oser passer à l'attaque. Le loup roux de son côté faisait des efforts méritoires pour se relever et il finit par se rapprocher par derrière, clopinant sur trois pattes, laissant un sillage de sang derrière lui.

Ses « lames tojo » bien assurées dans ses mains, Van Helsing attendait l'assaut final de pied ferme quand l'une des vampiresses apparut soudain entre les arbres. Il savait que son pouvoir n'était que mental et ne la mettait pas à l'abri de ses armes. Toutefois, il savait aussi, par expérience, qu'il ne faut jamais laisser un vampire prendre l'initiative. Il rempocha l'une de ses « lames tojo » et sortit à la place son révolver à vampires, celui dont il s'était servi contre Emmett avant que l'autre, Edward, ne parvienne à l'envoyer au tapis.

Van Helsing était passé maître dans l'art de changer d'arme en l'espace de quelques secondes à peine, sans avoir à baisser les yeux sur ce qu'il faisait. Mais l'un des loups-garous, énorme lui aussi, à la fourrure noire comme la nuit, pensa pouvoir mettre ces quelques dixièmes d'instant à profit et il bondit, mâchoires ouvertes. Il ne visait pas la gorge mais le bras droit, dans l'intention manifeste de le broyer et le rendre inutilisable. C'était courageux et cela aurait pu fonctionner avec quelqu'un d'autre. Pas avec un homme rompu à ce genre de situations depuis des siècles. Une fois encore, Van Helsing effectua un pas de côté et une demi rotation, fit feu au jugé en direction de Bella et presqu'au même instant se baissa pour éviter la charge du loup-garou, qui passa ainsi au dessus de lui, lui offrant son ventre vulnérable : Gabriel n'eut qu'à lever son bras gauche, toujours armé d'une « lame tojo ». Les courtes lames, crantées et recourbées, ouvrirent son adversaire du thorax à l'abdomen. Le sang chaud et les viscères coulèrent sur la main et le bras de Van Helsing puis le corps éventré s'affala sur la mousse du sous-bois, agité de spasmes d'agonie.

La vampiresse, qui n'avait pas été touchée, poussa un cri, un feu sauvage fit brasiller ses yeux orange. Le dernier loup valide et celui qui était blessé à la patte et au poitrail, le roux, crièrent aussi, à leur manière, bien sûr. Le chevalier de l'ordre saint n'attendit pas qu'ils se jettent sur lui tous ensemble : il tira de l'une de ses innombrables poches un nouveau pistolet, le leva à la verticale et tira. Un grappin jaillit, transperça sans difficulté une branche maîtresse dans l'arbre au-dessus de lui, et le chasseur de monstres se hissa sans difficulté, en un clin d'œil, échappant de peu à ses adversaires fous de rage. Des crocs se refermèrent sur un pan de son long manteau, mais ce fut l'étoffe qui céda. Laissant ce maigre trophée à son adversaire, Van Helsing se hissa dans l'arbre avec souplesse.

Folle de fureur, Bella sauta lestement et ses pieds se posèrent en douceur sur la même branche que lui. Le grand manteau noir vola sur le côté : Van Helsing venait de saisir son lance-flammes, qu'il portait à l'épaule sous son manteau.

Bella eut suffisamment de présence d'esprit pour comprendre qu'elle ne pouvait rien contre cette arme terrible. Elle se jeta dans le vide tête la première, effectua deux sauts périlleux et toucha le sol en douceur. Elle n'eut qu'un dixième de seconde pour bondir au loin et se mettre hors de portée, pour éviter la langue de feu qui enflamma la mousse à l'endroit précis où elle s'était tenue.

Jamais elle n'aurait cru que ce sous-bois gorgé d'humidité perpétuelle puisse s'enflammer ainsi. Mais c'était sans compter la puissance du napalm. Une fois encore, des projections incandescentes filèrent dans toutes les directions. Il fut miraculeux qu'aucun des Indiens-loups ne soit touché. Comme dans la maison, le feu se développa aussitôt. Van Helsing lui-même dut quitter précipitamment son perchoir pour lui échapper.

L'eau contenue dans la végétation dégageait sous l'effet des flammes une épaisse fumée. Le feu progressait moins rapidement qu'en terrain sec et compensait en montant très haut, refermant ses dents impitoyables sur la ramure des arbres qu'il avait réussi à saisir. Lorsque Gabriel parvint à contourner l'écran enflammé, toussant tant et plus dans la fumée, il constata, sans surprise, que loups et vampire avaient disparu. Même les cadavres avaient été emportés. Etrange. Il avait conservé des deux espèces le souvenir de dangereux adversaires très opiniâtres. Pourquoi donc ceux-ci se dérobaient-ils sans cesse ?

Il ne lui restait plus qu'à chercher leurs traces. Les blessés comme les morts avaient laissé du sang sur le sol. Prudence. Ils ne pouvaient être assez bêtes pour ignorer qu'il les retrouverait facilement avec une telle piste.

Il fut surpris de parcourir deux cents mètres environ sans qu'aucune attaque ne survienne et redoubla de vigilance en apercevant des murs, puis un toit entre les arbres. Une coquette maisonnette se dressait là, nichée dans la forêt verdoyante. Un coup d'œil derrière lui (il n'entrait pas dans ses intentions de se laisser surprendre par le feu, non plus que par ses adversaires) apprit à Van Helsing que la brise rabattait le deuxième incendie qu'il avait allumé vers la lisière, à l'opposé de la maison. Bien. Les pompiers ne seraient pas venus pour rien. Rassuré sur ce point, il focalisa toute son attention sur le cottage. Son instinct l'avertissait que ceux qu'il traquait y avaient cherché refuge, mais il ne comprenait pas qu'ils n'aient pas tenté de l'empêcher d'y parvenir.

Ou alors…

Redoublant de précautions, il s'approcha de l'une des fenêtres.

A l'intérieur, Seth avait été étendu sur le canapé du salon. Collin tentait maladroitement de compresser son flanc ouvert avec tout ce qui lui tombait sous la main. Si l'adolescent était d'une pâleur de cendres, son compagnon était vert ! Il n'avait jamais vu si hideuse blessure et ne pouvait pas ignorer sa gravité. Tout en laissant tomber à même le sol, l'une après l'autre, ses compresses gorgées de sang, il psalmodiait d'une voix trébuchante et monocorde :

- Ca va aller, mec, ça va aller… Ca va aller, tu vas voir, ça va aller….

Affalé sur le sol à ses côtés, Jacob avait les yeux fermés. Son bras gauche était posé sur une table basse. Un garrot avait été posé. La plaie était atroce également, et au fond de la coupure bien nette, entre les muscles tranchés, on voyait luire le blanc de l'os. La poitrine nue de l'Indien était également ensanglantée sous l'effet d'une large entaille, mais si cette dernière était douloureuse, elle n'était pas très profonde et commençait déjà à se refermer sous l'effet du processus de guérison accéléré. La balafre qu'une balle avait dessinée sur sa joue avait disparu. Par contre, le pavillon de son oreille saignait encore, car le morceau disparu ne pouvait repousser. Renesmée se tenait à côté de lui, petite infirmière qui voulait aider et tapotait précisément l'oreille amputée avec un linge propre et humide.

Sur la table, serrés l'un contre l'autre par manque de place, les corps de Sam et de Léah avaient été étendus côte à côte. Brady était sur le sol, tout aussi mort. Malgré sa répugnance à les quitter tous en pareil instant, Bella avait couru chercher Carlisle. Seth avait besoin d'un médecin de toute urgence ! Elle avait perdu son téléphone portable lors de ses cabrioles dans les arbres, les Quileutes n'en avaient pas lorsqu'ils se métamorphosaient et elle n'avait plus songé à Rosalie qui, sans doute, était toujours prostrée dans la chambre.

- Je reviens, avait-elle dit d'une voix précipitée. Je reviens, Jake. Tenez bon, tous les deux. Je ramène Carlisle, il va vous sortir de là.

- Van Helsing… avait commencé Jacob.

Elle était sortie avant qu'il ait terminé sa phrase et elle était loin avant que la porte ne se referme. A présent, nauséeux, la tête lourde de tout le sang qu'il avait perdu, Jacob s'efforçait de se ressaisir. Van Helsing n'allait pas tarder à les retrouver, il fallait qu'il se relève, il fallait… Collin devait monter la garde et il aurait fallu du renfort, tout de suite.

Il ouvrit les yeux en entendant la porte se rouvrir. Il vit celui auquel il pensait dans l'ouverture, un révolver à la main, un étrange tube métallique et ouvragé dans l'autre. Il le vit porter ce tube à sa bouche et ressentit une, deux, trois piqûres l'une derrière l'autre : trois fléchettes longues et fines s'étaient enfoncées dans sa poitrine. Il sombra dans l'inconscience avant même d'avoir réalisé ce qui s'était produit. Collin, qui s'était relevé d'un bond et s'était élancé vers l'intrus, connut le même sort et s'écroula d'une masse sur le plancher.

Si Van Helsing, au fil du temps, employait des armes de plus en plus modernes, il n'en conservait pas moins les anciennes. Sa sarbacane, patinée et usée par l'âge, aurait fait le bonheur d'un collectionneur. Lui-même ne pouvait dire d'où il la tenait. Il lui semblait qu'il l'avait toujours possédée. Mais bien sûr, comme son passé comportait de nombreux pans d'ombre et d'incertitude, il n'y avait rien d'étonnant à ce que certaines choses lui soient obscures. En fait, il ne pouvait le savoir puisqu'il ne s'en souvenait pas, mais au fil des siècles qui s'écoulaient, inlassablement, sa mémoire effaçait peu à peu les souvenirs les plus anciens. Son subconscient seul gardait trace du temps écoulé. Et puis, il y avait les souvenirs qu'il aurait aimé perdre et qui s'accrochaient, comme par hasard.

Quoi qu'il en soit, les fléchettes que tirait sa sarbacane n'étaient pas empoisonnées mais enduites d'un puissant soporifique. Renesmée l'ignorait toutefois et en voyant Jacob perdre conscience, elle le crut mort. Elle poussa un hurlement de désespoir et se jeta sur lui en pleurant, avant de se souvenir du danger.

La sarbacane de Van Helsing était vide. Les fléchettes n'auraient d'ailleurs pas réussi à percer la peau de l'enfant, presque aussi dure que celle de ses parents. En revanche, il savait qu'elle avait besoin de respirer, pour faire battre son cœur et circuler son sang. Il ne fit pas un geste pour se saisir d'elle mais, tandis qu'elle se redressait, trop tard, il sortit de son inépuisable fourniment une bombe de gaz soporifique et lui en envoya une bonne giclée au visage. La frimousse de la fillette passa immédiatement de la peur, du chagrin, de la colère à l'hébétude, si vite qu'on aurait pu croire que ses traits de délitaient. Alors seulement Van Helsing tendit les bras et la saisit au vol pendant qu'elle tombait, afin de la poser délicatement sur un fauteuil demeuré libre.

Enfin, il tourna ses regards vers Seth, dernière personne consciente, exception faite de lui-même, dans la pièce. Il regretta de ne plus avoir de fléchettes dans sa sarbacane. S'il en avait fait usage sur Jacob et Collin plutôt que d'une arme plus meurtrière, c'était parce qu'il éprouvait une profonde répugnance à tuer les créatures maléfiques sous leur forme humaine. Il savait pourtant qu'il allait devoir les achever, mais parfois il ne pouvait s'empêcher de différer une corvée aussi déplaisante. Grommelant intérieurement contre sa propre faiblesse, grommèlement qui se mêlait à un soupir, il pointa son révolver sur la tête du jeune garçon. Ce dernier, désespérément, tentait de reprendre sa forme de loup. Malheureusement, trop affaibli par sa blessure et tout le sang perdu, il n'y parvenait pas. Ses yeux noirs croisèrent ceux de son meurtrier qui, inexplicablement, pensa Seth, abaissa soudain son bras. Une sourde révolte venait de naître en Gabriel, un sentiment qu'il connaissait bien : bon sang, ce « loup-garou » n'était guère plus qu'un louveteau ! Un gosse. A vue de nez, il n'avait pas plus de quinze ou seize ans. C'était déjà bien assez de devoir en finir avec les autres ! Le garçon n'eut pas le loisir de s'interroger longtemps, la même bombe soporifique qui avait endormi Nessie réapparut et l'envoya à son tour au pays des cauchemars. Puisant toujours dans les poches qui tapissaient tout l'intérieur de son manteau, Van Helsing en tira un autre spray qu'il vaporisa entièrement sur la blessure de Seth. C'était un coagulant, doublé d'un antiseptique, normalement réservé à son propre usage. Mais il était évident que le gamin ne vivrait pas longtemps à la façon dont il se vidait de son sang, et Gabriel venait de décider de l'épargner. Il allait l'emmener à Rome et le remettre à ses supérieurs, peut-être pourrait-on l'exorciser et lui permettre de vivre, de vivre normalement surtout. Bien sûr, il faudrait soigner cette blessure avant de reprendre l'avion, il savait où s'adresser –il avait des adresses et des contacts dans chaque coin du monde- mais il avait du temps, il ne pouvait quitter Forks avant que son travail soit entièrement terminé.

Sortant de son attirail une sorte de harnais, il attacha vivement Nessie, paisiblement endormie, sur son dos. L'idée que la tête de ce rejeton de vampire soit ainsi si près de son cou ne lui plaisait guère. Il espérait cependant qu'elle ne se réveillerait pas de sitôt.

Ceci fait, il souleva Seth endormi lui aussi et le jeta en travers de son épaule, comme un ballot. Puis il sortit du cottage et, en soupirant, s'apprêta à achever ce qu'il avait commencé. Il n'avait pas fouillé la maison, c'était inutile étant donné ce qu'il comptait faire. Le métier a des aspects vraiment désagréables, parfois. A quelques distances de l'habitation, il redressa en position de tir son lance-flammes, toujours attaché à son épaule et pressa la détente. Le projectile enflammé toucha le toit, juste au-dessus de la porte, et comme toujours les flammes se propagèrent rapidement.

Tout en maintenant l'équilibre précaire du corps de Seth sur son épaule, Van Helsing esquissa son brusque signe de croix, un mouvement qui avait lui-même quelque chose de bourru.

- Requiescat in pace, murmura-t-il.

Il se détourna pour s'en aller. Tout se joua alors à un millième de fraction de seconde. S'il avait amorcé son mouvement un battement de cil plus tard, il n'aurait pu se retourner à temps pour dégainer et tirer et Edward, qui surgissait pareil à un courant d'air lumineux sous le soleil, lui aurait arraché la tête avant qu'il ait eu le temps de réaliser ce qui se passait.

Van Helsing aperçut quelque chose qui brillait dans la lumière et qui se dirigeait vers lui à une vitesse presque irréelle. Heureusement pour lui, il possédait des réflexes fulgurants sans lesquels il n'aurait pas survécu si longtemps à son dangereux métier. Le pistolet à vampire cracha son projectile de métal, forcément un peu au jugé, en même temps que le tireur plongeait sur le côté. Le corps de Seth roula mollement dans l'herbe. Edward, lui, prit contact avec le sol beaucoup plus rudement : l'impact l'avait atteint à la cheville alors qu'il prenait son élan pour sauter et l'articulation avait éclaté, comme l'épaule d'Emmett plus tôt dans la journée.

Il n'en revenait encore pas de la manière dont Van Helsing avait réussi à les tromper, ses frères, Alice, et lui.

Lorsqu'ils étaient partis à sa recherche pour éliminer le danger qu'il représentait, ils avaient tout naturellement commencé par retourner là où ils l'avaient vu pour la dernière fois. Ou du moins ils en avaient pris la direction car presque aussitôt Alice leur avait dit que c'était inutile. Elle venait d'avoir une vision, Van Helsing avait pris la route en direction de Seattle afin d'y retrouver l'un de ses supérieurs, venu exprès d'Italie, qui devait lui communiquer personnellement de nouvelles instructions très importantes.

Alice s'était laissée piéger. Mais les garçons aussi qui, accoutumés qu'ils étaient à faire confiance à son don de double-vue, avaient tous oublié que leur adversaire connaissait la manière dont fonctionnaient leurs pouvoirs. Et que par conséquent il en connaissait également les limites. En l'occurrence, une « fausse décision » les avait fait courir jusque Seattle le long de la route, cherchant à localiser leur homme.

Le pot aux roses leur était apparu au moment où sous le coup de l'émotion soudaine qui s'était emparée de lui, Van Helsing avait relâché sa vigilance et décidé d'emmener Seth à Rome. Alice l'avait perçu et compris qu'ils avaient été abusés. Plus rapide que les autres, aiguillonné en outre par la peur en sachant leur ennemi chez lui, où il avait laissé sa femme et sa fille, Edward avait franchi la distance de retour comme un ouragan, courant plus vite qu'il ne l'avait jamais fait en plus d'un siècle d'existence.

Tout cela pour s'aplatir le nez dans l'herbe à son arrivée, pour cause de cheville désintégrée. Incapable de se relever, impuissant, il ne put que suivre de ses yeux d'ambre liquide les mouvements de son ennemi qui pointait son lance-flammes vers lui afin d'en finir.

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NOTE DE L'AUTEUR : Mouah ha ha ha ! Mais si, j'ai osé ! Le chapitre se termine ici. Mais si, mais si ! Et vous savez quoi ? Eh bien, le suivant n'est pas encore écrit ! Gnin, hin, hin !

Non allez, c'est pas vrai. La vraie question est : oserez-vous aller le lire ?

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Chapitre 5 : Ceux qui nous ont quittés

La maison des Cullen n'était quasiment plus qu'une ruine. Les façades autrefois blanches étaient noires et calcinées. Toutes les vitres de l'arrière avaient disparu. Le rez-de-chaussée était détruit de fond en comble. Et comme presque tous les plafonds s'étaient également consumés, lorsqu'on levait la tête on apercevait des esquisses de planchers carbonisés, ceux du premier étage, noirs et charbonneux, effrangés comme si une armée de rats les avait grignotés avec, par-ci, par-là, une planche plus longue que les autres jaillissant de l'amas noirci comme un doigt vindicatif. Le toit lui aussi avait en partie disparu, tant et si bien que sous un climat tel que celui de Forks, il était malheureusement probable que la pluie ne tarderait pas à achever les ravages du feu.

Seules les pièces exposées au nord-ouest étaient encore à peu près intactes, malgré l'odeur et le noir de fumée qui avaient absolument tout envahi. Par chance, l'escalier de marbre, noirci et fissuré, était encore debout et desservait précisément la partie de la maison dont il restait quelque chose : une salle de bains, sur les trois qu'il y avait eues, le cabinet médical de Carlisle –bien que le mini réfrigérateur qui s'y trouvait ne fonctionne plus, puisqu'il n'y avait plus d'électricité- et deux pièces qui n'avaient pas été occupées et qui avaient servies de débarras.

Les membres de la famille s'étaient regroupés dans l'une d'elle. Des êtres humains n'auraient même pas pensé à rester dans cette ruine sinistre qui fumait encore et n'auraient d'ailleurs pu se passer de lits et de sièges, sans parler de quoi se nourrir. Pour des vampires, rien de cela n'avait d'importance. Officiellement, ils étaient partis pour Seattle afin de s'installer dans l'appartement qu'ils y possédaient.

Le départ, du reste, était imminent.

La nuit tombait, le crépuscule recouvrait tout doucement les traces des drames de la journée. Les premières étoiles devaient commencer à s'allumer au firmament, bien que les nuages les cachent. L'obscurité grandissante, elle non plus, ne gênait pas les vampires. Dans la pénombre grandissante, leurs yeux luisaient doucement, pareils à des bijoux.

Personne ne parlait.

Personne ne bougeait.

Le seul bruit à troubler le silence était les pas feutrés de Carlisle dans son cabinet.

C'était tout.

Tous revivaient en pensées tous les événements qui s'étaient déroulés en cette funeste journée. L'attaque brutale qui avait bien failli leur être fatale à tous, dans la matinée. Ses conséquences. Esmé ne souffrait plus, c'était déjà ça. Mais les dégâts causés à son corps par le napalm étaient irréparables. Il en était de même pour les mains de Rosalie. Leur seul espoir reposait sur une très mince possibilité : avoir sous la main le corps d'un vampire mort et essayer de greffer sa chair sur celle des deux blessées.

Tous et toutes savaient qu'il était peu probable que cela arrive.

Concernant les cheveux des deux femmes, du moins, le médecin avait été formel : ils repousseraient.

- Les cheveux poussent durant toute la vie, avait-il dit. Et ils continuent même un certain temps après la mort.

Devant l'air sceptique de Rosalie il avait ajouté :

- Il t'arrive de perdre des cheveux, n'est-ce pas ? C'est normal. Sachant que les cheveux vivent et meurent, si ceux des vampires ne repoussaient pas nous serions tous chauves depuis belle lurette.

Cela avait un peu rasséréné la jeune femme et Alice avait consacré deux heures à couper ras sa chevelure roussie, de sorte d'arranger un peu les dégâts.

- Tu pourras y mettre un bandeau, le temps qu'ils repoussent, avait-elle dit. Ce sera même plutôt joli.

Pour Esmé, aucune autre solution qu'acheter une perruque en attendant que le temps fasse son œuvre, mais elle en faisait moins de cas que sa fille adoptive.

Après les dégâts matériels et familiaux causés par l'attaque au napalm, les Cullen n'avaient pas pu souffler. Il y avait encore eu la réaction furieuse d'Emmett –et encore une fois ses conséquences- la colère de Jasper en apprenant qu'Edward avait laissé Van Helsing en vie, puis la fausse piste sur laquelle leur adversaire avait réussi à les lancer. La mort des loups-garous, dont celle de Sam, celui que tout le monde continuait à considérer comme le chef de meute, même depuis la sécession de Jacob.

Il y avait encore eu la brusque prise de conscience d'Alice, ses explications à Jasper et Emmett, données tout en courant tandis qu'Edward, qui avait lu dans ses pensées, les distançait en quelques foulées et disparaissait à leur vue.

Il y avait eu Bella surgissant sur les lieux de l'incendie, les cheveux et les vêtements en bataille, bousculant son père qui, inquiet, voulait avoir des détails, cherchant Carlisle, n'osant lui dire devant tout ce monde ce qui arrivait vraiment, obligée de s'expliquer à mots couverts, et Charlie qui tempêtait pendant ce temps-là et ne voulait pas s'éloigner ! Et pour tout arranger, la voiture du journal local qui déboulait soudain. Le pompon !

Bella avait cru devenir dingue.

- Ne reste pas là, Bella, avait glissé Carlisle discrètement avec un léger signe de tête en direction du journaliste. Je te rejoins dans un instant.

Non, bien sûr, il ne fallait pas qu'on la voit. Elle se cachait, il ne fallait pas donner aux gens qui l'avaient connue la possibilité de réaliser combien elle avait changé. Cela aurait suscité trop de questions. Même une photographie dans le journal était à éviter.

La jeune femme avait repris le chemin de son cottage, trépignant d'impatience et de contrariété et avait ainsi croisé la piste toute fraîche de son mari. Manifestement il courait comme le vent et, soudain, elle avait eu un horrible pressentiment. Bouleversée par les événements et la mort des loups, paniquée par les blessures des survivants, elle les avait laissés sans plus tenir compte de l'arrivée imminente de Van Helsing. A sa décharge, elle avait cru n'en avoir que pour deux ou trois minutes et revenir avec Carlisle. Or, avec tous ces contretemps, un bon quart d'heure avait du s'écouler.

Elle avait pris sa course elle aussi, regrettant soudain d'avoir quitté ses blessés et sa fille. Elle ne se savait même pas capable de courir si vite. Elle voyait à peine le sous-bois défiler. Ses pieds paraissaient ne pas toucher terre. Une de ses manches accrocha une basse branche. Un craquement effrayant retenti quand l'arbre s'abattit, brisé net par la force et l'élan du vampire. Il gardait, maigre trophée, un lambeau d'étoffe accroché à une branche basse broyée par sa chute.

Malgré la vitesse de sa progression, la jeune femme avait la sensation de ne pas avancer. Les secondes lui paraissaient durer des heures. Et le poids qui comprimait soudain sa poitrine et son ventre ressemblait à un boulet de fonte l'empêchant de remuer. Pourtant, lorsqu'elle surgit devant le cottage forestier, il ne s'était écoulé qu'un très bref instant depuis celui où elle s'était mise à courir.

Elle s'arrêta net, si brutalement que pour rétablir son équilibre compromis elle dut poser les mains à terre et effectuer un saut périlleux digne des jeux olympiques.

Son nid d'amour était lui aussi la proie des flammes. La porte d'entrée, l'entrée elle-même brûlaient.

Elle avait enregistré cela d'un regard et l'avait presque aussitôt oublié, car ce qui se passait juste devant elle était bien pire. Au-delà du pire, même.

Elle entendit le cri d'Edward en même temps qu'elle prenait conscience de la situation :

- BELLA ! NON ! Va-t-en !

Jamais elle n'avait entendu vibrer une telle frayeur dans la voix de son mari. Jamais elle n'aurait même imaginé que ce soit possible.

Il avait peur pour elle. Il était même terrorisé, manifestement. Pour elle et non pour lui, alors que…. Si défaillir d'horreur avait été possible à une immortelle, elle serait tombée. Il y avait d'abord ces débris de chair marmoréenne éparpillés sur l'humus, débris dont elle chérissait la moindre micro-particule. Elle vit tout de suite le pied séparé de la jambe et les éclats pulvérisés tout autour. Cela aurait suffit à la faire hurler de douleur et de rage si sa voix ne s'était brutalement coincée dans sa gorge. Van Helsing tenait Edward en joue, son arme la plus meurtrière pointée sur sa poitrine. Il venait d'épauler et son doigt se repliait sur la gâchette.

Si Bella était arrivée ne serait-ce que cinq secondes plus tôt, elle lui aurait bondi à la gorge et aurait été sur lui avant qu'il puisse presser la détente. A ce stade, elle estima n'avoir pas le temps : si elle pouvait atteindre son ennemi en un clignement d'œil, ce délai lui serait suffisant, à lui, pour tirer.

Elle ne réfléchit pas, ne pensa à rien, son corps agit de lui-même. Et il ne se passa même pas le temps d'un clignement d'yeux avant qu'elle se dresse devant Edward, les bras écartés.

En bon bouclier qu'elle était. Faisant rempart de son corps à son bien-aimé dont elle ne put voir les yeux s'écarquiller d'horreur, puisqu'il était désormais derrière elle.

- Bella ! coassa-t-il d'une voix déformée par la peur.

Appuyé sur un coude, il tenta de la pousser de côté mais elle résista. La force de nouveau-né qui était encore en elle lui donnait l'avantage.

- Je t'en supplie, implora-t-il. Je t'en supplie, sauve-toi ! Pour moi ! Pour Nessie !

Elle ne l'entendit même pas. Hypnotisée, elle regardait la mort en long manteau noir à quelques mètres d'elle. Le canon de l'arme s'était relevé, pointé désormais sur elle.

Elle savait qu'elle aurait pu atteindre le tireur d'un bond. Et lui tordre le cou avant qu'il ait réalisé. Mais face à un adversaire aussi redoutable, elle se refusait à s'écarter d'Edward, ne serait-ce que si peu de temps. Que lui importait la mort du tueur s'il avait le temps d'achever son bien-aimé entretemps ? Elle refusait de prendre ce risque. Elle refusait de perdre encore un de ceux qu'elle affectionnait. Lui moins que tout autre.

Elle eut le temps de songer que tout, en ce bas monde, a un prix. Et que venait de sonner l'heure de payer au destin tout le bonheur qu'elle avait eu.

Il se passa alors une chose extraordinaire.

Elle réalisa que plusieurs instants s'étaient écoulés, permettant à toutes ces pensées de défiler dans sa tête.

Van Helsing n'avait pas tiré.

Elle crut même voir passer sur son visage un regret, une souffrance… un souvenir, tandis que ses mâchoires se contractaient.

Avait-elle des illusions d'optique ou bien le tueur de vampires était-il bel et bien en train de baisser son arme ? Etait-ce une ruse ?

Non : l'arme pendait à présent au bout du bras, presque inoffensive. Et Gabriel Van Hesling regardait Bella avec une expression à la fois étonnée et… ?.. presque un regard d'excuse ?

Cependant, avant qu'elle puisse être certaine de ce qu'elle voyait et prendre la mesure de ce revirement pour le moins inattendu, Jasper, Alice, Emmett et même Carlisle surgirent de tous côtés, comme de pâles démons surgis des enfers. Van Helsing releva brusquement son arme, mais trop tard :

- Toi, j'te dois une valse ! lança Emmett d'une voix tonitruante.

Il empoigna le lance-flammes par le canon, l'arracha sans difficultés aux mains de Gabriel et le fit tournoyer comme un fléau d'armes tandis qu'Alice, preste comme un lutin, s'approchait en deux pas de danse, enlevait Renemée endormie dans ses bras et s'éloignait sur une nouvelle pirouette –du moins était-ce ainsi que les humains la voyaient se déplacer-.

Lorsque l'extrémité de la crosse l'atteignit à l'arrière du crâne, le chasseur de vampire éprouva la sensation des plus surprenantes que sa tête venait mystérieusement de se transformer en engin super-sonique et quittait ses épaules. Ses épaules et même la Terre, en fait. Du reste, si le coup avait été mieux ajusté, sa boîte crânienne aurait littéralement explosée. Mais il eut de la chance et seul son chapeau décolla, pour décrire un impressionnant vol plané. Bientôt suivi d'ailleurs par l'arme elle-même qui à son tour partit vers le ciel comme une fusée, décrivit une courbe impressionnante à travers les airs et retomba quelque part dans un fracas de végétation froissées.

- Attendez ! cria Edward.

Trop tard cependant, car retentit alors le bruit des os brisés et du bois qui éclatait : Emmett avait projeté Van Helsing contre un arbre, qui se rompit sous le choc.

- Et ça c'est pour Rose ! clama le colosse.

Gabriel eut à peine le temps de se rendre compte de ce qui arrivait. Un voile rouge de douleur descendit devant ses yeux, à travers lequel il vit les vampires se ruer sur lui. Ainsi c'était arrivé, c'était aujourd'hui, maintenant, en cet endroit que tout s'achevait.

Il eut le temps de se dire qu'il allait peut-être enfin la retrouver, elle. Si toutefois les gens comme lui avaient place dans l'au-delà, bien entendu.

Puis sa conscience l'abandonna et ce fut le néant.

OOoOO

Plusieurs heures s'étaient écoulées depuis que la menace qui pesait sur eux tous avait été écartée. Les Cullen avaient eu le temps, en unissant leurs efforts, de faire sortir du cottage tous ceux qui s'y trouvaient encore et même d'en extirper les corps des défunts.

Carlisle avait amené Jacob et Seth à l'hôpital pour recoudre leurs plaies. Ils avaient eu un peu de mal à écarter le personnel soignant, mais mieux valait que personne ne voit de telles blessures qui, avec les soins appropriés conjugués au pouvoir de guérison des loups, seraient guéries plus tôt qu'il n'était humainement possible.

Les deux garçons s'en tireraient, même Seth.

- Mais tu dois rester allongé quelques temps, jeune homme, avait recommandé le médecin. Je viendrais te voir régulièrement. Si tu bouges trop tôt, tu risques de rouvrir ta blessure et tout sera à recommencer.

Il les avait ramenés chez eux, avec Collin encore un peu hébété. Par chance, le garage des Cullen n'avait pas été touché par l'incendie. Si tel avait été le cas, l'explosion des moteurs aurait fini de pulvériser ce qui restait de la maison et elle aurait été entièrement détruite.

A la Push, un triste devoir attendait les survivants : annoncer aux familles la mort de Léah Clearwater, Sam Uley et Brady. Les corps leur avaient été rendus. Il était étrange de voir Sam et Léah étendus sans vie l'un à côté de l'autre, eux qui auraient du, si les choses avaient évolué en toute normalité, passer toute leur existence ensemble. Le front de la jeune fille était étoilé de rouge, là où la balle l'avait frappée. Carlisle avait nettoyé la plaie avant que sa mère ne puisse la voir et cela n'avait plus l'air si sinistre, on aurait dit un tatouage presque inoffensif. Le corps de Sam avait été étroitement bandé, dans le but de cacher la blessure hideuse qui l'avait tué.

Les loups-garous avaient réellement payé un très lourd tribut à la mort, dans cette histoire.

Voilà les pensées amères, lugubres, que ressassaient les Cullen alors que la nuit envahissait le ciel et leur sommaire refuge.

Il y eut un léger bruit de pas à la porte et dans la pénombre la silhouette de Carlisle apparut fantomatique lorsqu'elle s'encadra dans l'ouverture.

- Edward, voudrais-tu venir ? dit-il. Il ne devrait pas tarder à revenir à lui et j'aimerais que tu sois là pour déchiffrer ses pensées.

Edward le rejoignit sans un mot. Il adressa cependant un clin d'œil rassurant à Bella qui, sans pouvoir s'en empêcher, avait brusquement tendue la main vers lui dans un geste de frayeur et de protection tout à la fois. Bien sûr, la cheville d'Edward était reconstituée, comme l'avait été Emmett. Mais la jeune femme ne pouvait s'empêcher de craindre de la voir céder à nouveau. Résidus de conviction humaine, probablement. Elle était heureuse de penser qu'elle n'avait plus jamais à dormir, car elle savait, sans l'ombre d'un doute, que si tel avait été le cas elle aurait fait cauchemar sur cauchemar. Elle n'arrivait déjà pas à se retirer de la tête l'image d'Edward blessé, Edward réduit à l'impuissance, ce canon pointé sur lui. Il lui faudrait du temps pour pouvoir repousser dans les tréfonds de sa mémoire d'aussi affreux souvenirs.

OOoOO

Ouille… Il avait mal partout. Il aurait bien voulu dire qu'il ne sentait plus son corps, mais c'était exactement l'inverse. En même temps, il éprouvait la sensation de ne plus le contrôler, de le sentir lourd, pesant, si pesant ! Voilà qui n'était pas bon signe. Puis la mémoire des derniers événements vécus lui revint. Ah. Théoriquement, il était mort.

Avec un bref soupir intérieur, il se dit qu'il ne pouvait pas avoir atteint les portes du Paradis. Pas avec une douleur pareille qui le taraudait. Ou alors, on lui avait toujours menti sur le séjour des bienheureux. Mais quelle sotte idée ! Les gens comme lui n'avaient certainement pas droit de séjour au Paradis. Il soupira à nouveau. Il ne la retrouverait donc pas. Durant plus d'un siècle, il n'avait pu s'empêcher d'espérer. Il avait cru à ce qu'elle lui avait dit : « la mort a de bons côtés, quand on sait où regarder ».

- Il revient à lui, dit quelqu'un.

Une voix soyeuse dans l'obscurité. Pourquoi faisait-il aussi sombre ? Puis il réalisa que ses paupières étaient closes. Les soulever lui parut un effort énorme. On aurait dit qu'elles pesaient des centaines de kilos. Cela étant, une fois qu'il eut les yeux ouverts il constata qu'il ne faisait pas vraiment plus clair pour autant. Il distinguait pourtant une lueur, comme celle du ciel nocturne.

Il battit plusieurs fois des paupières pour tenter de recouvrer une vision nette de ce qui l'entourait, voulut bouger.

Impossible.

Plusieurs traits de douleur le transpercèrent, venant de plusieurs points différents, mais il ne put esquisser un geste.

Allons bon.

Au prix d'une souffrance fulgurante dans la nuque, qui se propagea le long de sa colonne vertébrale et lui arracha un gémissement, il parvint à soulever légèrement sa tête. Ah oui…. voilà qui expliquait tout. Il se laissa à nouveau aller, en s'efforçant d'analyser la situation. Premier constat, il n'était pas mort. Du moins, il en doutait fort. Mais cela aurait peut-être mieux valu. Il était présentement étendu torse nu sur ce qui ressemblait fort à une table d'opération.

Pas très agréable en soi de toute façon.

Mais de surcroît, on lui avait solidement lié les bras, les poignets, les jambes et les chevilles à cette même table, avec des courroies solides. Il tenta sans conviction de tirer sur ses liens et ne réussit qu'à éveiller de nouvelles douleurs dans tout son corps. Aucun espoir de ce côté-là.

La question qui se posait était donc : pourquoi m'ont-ils gardé en vie ?

Poser cette question suscitait plusieurs possibilités de réponses très déplaisantes. Avec un désagréable frisson au creux des reins, Gabriel Van Helsing se souvint que le comte Dracula utilisait des êtres humains pour faire des expériences « scientifiques ».

Houlà.

- Il se demande à quelle sauce nous allons le manger, dit la même voix soyeuse que précédemment.

Le ton était sec. Avant qu'il ait pu chercher à localiser celui qui venait de parler, une ombre bougea à la périphérie de sa vision.

- Vous êtes très robuste, Monsieur Van Helsing, constata une autre voix, douce et paisible. Comment vous sentez-vous ?

L'intéressé voulut tourner la tête vers son interlocuteur mais dut interrompre aussitôt cette amorce de mouvement tout en grimaçant de douleur. Il était brisé en mille morceaux. Sa nuque et sa tête notamment lui faisaient un mal de chien, comme si on lui avait scié les os.

L'ombre qu'il avait entraperçue bougea à nouveau, se rapprocha, finit par le surplomber. Il reconnut le chef du clan Cullen. Des mains glacées entrèrent en contact avec sa peau, le faisant frissonner malgré lui sous leur froideur de pierre tombale, palpèrent précautionneusement son crâne puis ses vertèbres cervicales. Van Helsing avait la sensation que sous les doigts de marbre s'enfuyaient mille petites créatures agiles, qui couraient en tous sens en le mordant à qui mieux mieux au passage. Il serra les dents pour ne pas gémir.

Carlisle s'écarta. Le prisonnier entendit quelques bruits ténus qu'il ne put identifier puis le vampire revint vers lui. Il tenait à la main une seringue pleine.

Houlà.

A cet instant, Gabriel comprit ce que ressent un rat de laboratoire.

Il eut l'impression que l'autre personne présente dans la pièce, celle qu'il avait entendue sans la voir, ricanait doucement. Pourtant, presque à son corps défendant il fut obligé de reconnaître que la créature qui s'activait à ses côtés savait faire une piqûre : il ne sentit quasiment rien lorsque l'aiguille s'enfonça dans son bras. Le narcotique commença presque immédiatement à agir. Le blessé sentit une agréable torpeur le gagner. La douleur s'estompa, lointaine, de plus en plus lointaine. Ses muscles tendus s'amollirent. Ce n'était pas désagréable, loin de là. Oublier. Tout oublier. Partir.

Une nouvelle fois, les ténèbres l'engloutirent.

- Il a une cervicale démise, dit Carlisle en rangeant son matériel. Je pense pouvoir la remettre en place. Edward, maintiens-le, s'il te plaît. Mieux vaut être deux.

- Il va se remettre, tu crois ? Emmett ne l'a pas ménagé. Je ne peux pas lui donner tort, après ce qui est arrivé. Si tu n'étais pas intervenu…

- … Jasper l'aurait achevé, je sais. Il l'aurait d'ailleurs fait quand même si tu ne t'étais pas rangé de mon côté.

Carlisle laissa passer un silence et ajouta :

- Même sans lire ses pensées, je sais que Jasper t'en veux, Edward. Nous en veux à tous les deux. Mais ce qui s'est produit tout à l'heure et la raison pour laquelle cela s'est produit, ce que tu as lu dans l'esprit de cet homme, me laisse penser que nous avons une chance de nous en tirer tous. Nous ferons ce que Jasper pense devoir faire si nous n'avons pas d'autre choix. Mais s'il reste une seule chance de l'éviter, je veux la tenter. Et pour répondre à ta question, Van Helsing a une constitution quasiment surnaturelle. J'ai fait ce que j'ai pu pour lui et si… nous le laissons vivre, il s'en tirera.

Edward s'approcha entre ses longs doigts pâles, il tenait un vieux pendentif en argent. Gabriel le portait au cou, sous le chandail qu'il avait fallu lui retirer pour le soigner. C'était l'un de ces pendentifs qui s'ouvrent en deux et dans lesquels on peut insérer une photographie. Edward n'avait pas besoin de lumière pour voir le portrait qu'il contenait. Il referma doucement le bijou et le glissa dans sa poche avant de se pencher pour maintenir fermement le blessé inconscient. Pendant ce temps, Carlisle se plaçait derrière lui et cherchait, de ses doigts habiles, l'endroit où les vertèbres formaient une bosse anormale.

- Tu sais qu'il n'y a pas que Jasper pour ne pas être d'accord avec toi, fit Edward sur le ton de l'avertissement. Je ne suis pas tout à fait sûr que ce que j'ai vu en lui change quelque chose, ajouta-t-il après un temps de réflexion.

- Une vie sacrifiée est toujours une perte irremplaçable, Edward. Je le répète, nous le tuerons si nous ne pouvons pas faire autrement. Mais en attendant de le savoir, il s'agit d'un blessé qui a besoin de soins et je suis médecin. Tiens-le bien !

Il se produisit un affreux craquement d'os et le corps de Van Helsing eut un léger soubresaut sous les paumes de glace d'Edward.

OOoOO

Des clochettes. D'argent et de cristal, qui se répondaient dans la brise. Leur son en était incroyablement mélodieux.

Pourtant, l'une d'elle rompait l'harmonie : elle émettait des sonorités dures, agressives. Puis il y eut un rire.

Un rire ? Finalement, ce ne devaient pas être des clochettes, mais des voix. Des voix pures aux timbres extraordinaires. Le même rire retentit à nouveau.

- Franchement, Edward, tu t'es tapé la honte du siècle ! riait une voix masculine.

- Emmet ! gronda doucement quelqu'un, une femme sans doute.

- Ce n'est pas drôle, Emmett. Pas drôle du tout !

Une autre voix de femme. Exprimant plutôt la colère.

- En effet, reprit une autre voix masculine, aux tons chauds et veloutés. Ce n'est pas drôle. Si je pouvais encore mourir de peur, tu aurais ma mort sur la conscience, Bella !

- Je ne pouvais pas le laisser te tuer sans rien faire, répliqua-t-on.

L'un de ceux qui s'exprimaient alentours, le même qu'auparavant sans doute, se remit à rire :

- Je n'oublierai jamais cette image : Edward à terre et Bella se tenant devant lui pour le protéger. Les rôles inversés, quoi. Normalement, ce sont les hommes qui se placent en bouclier devant les femmes, non ? Je te l'ai dit, Edward, c'est la honte du siècle !

- C'est précisément mon rôle, d'être un bouclier ! répliqua la voix de cristal, donc féminine, sur un ton furieux. Arrête de te moquer d'Edward, Emmett, ou je… je… je te flanque une raclée !

Le nommé Emmett hurla de rire. Cette menace semblait l'avoir mis au comble de la joie.

- Tu veux te battre ? s'esclaffa-t-il. Tu veux te battre, Bella Cullen ? Enfin quelqu'un qui veut se battre dans cette famille ! Allez viens, ma belle, viens, on y va !

- Tu n'as aucune chance, lança une voix goguenarde. Pas plus qu'au bras de fer.

- Peuh !

A travers les brumes qui lui obscurcissaient l'esprit et à travers lesquelles résonnaient toutes ces voix merveilleuses, Van Helsing perçut soudain, stridente, la sonnerie d'un portable qui lui vrilla le crâne, comme si le son s'enfonçait directement dans son cerveau, coupant comme un éclat de verre brisé. Quelque part, quelqu'un poussa un grognement. Un silence suivit.

- Il revient à lui ? demanda-t-on.

- Sans doute. Mais il n'est pas encore conscient. Il n'a pas de pensées conscientes.

S'écoula t-il alors des minutes ou des heures ? Gabriel n'aurait su le dire. Il lui semblait flotter dans l'éther. L'effet du soporifique qui lui avait été administré l'enveloppait d'un épais brouillard qui ne se dissipait que lentement et de mauvaise grâce, s'accrochant à lui, le maintenant dans un état plus ou moins léthargique dont il avait du mal à émerger.

En tous les cas, vint un moment où une nouvelle voix, masculine, indubitablement humaine, se fit entendre sur un ton à la fois incrédule et irrité :

- Mais qu'est-ce que c'est que ce cirque ? Je rêve ! Qu'est-ce que vous faites, docteur Cullen ? Vous êtes tombé sur la tête ?

- Je fais mon métier, répondit, toute proche, une voix douce que le blessé eut l'impression d'avoir déjà entendue. Comment vas-tu, Jacob ? Montre-moi ton bras. Et comment va Seth ?

- Seth va se remettre, je pense. Merci. Et mon bras va bien. Je n'en dirais pas autant de vous : je crois que vous êtes dingue ! Il y a quand même des limites, même à l'amour de l'humanité !

Au même instant, l'une des voix de cristal, celle-là même qui tout au début formait un contrechant agressif à la mélodie des autres, s'exclama avec une sorte de véhémence triomphante :

- Vous voyez ? Bravo ! Pour une fois tu as bien parlé, clébard ! Tout ça est absurde, du dernier ridicule, c'est à l'encontre même du bon sens !

- Rosalie, laissons-lui une chance de nous connaître. Edward nous a expliqué ce qui s'est produit hier, ce qu'il a lu dans son esprit. Cet homme peut nous comprendre et inversement.

- Ce fanatique ? Cet assassin ? Allons donc ! Mais dis-lui, Jasper ! Si tu as peur de te salir les mains, Carlisle…

Très lentement, les brumes qui tournoyaient autour de Van Helsing commencèrent à s'estomper. Il tenta de s'orienter en vain. Puis il tenta d'ouvrir les yeux et n'y parvint pas. Il lui semblait qu'il avait oublié comment faire. Il essaya de bouger et n'y parvint pas non plus. Un souvenir similaire tenta de remonter à la surface, péniblement. L'impression de revivre pour la seconde fois la même chose, à quelques vagues différences près.

- Il est conscient, dit Edward.

Un grand silence succéda à cette affirmation. La situation devenait vraiment étrange. Van Helsing tenta à nouveau d'ouvrir les yeux. Il lui parut devoir faire un effort surhumain, ses paupières parurent se déchirer et la lumière lui brûla la rétine comme un fer rouge. Il referma les yeux, rassemblant ses forces pour un nouvel essai. La tête lui tournait et sa bouche lui semblait pâteuse. Pas possible, il avait du prendre une fameuse cuite ! Plus lentement cette fois, il rouvrit doucement les yeux. Il lui fallut plusieurs instants pour que sa vision accommode nettement.

Du noir. Un barbouillage de suie. Un plafond maculé de suie, plus exactement. Autour de lui, tout à coup, c'était le silence. Avec précaution, il tenta de remuer. Tout son corps était raide et courbatu. La mémoire lui revint en constatant qu'il ne pouvait toujours pas bouger. Les sangles, bien sûr. Les vampires. Il tourna légèrement la tête. Aïe ! Mais c'était moins douloureux que la première fois, celle dont les limbes de sa mémoire gardaient un vague souvenir.

Ses esprits finirent de lui revenir en découvrant ce qui l'entourait. Il faisait grand jour à présent. Il était toujours aussi solidement lié à la même table médicale que la veille. Cependant, les sangles avaient du être retirées à un moment car son chandail avait réintégré sa place.

Enfin, le clan vampirique au grand complet l'entourait. Etait également présent l'un des loups-garous, sous sa forme humaine. Gabriel constata que deux des vampiresses paraissaient avoir souffert du feu mais qu'à part cela, ils étaient tous présents. Tous en vie. Il ne sut pas s'il devait se réjouir ou le regretter. Il ne savait pas encore s'ils étaient tous comme cette fille. Ironique, il se moqua de lui-même afin de tenir tout sentiment à l'écart, en se disant qu'il devait se faire vieux et perdre la main.

- Il n'est pas sûr d'être très content de nous voir encore en vie, traduisit Edward à voix haute.

La famille avait surmonté le plus gros du choc. Il est bien rare que les vampires se focalisent longtemps sur la même chose. Le danger était passé, la vie reprenait ses droits et les ombres disparaissaient déjà dans le passé.

- C'est réciproque, jeta Jacob avec hargne.

- Pour une fois, le clébard a raison, renchérit Rosalie.

- Deux fois en cinq minutes ! Tu es malade, ma pauvre ! riposta l'Indien. Je crois que tu devrais m'adopter : ton intelligence serait aussitôt multipliée par trois ou quatre. Tu sais ce qu'on dit, hein : une blonde qui perd son chien perd la moitié de son intelligence. Alors imagine ce qu'un loup pourrait t'apporter !

- Arrête de la mettre en boîte, Jacob, intervint Emmett. Elle s'inquiète, c'est normal. Moi non plus je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

Il lança un regard noir au prisonnier et ajouta :

- Rose ne vous pardonnera jamais ses cheveux brûlés, informa-t-il.

Pour le coup, ce fut sur lui que Rosalie darda un regard incendiaire. Malgré elle, elle cacha ses mains mutilées dans ses poches.

- Ni moi la destruction de ma garde-robe, ajouta Alice d'un ton léger. Vous êtes décidément un vandale, savez-vous.

Tout en disant cela elle l'observait avec curiosité, sérieux, mais aucune hostilité. Un grand vampire aux cheveux blonds, couturé de cicatrices et au visage dur, s'approcha d'elle et passa un bras protecteur autour de ses épaules. Lui aussi regardait Van Helsing, mais avec l'air de vouloir l'étrangler sur le champ.

Gabriel se demandait sérieusement s'ils n'étaient pas, tous tant qu'ils étaient, en train de se payer sa tête quand Carlisle intervint :

- Ce que nous aimerions surtout savoir, dit-il, c'est quoi faire de vous maintenant.

- Facile ! jeta Van Helsing rudement. Vous me libérez et je termine mon travail. Ca vous va ?

Il n'était pas tout à fait sincère en prononçant ces mots, certes. Il se souvenait, à présent. De ce qui était arrivé la veille, depuis l'instant où il avait baissé son lance-flammes jusqu'à celui où il était revenu à lui dans le noir. Il savait que certains de ceux qui se trouvaient ici n'avaient rien de néfastes ou de maléfiques.

Sauf qu'il n'était pas certain que ce soit leur cas à tous, d'une part.

Et que d'autre part, il n'avait pas l'intention de capituler le premier.

Fierté mal placée, sans doute.

On ne se refait pas.

- Il faut que vous sachiez, reprit le médecin sans s'émouvoir, que vous avez été manipulé. Vos supérieurs également. Ceux qui ont manigancé votre venue ici sont de notre race.

Allons bon, qu'était-ce encore que cette histoire, à présent ?

- Qu'est-ce que c'est que cette salade ? gronda Gabriel.

Il était un peu étonné mais entrevoyait un éventuel espoir de s'en sortir sans égratigner son orgueil : il y avait comme une tentative de négociation dans les paroles prononcées jusque là. Oh certes, ce n'était pas la première fois que l'un de ses adversaires cherchait à négocier. Sauf que jusqu'à présent, ce n'était arrivé que lorsque l'adversaire en question comprenait qu'il était dans une mauvaise situation. Hum… Van Helsing ne possédait pas suffisamment de mauvaise foi pour se prétendre à lui-même que c'était encore le cas à présent.

- Autrefois déjà, vous leur avez rendu un fier service, continua Carlisle. En les débarrassant du plus dangereux rival qu'ils aient jamais eus : le comte Dracula.

- Un ami à vous ? gronda Gabriel, tirant malgré lui sur ses liens.

Il n'avait pas envie de parler de Dracula. Le faire, c'était faire fatalement revivre les seuls souvenirs dont il aurait aimé se débarrasser depuis 122 ans !

- A l'époque, continuait le vampire, le comte Dracula cherchait par tous les moyens possibles à donner vie à une armée de rejetons qu'il savait pourtant non viables. Il est d'ailleurs le seul à avoir réussi –je me suis toujours demandé comment- a en obtenir. Selon toutes les observations connues, l'union des vampires demeure toujours stérile –il jeta un coup d'œil rapide à Rosalie puis poursuivit- Il faut que vous sachiez que s'il tenait tant que cela à avoir une descendance nombreuse, au risque d'épuiser toute réserve de nourriture, c'était précisément pour être sûr de pouvoir tenir tête indéfiniment aux Volturis.

Devant le froncement de sourcils interrogateurs de son interlocuteur, Carlisle expliqua rapidement ce qu'étaient les Volturis avant de continuer son histoire :

- Dracula avait vu tomber tous ses voisins, il savait que le monde vampirique était en train de changer, de tomber sous la coupe d'immortels ambitieux et sans scrupule dont la puissance était chaque jour plus importante. Or il était bien déterminé, quant à lui, à demeurer son seul maître.

A ce moment, Bella qui avait écouté fascinée ne put plus y tenir et intervint :

- Est-ce que vous parlez du Dracula des romans et des films ? demanda-t-elle. Est-ce que vous voulez dire qu'il existe vraiment ? Ou a existé ?

- Le comte Dracula, répondit Carlisle en lui souriant, est le plus célèbre de tous les vampires. Tous les humains ont entendu parler de lui, même s'ils croient qu'il n'est qu'un mythe.

- Vous l'avez connu ? questionna avidement la jeune femme.

Son beau-père lui adressa un nouveau sourire et secoua la tête :

- Non. Je ne suis jamais allé en Transylvanie. Mais j'ai beaucoup entendu parler de lui à Volterra. Le fait est qu'il était si puissant que même les Volturis n'ont jamais osé s'en prendre à lui et tenter de lui imposer leur loi, comme ils l'ont fait partout ailleurs. Deux cents ans après que j'ai appris son existence, il est finalement tombé. Mais cela s'est fait sans l'intervention d'Aro et ses troupes.

Il regarda Van Helsing :

- Ils vous ont été très reconnaissants de les en avoir débarrassés.

Un flot de bile envahit la bouche de Gabriel. Sans savoir pourquoi, il croyait à ce qu'il venait d'entendre et se sentait trompé, trahi et possédé.

Une fois de plus.

- Pourquoi vous me racontez tout ça ? grogna t-il.

- J'essaie de vous expliquer que si les Volturis n'avaient pas imaginé de nous éliminer par votre entremise, vous n'auriez jamais eu de raison de venir à Forks. Ma famille et moi vivons différemment de nos semblables.

- Si vous me disiez plutôt où vous voulez en venir et à quoi rime tout ça ? grinça Gabriel, qui perdait patience.

- Eh bien, répéta Carlisle, nous ne savons pas trop quoi faire de vous, voyez-vous. Nous aimerions vous convaincre de quitter Forks pour ne jamais y revenir, en nous laissant tranquilles, où que nous allions, ainsi que les Quileutes. Nous essayons de vous expliquer que nous ne sommes pas ce que vous croyez. Et surtout, nous aimerions éviter d'avoir à vous tuer pour nous sauver nous-mêmes.

- Eh là ! rugit aussitôt Jacob. Vous allez un peu vite, là, docteur Cullen ! Ce salaud a tué Sam ! Et Leah, et Paul, et Jared ! Sans compter Brady. Il a failli tuer Seth et votre femme. Et Nessie. Et vous, vous voudriez seulement qu'il s'en aille ? Comme ça ?

- Jacob…

Mais Jacob avait usé toutes ses réserves de patience.

- Je me demande vraiment ce que vous avez dans le crâne, vous autres, les buveurs de sang ! brailla-t-il, hors de lui. Vous attendez quoi ? Qu'il nous massacre tous ? Toute votre famille et ceux qui restent des miens ? C'est une bête nuisible et malfaisante, rien de plus, à traiter comme telle !

- L'ennui, fit Edward sur un ton mi-figue, mi-raisin, c'est qu'il pense exactement la même chose de nous.

- Jacob, reprit patiemment Carlisle, rien ne ressuscitera malheureusement ceux qui sont morts, tu le sais comme moi. Rien ne fera que les blessures d'Esmé se referment ni que les cheveux de Rosalie repoussent plus vite que la nature l'a prévu. J'ai autant de regrets que toi concernant tout ce qui est arrivé, mais si on peut éviter une victime de plus…

- J'y crois pas, Jacob, s'esclaffa Bella au même instant. C'est le monde à l'envers ! Eh, normalement, c'est nous les méchants. Tu me l'as dit cent fois. Tu as oublié ? Et là c'est toi, le gardien de l'humanité, qui encourage des vampires à tuer un être humain ?

Elle semblait trouver cela follement drôle, au point d'avoir oublié sa propre colère et de relâcher sa fille, qu'elle avait jusque là gardée serrée contre elle bien que l'enfant se tortille depuis un moment pour s'échapper.

Jacob répondit abruptement, comme s'il allait mordre :

- Je serais même prêt à vous regarder boire son sang jusqu'à la dernière goutte, affirma-t-il avec une parfaite mauvaise foi, si ça pouvait remettre les choses à leur place. Franchement Bella, est-ce que tu te rends compte que ce type n'est là que pour nous tuer tous ? Vous n'avez pas le droit de décider seuls de le relâcher, un point c'est tout ! Nous sommes tous concernés, et aussi les familles de ceux qui sont morts et…..

Il continua un moment sur le même ton, de plus en plus furieux à mesure qu'il s'échauffait et d'autant plus exaspéré que son auditoire demeurait sans réaction, comme s'il attendait tout simplement qu'il ait terminé son numéro. Puis, inexplicablement, alors que la fureur lui brouillait l'esprit d'un voile rouge qu'il connaissait bien, il la sentit refluer. Il ne vit pas le clin d'œil qu'Edward adressait à son frère Jasper ni l'air un peu trop innocent de celui-ci, d'autant que profitant de l'accalmie Carlisle s'écartait simplement de Van Helsing en disant avec calme :

- Si tu tiens tant que ça à le tuer, Jacob, eh bien fais-le.

Les dernières bribes de fureur de l'Indien le quittèrent d'un seul coup. Il en demeura même sans voix l'espace d'un bref instant.

Il était tellement abasourdi qu'il ne vit pas le rapide sourire d'Edward.

Jasper de son côté haussa légèrement les épaules et relâcha son emprise sur Jacob : il n'était pas intervenu pour protéger Van Helsing mais uniquement pour éviter un affrontement, ne fut-ce que verbal, avec les siens. En réalité, il aurait assez aimé que le Quileute en finisse avec Gabriel, au lieu de le regarder sans manifestement savoir quoi faire.

L'intéressé lui rendait la pareille sans état d'âme, comme s'il n'avait pas entendu, ou pas compris, un seul des mots qui avaient été prononcés devant lui. Deux chiens de faïence. « Loups de faïence » rectifia mentalement Jasper pour lui-même. Il fut bien tenté d'énerver un peu Jacob, mais celui-ci sortait enfin du brusque silence dans lequel il était tombé quand Carlisle l'avait abruptement placé devant le choix qu'il semblait réclamer.

- Je ne suis pas un assassin, maugréa le garçon. Je…

Il cherchait une façon de formuler sa pensée mais Edward le fit à sa place, une ombre de rire dans la voix :

- Un combat oui mais pas une exécution.

Jacob le fusilla du regard. Il se souvenait parfaitement à quelle occasion, déjà, il avait pensé ces mots. Au diable ce fichu buveur de sang qui lisait sans vergogne ses pensées, et au diable le fait qu'en plus il en conserve la mémoire !

Il marcha quand même droit vers Van Helsing, se pencha vers lui et l'empoigna par le devant de son chandail avant de lui japper au nez :

- Pourquoi vous les avez tués ? Hein ? Qu'est-ce qu'ils vous avaient faits ?

Il ne pensait pas obtenir de réponse mais il se trompait :

- C'est mon travail, répondit Gabriel d'un ton rude.

- Et vous auriez tué Nessie aussi ? C'est aussi votre travail, ça, tuer les gosses ?

- S'ils sont maléfiques, répondit sèchement l'intéressé. En l'occurrence, ceux qui m'envoient voulaient la récupérer vivante.

Il marqua une pause et ajouta perfidement :

- Depuis quand les vampires et les loups-garous se soucient de leurs semblables ?

Tout en disant cela, il regardait Bella. Il la revoyait dressée devant son compagnon pour le protéger. Prête à mourir à sa place. Comme…. Malgré lui, il ferma brièvement les yeux. Le pire de ses souvenirs, celui qu'il repoussait constamment au fond de sa mémoire pourtant si volage, celui qu'il souhaitait tant perdre depuis si longtemps venait de le poigner à nouveau en plein cœur. Exactement comme à l'instant où il avait vu la vampiresse prête à se sacrifier pour un autre.

Lorsqu'il souleva à nouveau ses paupières, il cligna deux fois des yeux : le souvenir prenait corps, ma parole ! Le visage de la seule femme dont il aurait pu envisager, dans toute sa longue existence, de faire sa compagne, la seule qu'il ait aimée, apparaissait devant lui. Il se secoua, secoua l'illusion : c'était une vieille photographie, jaunie par le temps, un peu abîmée, sertie dans un pendentif qu'il reconnut enfin. Machinalement, il baissa les yeux vers sa poitrine. Il n'avait pas entendu approcher Edward et il ne s'était écoulé qu'une ou deux seconde, mais le vampire était près de lui, tenant devant lui le médaillon ouvert dans sa main blafarde.

- J'ai vu vos souvenirs hier, dit-il. Quand Bella s'est placée devant moi, vous avez pensé à cette femme, qui a sacrifié sa vie pour vous. C'est ce qui a retenu votre main.

Van Helsing bouillait d'envie de lui balancer quelque chose à la tête, ce qui lui était malheureusement impossible. Même sa langue paraissait s'être pétrifiée dans sa bouche.

- J'ai vu aussi ce que vous étiez à ce moment là, poursuivit Edward. Mais elle s'en fichait. Elle ne pensait qu'à celui que vous étiez pour elle. Celui que vous étiez réellement. Et elle se fichait de savoir ce qui lui arriverait.

Il eut un sourire triste.

- C'était une grande dame, fit-il comme pour lui-même. Une grande âme, en tous les cas.

La voix acerbe de Rosalie s'éleva à son tour :

- Tu ne nous as pas tout raconté, apparemment, Edward. Tu nous as dit qu'il n'avait pas tiré sur Bella parce qu'elle lui avait rappelé une femme, mais d'après ce que tu viens de dire maintenant, l'histoire ne s'arrête pas là. Peut-on savoir ce qu'elle est devenue ?

Van Helsing lui adressa un regard dur :

- Je l'ai tuée, dit-il.

Malgré lui, sa voix se fêla.

- Magnifique ! ricana Rosalie.

Mais Edward baissa rapidement ses paupières sur ses splendides yeux d'or : il ne se souvenait que trop bien du temps où l'envie de tuer Bella le taraudait. Il referma le pendentif et passa la chaîne autour du cou de son propriétaire.

- Vous comprenez, à présent ? fit-il. Nous ne sommes pas si différents, vous et nous. Nous ne sommes pas plus dépourvus de sentiments que vous ne l'êtes vous-même.

Gabriel ne pouvait dire le contraire. A vrai dire, il était tout à fait convaincu de l'inanité de sa venue à Forks, à présent. Non, cette famille n'avait rien de maléfique, le mal qu'il était chargé de combattre tout au long de son éternité afin de le détruire partout où il le rencontrait n'avait pas prise sur elle. Sans doute pas non plus sur les loups-garous, l'attitude de ce grand gaillard à l'instant le prouvait. Il pensa à ceux qu'il avait tués et soupira intérieurement.

Encore un fardeau qu'il lui faudrait porter.

Encore un remords.

Il se souvenait de ce que lui avait demandé Anna Valérious, tout au début qu'il la connaissait : « Ignorez-vous donc ce qu'est la clémence ? ». « Non », lui avait-il répondu, « je la sollicite souvent ».

Oui, souvent. A juste titre, hélas.

Toutefois, il ne dit rien. Il ne voyait pas ce qu'il aurait pu dire. « J'ai compris, détachez-moi, soyons bons amis ? ». Non merci. Il n'avait pas l'intention de sombrer dans le ridicule ! Il sentit au même instant les sangles qui le maintenaient se relâcher l'une après l'autre et rencontra le regard malicieux d'Edward :

- Ne dites rien, dit celui-ci, ce n'est pas la peine.

Et il effleura rapidement sa tempe du bout du doigt avec un léger clin d'œil. Zut ! Avec tous ces événements, Gabriel avait complètement oublié de surveiller ses pensées et de faire le vide dans son esprit.

Il en fut un peu embarrassé durant un instant puis haussa les épaules. Après tout, il n'allait pas s'en faire pour ça, il y avait plus important en ce monde !

Il se redressa lentement, frotta ses poignets et ses chevilles engourdis. Soudain, il s'aperçut que la vampiresse brune, celle qui connaissait l'avenir, se tenait devant lui en souriant.

- Comment s'appelait-elle ? demanda-t-elle d'une voix chantante et avec un parfait sans gêne.

- Quoi ?

Elle désigna le pendentif et répéta :

- Comment s'appelait-elle ?

La gorge de Van Helsing se serra. Il ne pensait pas pouvoir…

- Anna, lâcha-t-il brusquement, à sa propre surprise. C'était une princesse tzigane, une femme comme il ne pouvait y en avoir qu'une seule dans toute l'éternité.

Edward serra doucement le bras de Bella en entendant ses paroles : oh oui, une seule femme dans toute l'éternité… il connaissait cela aussi.

- Ce souvenir là ne disparaît pas, reprit Gabriel, qui soudain, au contraire de ce qui s'était produit un instant plus tôt, n'arrivait plus à s'arrêter de parler –il faut dire que jamais il n'avait eu le loisir de parler de lui-même et de ses amours, c'était comme une digue qui se rompait sous le poids trop longtemps contenu des sentiments-. Au fil du temps, tous mes souvenirs s'estompent. Je ne sais pas qui je suis ni d'où je viens. J'oublie les événements passés. Mais je n'oublie pas Anna.

Il eut un bref sourire :

- J'espère un jour pouvoir la retrouver. C'est désormais ce qui me fait avancer.

Ce fut à nouveau Edward qui cita :

- Garder en mémoire le souvenir de ceux qui vous ont quittés est plus pénible que n'avoir plus aucun souvenir.

Van Helsing le regarda ébahi, sans chercher à cacher sa surprise :

- Je lui ai dit ça, un jour… commença-t-il.

- Je sais, répondit Edward en riant.

- Bien sûr, marmonna Gabriel en cachant à son tour un sourire.

Epilogue :

- C'est « non », répéta Jacob. Et ce n'était pas la peine de vous rassembler pour insister.

- Fais donc pas ta tête de mule, mec, c'est la seule solution logique, observa Seth, pratique.

Vautré sur le canapé d'Emily, une crème glacée à la main, l'adolescent paraissait parfaitement remis. Il était par ailleurs heureux d'avoir pu s'échapper (il était passé par la fenêtre) pour rejoindre ses amis : sa mère ne voulait pas entendre parler de le voir sortir et prétendait le garder encore allongé toute la journée, sous des prétextes qui paraissaient totalement futile au garçon.

- Ferme-la, espèce de petit morveux ! cracha Jacob beaucoup plus durement qu'il ne l'aurait voulu. Tu ne sais pas de quoi tu parles.

Devant le chagrin qui envahissait le visage du jeune garçon, il s'adoucit et ajouta vivement :

- Comment va Sue ?

Il cherchait surtout à détourner la conversation, tous le comprirent, mais Seth répondit cependant, en grimaçant :

- Bah, pour le moment, pas encore très bien. Mais Charlie a proposé de l'emmener en week-end, histoire de lui changer les idées. Elle hésite encore à cause de moi, mais ça va lui passer.

- Sue est une dure, fit Embry. Perdre un enfant est une horrible tragédie, mais elle remontera la pente, j'en suis sûr. C'est bien qu'elle ait Charlie pour la soutenir.

- Ouais, approuva Seth en léchant sa glace pour cacher sa propre peine.

Le court silence qui suivit fut troublé par un léger bruit de sanglots. Tous les garçons se tournèrent vers Emily, un peu gênés, ne sachant que faire : debout devant sa table, leur tournant le dos, la jeune femme remuait une mixture appétissante dans un grand saladier, mais ses épaules tressautaient légèrement.

- On ne devrait plus venir importuner Emily, fit Embry, gêné. Elle a besoin de calme, elle aussi.

- Non…

Sans se retourner, la jeune femme secouait sa tête brune.

- Non, répéta-t-elle en reniflant. Non, je veux continuer comme par le passé. J'ai… si vous ne venez plus, si je ne suis plus occupée à cuisiner pour vous tous, je vais devenir folle. J'ai besoin d'être utile… je veux continuer à m'occuper de vous tous, comme auparavant.

Le silence, cette fois, parut pesant et sembla devoir s'éterniser. Finalement, Quill s'approcha d'Emily et lui entoura les épaules de son bras :

- Bien sûr, Emy, fit-il. On ne te laissera pas tomber. Tu sais que tu peux compter sur nous.

- Oui, chuchota-t-elle.

Il y eut encore un silence puis elle reprit, d'une voix plus ferme, sans toutefois se retourner :

- Seth et les autres ont raison, Jacob. Sam aurait voulu qu'il en soit ainsi.

- J'ai dit non ! lâcha l'intéressé, presque avec violence.

- Mais c'est ridicule, Jake, fit Embry. Ca a toujours été nul, cette… enfin… le fait que la meute soit coupée en deux.

- Et tu es le mieux placé pour la réunifier, renchérit Quill. Je suis d'accord.

- Tu vois bien, fit Seth.

- Non ! cria presque Jacob. Non, et non ! Je ne veux pas de cette responsabilité. Je refuse de devenir le mâle alpha, non ! Je l'ai toujours dit, il y a la meute et il y a moi.

- Oui mais… commença Collin.

- De toute façon, tout ça, c'est presque terminé, lâcha Jacob avec violence. Je vais quitter Forks. Donc tout ça…. et vous, eh bien vous allez…..

- Quitter Forks ?

Ils avaient tous crié en même temps, même Emily s'était retournée, montrant son visage barbouillé de larmes.

- Oui, je…

Un peu radouci, Jacob leur fit face.

- Je vais partir…

C'était plus difficile qu'il l'avait cru. Les mots ne voulaient pas passer son gosier resserré.

- Avec les Cullen, comprit Quill. A cause de la petite.

- Ils partent aussi ? demanda Seth d'une drôle de petite voix.

- Ouais, fit Jacob. Ils avaient prévu de partir depuis longtemps. Ils ne reviendront pas à Forks avant qu'on les ait oubliés. Dans deux ou trois générations, pour que personne ne puisse s'étonner de les trouver toujours pareils.

- Mais Jake, tu ne peux pas nous laisser… enfin, réfléchis !

- Ma place est avec eux, se borna à répondre Jacob. Ou du moins, avec Nessie. Mon père est au courant.

Tous le dévisageaient avec des yeux ronds comme des billes et des expressions qui auraient été comiques si lui-même n'avait eu le cœur aussi serré.

- Tu vas vivre avec les vampires ? souffla enfin Collin avec une stupeur sans égale.

Jacob se cabra aussitôt, hérissé comme un coq en colère :

- Pas avec eux, rectifia-t-il aussitôt avec vivacité. A proximité seulement. Je chercherai du boulot comme mécanicien, je me trouverai une piaule. J'emmènerai Nessie à la fête foraine et au cinéma. Quelque chose comme ça.

On aurait cru qu'un sortilège avait été lancé sur toutes les personnes présentes dans la pièce. Plus personne ne bougeait. Plus personne ne parlait. On aurait pu croire que plus personne ne respirait. Figés. Statufiés. Exprimant toute une gamme de sentiments allant de l'incommensurable surprise au chagrin en passant par la réprobation et le scepticisme. Jacob se secoua et, pour rompre la gêne ambiante, il jeta un coup d'œil à la pendule accrochée au mur.

- Je dois les rejoindre à l'aéroport de Seattle dans deux heures, ajouta-t-il.

Il soupira un peu et poursuivit :

- Je ne peux pas faire autrement.

- Je comprends, fit enfin Quill, tout doucement. C'est normal.

Jacob s'approcha de Seth qui, comme Emily, reniflait discrètement. Il lui posa sa large main sur l'épaule :

- Faut pas être triste, petit, dit-il. Tu sais, tout va changer, maintenant, ici. Dès qu'il n'y aura plus de vampire dans le coin, il n'y aura plus besoin non plus de loups. Vous allez pouvoir reprendre le fil de votre vie, de manière normale. C'est bien comme ça, crois-moi.

L'adolescent écarquilla de grands yeux :

- Mais je veux rester loup !

- Tu dis n'importe quoi, gamin. Tu comprendras assez vite que tu as gagné au change.

- Tu vas arrêter de muter, toi aussi ? Mais alors…

- Non, pas moi, fit Jacob en hochant la tête. Moi, si je reste au contact des vampires, je vais rester ce que je suis.

Il se dirigea vers la porte, se retourna une dernière fois et leva la main en signe d'adieu :

- C'est bien comme ça, répéta-t-il.

Puis il sortit et s'éloigna sans se retourner. Oui, c'était beaucoup plus dur qu'il ne l'avait pensé.

OOoOO

Un groupe très étonnant se tenait dans une des salles d'embarquement de l'aéroport de Seattle. Parmi les voyageurs qui gravitaient autour d'eux, tous avaient, dans un premier temps, le regard attiré par la beauté étrange, surnaturelle, de ces hommes et de ces femmes, même de l'enfant que l'une d'elle tenait par la main et qui regardait partout autour d'elle avec des yeux curieux et plein d'intérêt.

Mais presque aussitôt, sans qu'ils puissent comprendre pourquoi, les gens qui passaient ressentaient un malaise et s'écartaient au plus vite, ignorant qu'il s'agissait d'un vieil instinct de préservation qui s'éveillait à la vue du prédateur absolu. Une seule personne détonait au milieu de ces étranges personnages à la peau pâle et aux extraordinaires yeux mordorés : de grande taille, il avait certes l'air plus « normal », plus ordinaire, mais enfin ce n'était pas le genre de personne auquel on a très envie de se frotter. Il était vêtu d'un jean, d'un chandail à col roulé et d'un long manteau noir auquel manquait un morceau. Un volumineux sac de toile était jeté sur son épaule et il tenait à la main un chapeau de couleur sombre, aux larges bords.

Il était heureux que personne n'ait envie d'approcher de ce groupe étrange, car leurs paroles auraient paru également bien mystérieuses. Emmett, en riant, désignait le sac que Van Helsing portait sur l'épaule :

- Comment vous faites pour passer les douanes et les portiques de contrôle avec tout votre attirail ?

Gabriel eut un bref sourire :

- Service secret du Vatican, dit-il. Personne ne doit le savoir, ce service n'est pas supposé exister, mais…

Il tira de sa poche une carte plastifiée sa photo y était apposée, en plus d'un sigle qu'aucun des Cullen ne connaissait.

- Je ne sais pas moi-même à quoi ça correspond, fit l'intéressé. C'est à la fois authentique et bidon. Mais ça marche : on me laisse passer avec « mon attirail », dans tous les aéroports et à toutes les douanes du monde.

- Intéressant, sourit Jasper. Et votre arbalète est un joujou intéressant aussi, je dois dire.

- Ecoutez le militaire ! s'esclaffa Alice en lui serrant les doigts.

Van Helsing eut un nouveau sourire, un peu nostalgique.

- C'est un peu mon fétiche, avoua-t-il. Elle me vient de l'un des seuls amis que j'ai eu au cours de mon existence, il y a plus d'un siècle de cela. Lui non plus, je ne l'oublie pas.

Il tendit la main :

- Et j'espère ne pas vous oublier, vous non plus.

A tour de rôle, chacun lui serra chaleureusement la main. La petite Nessie lui tendit les bras et l'embrassa sur les deux joues.

Gabriel la reposa à terre et lui ébouriffa affectueusement les cheveux. Le dernier, Carlisle s'approcha et à son tour lui donna une poignée de main :

- J'ai connu plusieurs siècles de solitude, dit-il. Je vous souhaite de tout cœur de trouver enfin, un jour, le compagnon ou la compagne de votre éternité.

Van Helsing lui adressa un bref sourire. Puis, il se coiffa de son chapeau, cachant ses yeux, plongeant son visage dans l'ombre. Sans plus rien ajouter, il se détourna et s'engagea sur le tarmac.

A aucun moment il ne regarda en arrière.

A quoi bon ? Il espérait ne pas oublier les Cullen, ne serait-ce que pour ne plus s'en prendre, dans l'avenir, à des vampires qui comme eux ne représentaient aucun danger pour l'humanité. Toutefois, il ne les reverrait jamais et le savait.

Eux avaient la chance d'être ensemble, lui devait poursuivre seul.

Quelqu'un un jour a dit : « la vie est faite de rencontres et de séparations ».

Pour Gabriel Van Helsing, c'était plus vrai que pour n'importe qui d'autre.

FIN

Ecrit par Syrene, à 19:13 dans la rubrique Fanfictions.
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Ainsi Soit-il ou l'Impasse du Damné - Titvan


Disclaimer :
Je ne possède rien ni de Van Helsing ni de la saga Twilight, livres et films confondus, et je ne prétends pas posséder quoi que ce soit. J'en ai juste emprunté quelques éléments pour écrire ce crossover.

Note : Comme vous venez sans doute de le comprendre il s'agit d'un crossover Twilight/Van Helsing, écrit en commun mais chacune de notre côté (enfin je me comprends lol) avec Syrène.

Résumé : Les vampires se sont multipliés dans la région de Seattle. Van Helsing est envoyé sur place par le Vatican afin de résoudre le problème. Mais les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu...
L'action a lieu un peu après le combat contre les nouveau-nés à la fin d'Hésitation.

Rating : Vivement déconseillé aux moins de 13 ans, et encore...
J'en profite pour mettre un petit avertissement :

ATTENTION! Cette fic ne contient pas de sexe (lol non désolée) mais il y a pas mal de sang qui coule et aussi un peu de violence assez explicite, alors avis aux âmes sensibles et à ceux qui n'ont pas l'âge : abstenez-vous! Vous voilà prévenus.

Sur ce, bonne lecture à tous et à toutes!


Ainsi Soit-Il

Ou l'Impasse du Damné



Prologue



D'abord, il y avait eu le feu. Il s'était consumé de l'intérieur, comme brûlé vif par une flamme invisible, et il avait hurlé, de toutes ses forces, jusqu'à ce que son cri se transformât en un râle d'agonie. Il avait senti son sang se figer dans ses veines, et l'oxygène avait manqué. Il avait suffoqué pendant ce qui lui avait semblé être une éternité, sentant ses organes s'éteindre les uns après les autres. Sa vue s'était voilée. Il avait souhaité mourir. Il l'avait souhaité très fort.

Il avait été exaucé : la mort l'avait enveloppé. Son cœur avait enfin cédé, cessant de battre à jamais, et il avait sombré dans les abysses.

Mais, ce n'était pas la fin.

Son agonie avait duré trois longs jours, et au crépuscule de la quatrième nuit, il rouvrit les yeux, comme pour la première fois.

Il n'avait pas sursauté en se réveillant, et il était parfaitement immobile à présent. Pourtant, son esprit était agité, mais son corps ne semblait pas vouloir réagir. Il ne percevait pas les battements de son cœur, il ne sentait pas son souffle qui devait être court tant il était paniqué, non plus que les tremblotements de ses membres engourdis ou encore la chaleur de son sang. Tout n'était que silence et glace en lui.

La glace… mais il n'avait pas froid. Il ne percevait plus aucune température, qu'elle soit positive ou négative. Il n'était ni fatigué, ni épuisé, il ne ressentait aucune douleur… en fait, il ne ressentait plus rien.

Rien… hormis la faim. Ou la soif ? Il n'aurait su le dire. Mais maintenant qu'il y pensait, il avait terriblement faim et soif. Plus il y pensait plus il avait l'impression que sa gorge enflait, le tiraillait, brûlait. Son corps répondait enfin. Ou n'était-ce qu'une illusion ? Mais cela importait peu. Bientôt, ça n'eut même plus aucune importance. Il perdait le contrôle sur ses pensées. Seconde après seconde, cette faim et cette soif devenaient une obsession. C'était comme d'être claustrophobe et d'être enfermé dans le noir. Il devait trouver quelque chose à manger ! ... quelque chose à boire ?

D'innombrables odeurs alléchantes lui parvinrent, l'assaillant de tous côtés. Il n'en reconnut pas l'origine, mais ça lui fut égal. Il les voulut toutes. Il n'eut pas besoin de humer l'air, il lui suffit d'ouvrir très légèrement la bouche et de laisser les arômes titiller ses papilles, glisser le long de son palais pour remonter vers son nez et envahir ses narines. C'était tentant, enivrant, grisant.

Soudain il entendit des bruits de pas. Ceux-ci semblaient se rapprocher. Il perçut également des coups sourds et réguliers, comme les battements d'un cœur… qui n'était décidément pas le sien. Mais ce n'était pas seulement ça. Il y avait aussi un bruit étrange, mouillé, qui accompagnait chacun des battements… comme d'une éponge, gorgée d'un liquide épais, qu'on aurait brutalement pressée à plusieurs reprises. Il aurait dû trouver ça écœurant, mais ce son qui le fascinait acheva de lui mettre l'eau à la bouche.

Les pas se dirigeaient vers lui, maintenant. Il retroussa légèrement les lèvres, découvrant des dents parfaitement lisses et blanches, et prêta enfin attention à son environnement. Jusque là il avait été tellement préoccupé par son odorat et son ouïe qu'il n'avait pas pensé à utiliser sa vue. Il se souvint qu'il était à Seattle, dans une ruelle mal éclairée, qui courait perpendiculairement à une avenue assez fréquentée, un peu plus loin, à quelques centaines de mètres de là. Il se rendit compte qu'il était allongé, ou plutôt vautré, inerte, au milieu de sacs poubelles qui s'entassaient pèle-mêle, sur le trottoir en face de la boutique d'un prêteur sur gage, qui avait depuis longtemps mis la clé sous la porte. Soudain, il réalisa deux choses : il y voyait comme en plein jour… et il avait des yeux derrière la tête. Il tournait le dos à sa future victime, et pourtant il pouvait la voir comme si elle était devant lui, à ceci près que l'image était à l'envers. « Elle », ou plutôt « il ». Il le détailla rapidement : c'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui aurait été tout à fait banal, s'il n'avait eu un look grunge, chemise à carreau, t-shirt et jean délavé, un peu dépassé. Il sortait d'un bar à l'angle de la rue et rentrait maintenant chez lui, d'une démarche nonchalante, les mains dans les poches. Il avait l'habitude de ce genre de trajet. C'était peut-être même une routine quotidienne pour lui.

Soudain le regard du jeune homme accrocha la silhouette inerte, vautrée dans les sacs poubelles, et il ralentit, hésitant, semblant se demander ce que c'était. Quelques secondes plus tard, ayant sans doute réalisé que la forme était humaine, il pressa le pas, courant presque, en direction du trottoir d'en face.

« Hé ! Vous m'entendez ? cria-t-il à la forme immobile. Vous êtes blessé ? »

Dès qu'il fut tout près du corps, le propriétaire de ce dernier sut qu'il lui fallait agir vite. Le teint du jeune homme tourna au verdâtre en le voyant étendu là, les yeux grands ouverts, pâle comme la mort, la gorge couverte de sang... N'importe qui aurait pensé qu'il était trop tard. Choqué par sa découverte macabre il allait reculer précipitamment quand une main glacée surgit et lui enserra brutalement le cou, lui broyant presque la trachée et l'empêchant de hurler. Le jeune homme eut à peine le temps de baisser des yeux terrifiés vers le cadavre avant d'être mordu férocement à la gorge et de perdre connaissance.






Chapitre 1




Le sang gicla et, sous la faible lueur des lampadaires, une tête roula sur le pavé de l'étroite rue dei Balestrari, à Rome. Une Harley Davidson s'immobilisa en ronronnant, et un homme en long manteau de cuir sombre, portant un fedora sombre également, regarda le corps décapité tomber au sol en se métamorphosant. Cette fois encore, ça n'avait pas manqué. En mourant, la bête avait repris forme humaine. Rares étaient les monstres qui n'avaient pas été des hommes jadis.

Gabriel Van Helsing en savait quelque chose. Hormis le fait qu'il avait lui-même été changé en loup-garou autrefois, il était souvent considéré comme un monstre par ses détracteurs, et cela faisait un peu plus d'un siècle qu'il était traqué comme tel. Sa tête était mise à prix, et il lui arrivait parfois de se demander si un jour quelqu'un l'aurait.

En attendant ce jour, il était là, il faisait son boulot, il protégeait les gens sans qu'aucun d'eux ne le sache, et la seule récompense qu'il en retirait c'était de s'entendre traiter d'assassin. Ce n'était toutefois là qu'un simple constat. Au fil des décennies il avait fini par ne plus ressentir aucune amertume. Il remplissait sa mission, il n'attendait rien en retour.

Il avait même abandonné l'idée de recouvrer sa mémoire un jour. Les souvenirs ne semblaient pas vouloir refaire surface, et tout ce qu'il savait de son propre passé c'était qu'il était obscur. Opaque.

Il soupira, rangea son épée et se signa.

« Requiescat in pace », souffla-t-il enfin.

Puis il donna un coup d'accélérateur et fit demi-tour avant de s'éloigner rapidement dans la nuit. En un éclair, il traversa la place Campo de Fiori, très peu fréquentée à l'approche de minuit. Il devait vite parcourir les quelques rues qui le séparaient encore du Tibre avant que l'alerte ne soit donnée. A Rome il était plus en danger que nulle part ailleurs. Une fois de l'autre côté du fleuve, il devrait ruser avec les autorités pour atteindre les portes du Vatican où il serait en sûreté.

A peine avait-il commencé à franchir le pont Giuseppe Mazzini, quelques minutes plus tard, qu'il entendit dans le lointain à travers le vrombissement de sa moto un hurlement retentissant. Le cadavre en deux parties venait d'être découvert. Il accéléra encore, dépassant quelques badauds médusés. Il allait bientôt être identifié, il ne fallait donc pas s'attarder. A l'ère d'internet, le monde entier ou presque avait accès aux avis de recherche. Certes on continuait de placarder des affiches un peu partout mais les arracher ne lui suffisait plus à éviter d'être reconnu. Quant à pirater les bases de données informatiques, inutile d'y songer. Les ordinateurs ce n'était vraiment pas sa tasse de thé, pour lui la technologie se limitait aux armes à feu et aux grosses cylindrées.

Il avait bien songé, une fois, à la chirurgie esthétique… mais il y avait très vite renoncé. Il n'avait déjà plus de passé, de son identité ne lui restait que son nom, et se reconnaitre dans la glace était tout ce qu'il avait. Non décidément, il était Gabriel Van Helsing et il le demeurerait. Quoi qu'il lui en coûtât.

Et puis, il trouvait ça amusant d'imaginer que peut-être un jour quelqu'un aurait sa peau. Ça le prenait dans les moments où il était las de son immortalité.

Soudain une sirène retentit derrière lui. Regardant dans le rétroviseur gauche, il vit qu'il était poursuivi par une voiture de police. Il ne fut pas surpris : il était clairement en excès de vitesse et il ne portait pas de casque. Pour ne rien arranger, un feu rouge se dressait à présent devant lui. Ça n'était vraiment pas le moment de s'arrêter – surtout s'ils l'avaient reconnu, ce dont il ne doutait pas une seconde. Accélérant encore, il brûla le feu. Sans trop de difficulté, il n'y avait plus beaucoup de circulation. « Au point où j'en suis… tant pis pour le code de la route », pensa-t-il.

Après de longues minutes de poursuite Van Helsing arriva enfin en vue de la basilique Saint Pierre qui dominait la place du même nom. Mais ne pouvant s'arrêter sous peine d'être embarqué avant d'avoir pu poser un pied à l'intérieur, il prit à droite et fit mine de contourner les murs du Vatican, avant de prendre à droite une nouvelle fois, sans prévenir, obligeant la voiture de police à freiner précipitamment et à faire marche arrière avant de se relancer à sa poursuite. Il gagna quelques secondes d'avance. Quelques secondes qu'il mit à profit pour tourner une deuxième fois, à gauche, puis une troisième fois, à droite. Il tourna encore, ne croisant jamais un carrefour sans changer de direction, semant peu à peu la confusion dans l'esprit de ses poursuivants qui finirent par le perdre complètement.

Il fit demi-tour et revint place Saint Pierre. Passant entre les plots de béton anti-stationnement, qui n'étaient pas reliés par une chaine afin de laisser passer les piétons, il traversa la place et alla garer sa moto au pied des immenses marches qui menaient à l'entrée de la basilique.

A quelques pas de là, Van Helsing vit un touriste qui prenait des photos de la basilique illuminée et il se dirigea vers lui, d'un pas rapide.

« Bonsoir », salua-t-il.

Seul un flash éblouissant lui répondit. Il se frotta les yeux et jura :

« Oh, la vache ! Je ne m'y ferai jamais. »

Décidément, il n'aimait pas la technologie et elle le lui rendait bien. L'inconnu allait récidiver, un doigt menaçant posé sur le déclencheur, quand Van Helsing lui arracha l'appareil des mains.

« Si vous refaites ça, je vous fais manger la pellicule ! » menaça-t-il, en clignant frénétiquement des yeux.

Quand il recouvra complètement la vue, il s'aperçut que le touriste en question était en réalité une femme. Une très jolie femme, de surcroit. Une asiatique aux cheveux noirs ébène. Courts, mais ça lui allait à merveille. Il n'aurait su dire si elle était japonaise ou chinoise en revanche.

« Konichoa ? … ou peut-être : Ni hao ? essaya-t-il.

- Rendez-moi mon appareil ! exigea-t-elle avec un fort accent japonais.

- Ah (une pause) Non, si je vous le rends vous allez recommencer. »

Puis il fit mine de s'éloigner. Il entendit des petits pas le poursuivre, et il se retourna brusquement.

« Vous voulez vraiment le récupérer ? demanda-t-il soudain.

- Oui ! Rendez-le-moi !

- Pas maintenant. On m'attend – oula, je suis en retard d'ailleurs, ajouta-t-il comme pour lui-même en jetant un œil à sa montre – et j'ai besoin qu'on surveille ma bécane. Bécane, vous connaissez ce mot ? C'est la moto qui est là, dit-il en indiquant la Harley Davidson qui se trouvait derrière lui. Vous êtes capable de faire ça pour moi en échange de votre appareil photo ? »

Pour toute réponse, la jeune femme lui jeta un regard meurtrier.

« J'ajouterai un petit supplément, ça va de soi.

- Vous êtes un homme odieux ! Mais, ça marche », répondit-elle en lui tendant la main.

Van Helsing hésita, puis il cacha l'appareil photo derrière son dos avant d'accepter la main tendue. La jeune femme grogna et marmonna :

« Raté !

- Un marché est un marché, rappela-t-il avant de s'en retourner vers la basilique. Et, tout en montant les marches du majestueux escalier, il ajouta en guise d'avertissement : Et ne vous avisez pas de tenter de filer avec elle, je retrouverais sans mal votre joli minois ! »

Il mit l'appareil photo dans une de ses poches et passa l'énorme grille centrale, sans doute laissée ouverte exprès pour lui, qui donnait accès au « narthex », une longue voûte dans la pure tradition romane qui tenait lieu de portique d'entrée à la basilique. Cinq lourdes portes se trouvaient face à lui, dont la porte Sainte située à l'extrémité nord qui ne s'ouvrait jamais en dehors des Jubilés, soit tous les 25 ans. Il poussa le portail de bronze, au centre du narthex et se découvrit avant de progresser dans la nef. Le nez en l'air, admirant la hauteur du bâtiment et ses dorures somptueuses, il songea que même s'il n'était pas porté sur l'architecture, il était obligé de reconnaitre que ça forçait le respect. Lui qui était bien incapable de fabriquer une cocotte en papier. Son truc c'était plutôt de détruire, pas de construire.

« Ah ! Monsieur Van Helsing, je ne vous attendais plus, résonna soudain la voix de Monseigneur Renzini, archiprêtre de la Basilique Saint Pierre de Rome.

- Pardonnez-moi, j'ai été retardé, s'excusa Van Helsing.

- Ca n'a pas d'importance, dit Monseigneur Renzini. Je vous ai fait venir pour vous entretenir d'une affaire fort préoccupante. »

Clairement. Les cardinaux l'invitaient rarement à prendre le thé. C'était très bien comme ça, d'ailleurs.

« Avez-vous une petite idée de ce dont il s'agit ? demanda le cardinal.

- Surprenez-moi, répondit Van Helsing, ironique. Ou essayez.

- Des vampires.

- Ça faisait longtemps. Deux jours, si ma mémoire est bonne, ironisa de nouveau Van Helsing.

- Le cardinal Barton en voyage à Seattle m'a signalé une recrudescence de l'activité vampirique dans cette région des États-Unis, continua l'archiprêtre, ignorant le commentaire de Van Helsing. Il semblerait que le nombre de buveurs de sang y ait augmenté proportionnellement à leur férocité.

- Leur nombre a augmenté vous dîtes ?

- Se pourrait-il qu'ils se soient rassemblés ?

- Ou pire… la dernière fois qu'un vampire mâle a tenté de se reproduire avec d'autres vampires femelles pour donner naissance à des créatures de sang « pur » ça n'a pas marché… mais ça n'est pas le seul moyen : j'ai entendu dire que certains vampires avaient engrossé des humaines, donnant ainsi naissance à des créatures hybrides mi-hommes mi-vampires.

- C'est une abomination ! s'exclama le cardinal Renzini en se signant.

- Je suis aussi de cet avis, approuva Van Helsing. Mais, ça pourrait être tout autre chose. Quelque chose de plus classique…

- Plus classique ? Vous voulez dire qu'ils pourraient avoir… transformé des humains ?

- Engendré, rectifia Van Helsing. On dit qu'un vampire engendre un humain. On appelle ainsi les nouveaux vampires des « nouveau-nés » … et ce n'est pas un hasard. Les nouveau-nés entretiennent un lien affectif proche de la parenté avec celui ou celle qui les a engendré. En donnant la mort, le vampire donne aussi la vie éternelle. C'est une sorte de renaissance.

- J'admire votre savoir, monsieur Van Helsing. C'est bien pour cela que nous faisons toujours appel à vous.

- Ouais, éluda-t-il. Cela dit, il est rare que les vampires engendrent des humains. Il faudrait qu'ils parviennent à ne pas les vider de leur sang pour ça. C'est pourquoi je doute que ce soit là la raison de leur nombre croissant…

- C'est là le mystère que je vous demande de résoudre en vous rendant sur place, monsieur Van Helsing, conclut Monseigneur Renzini avant d'ajouter, après une courte pause : Et vous aurez à cœur d'éliminer ce problème, de la méthode qu'il vous conviendra cela va de soi. »

Van Helsing se contenta d'acquiescer d'un rapide hochement de tête. « In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen » pensa-t-il avec une pointe d'ironie.

...

Tout était si différent. La nature semblait avoir augmenté le volume en un brouhaha assourdissant qui l'empêchait de penser et lui donnait la migraine. Il observa son environnement. Il faisait toujours nuit mais il s'était rendu compte en se réveillant, et à sa grande surprise, qu'il pouvait y voir comme en plein jour. Il ne tourna pas la tête, seuls ses yeux bougèrent, et il regardait tout autour de lui. Le sol était tapissé de fougères, les troncs des arbres étaient recouverts de mousse et de lichen, les rayons de la lune filtraient à travers le feuillage des grands pins. Il aimait la lueur de la lune. C'était doux, et apaisant en quelque sorte. Il se sentait attiré par l'astre de nuit. Il ne savait pas pourquoi, il ne se souvenait pas avoir été particulièrement fasciné par la lune autrefois…

Il ne savait pas non plus où il était. Il avait quitté Seattle quelques instants auparavant – étaient-ce des minutes ou des heures ? – et il avait couru, couru, aussi loin qu'il le pouvait. Il regarda de nouveau alentour. Il se trouvait dans une forêt mais il ne savait pas laquelle. Pourtant elle ne se trouvait pas si loin de Seattle… mais sa mémoire semblait lui faire défaut. Il s'appelait Adam. Il avait 20 ans... et c'était à peu près tout ce dont il parvenait à se souvenir.

Une douleur atroce à la gorge le rappela à la réalité. Il poussa un cri d'agonie et identifia instantanément l'origine de sa souffrance : il avait faim. Si faim qu'il avait l'impression d'avoir été privé de « nourriture » pendant des années. C'était inhumain. Il s'inquiéta de nouveau : que lui arrivait-il ? Et pourquoi y avait-il des coins sombres dans sa mémoire ?

Il n'eut pas le temps d'y réfléchir. Une odeur alléchante emplit ses narines, allumant un grand feu dans sa gorge et il partit aussitôt dans la direction du fumet. Aveuglé par le besoin qui s'était emparé de lui, il ne se rendit pas compte qu'il courait anormalement vite. Il slalomait entre les arbres, dans la demi-pénombre, sans jamais les heurter, sans même regarder où il allait mais suivant son flair. Il glissait sur le sol et ne trébuchait pas. Il ne paraissait pas devoir reprendre son souffle, non plus.

Soudain, il s'arrêta. Il avait capté d'autres odeurs. Elles venaient de toutes les directions, elles l'assaillaient toutes à la fois. Il ne sut plus où donner de la tête. Il laissa les diverses senteurs venir à lui. L'un des parfums était plus fort que les autres, cependant, plus puissant, il sortait du lot. Tentant, grisant, enivrant. Le feu dans sa gorge s'intensifia, ses muscles se tendirent, et il bondit en avant, comme une flèche filant droit vers son but, sans que rien ne pût l'arrêter.

Le fumet mena Adam à quelques 2 ou 3 kilomètres de là. Un petit groupe de jeunes profitait d'une rare nuit étoilée dans la péninsule Olympique pour camper dans une petite clairière tranquille, faisant fi des recommandations de sécurité. Ils avaient allumé un feu de camp et discutaient avec animation. Les trois jeunes gens ne virent pas venir le danger qui se précipitait vers eux.

Tout alla très vite. En un éclair, Adam se jeta sur eux, heurta le premier jeune si violemment qu'il en tomba et se rompit la nuque contre une grosse pierre. Puis, sentant monter en lui un instinct de tueur qu'il ne put réfréner, il trancha la gorge du deuxième jeune à l'aide de ses seuls ongles et, alors que le troisième jeune, une adolescente de 16-17 ans poussait un hurlement d'horreur, il enfonça ses crocs dans son cou blanc et tendre. Le sang chaud envahit aussitôt sa bouche. C'était épais, velouté, et un peu salé. Cela le mit en transe et il mordit plus fort. La fille ne hurlait plus, elle sanglotait. Il entendait son cœur cogner dans sa poitrine, couvrant le brouhaha des autres sons alentour. Elle avait peur. Ça avait un goût particulier, la peur. C'était pétillant, brûlant, explosif. Pris dans le feu de l'action, il enroula ses bras autour d'elle et l'étreignit si fort, que ses sanglots se changèrent en hoquets asphyxiés. Son pouls ralentissait.

Elle mourut. Il n'avait pas mesuré sa force et l'avait étranglée… sans vraiment le vouloir. Il lâcha le corps inerte qui tomba au sol dans un bruit mou, au pied du feu de camp, et observa ses trois victimes. Le premier jeune avait du sang qui lui sortait par les oreilles et se répandait autour de sa tête, formant une auréole sombre dans l'herbe de la clairière. Il était mort sur le coup et semblait paisiblement endormi. Le deuxième avait une expression de surprise sur le visage, il était allongé sur le ventre, la gorge béante d'où le sang continuait de couler dans l'herbe en glougloutant. La jeune fille, au contraire des deux autres, était exsangue et son cou maculé de rouge formait un contraste saisissant avec sa peau d'une blancheur cadavérique. Ses traits étaient déformés par la terreur et la douleur. Figés, à jamais.

Qu'avait-il fait ?

Il resta là encore quelques secondes, à se demander ce qu'il avait fait. Mais quelque chose l'empêchait de trouver la réponse. Il ne parvenait pas à réaliser l'horreur de son geste. Pire, l'odeur du sang qui avait coulé un peu partout autour du feu de bois lui mettait de nouveau l'eau à la bouche. Il était comme prisonnier d'une volonté qui n'était pas la sienne. Une volonté qui lui interdisait de s'exprimer.

C'était plus fort que lui. Tellement plus puissant que lui. Il se remit à courir. Il quitta le campement et s'enfonça dans les bois.

Durant les heures qui suivirent, il tua encore et encore. Les humains ne couraient pas les bois au beau milieu de la nuit, alors il mordit tout être vivant qui croisa son chemin. Il avait faim. Et rien ni personne ne semblait pouvoir l'arrêter.


 


Chapitre 2



« Tenez. Comme je suis un homme de parole, je… » commença Van Helsing, une fois sorti de la basilique Saint Pierre. Mais il n'eut pas le temps de finir. Il fut subitement plaqué au sol sans avoir rien compris à ce qui venait de se passer. Il se retrouva sur le ventre, le bras qui tenait l'appareil photo maintenu dans son dos par une poigne ferme mais délicate.

« Je sais me battre… monsieur Van Helsing ! souffla à son oreille une voix féminine à l'accent asiatique très prononcé.

- Oh non… » grogna Gabriel Van Helsing.

Elle l'avait reconnu. Il aurait dû s'en douter. Enfin, elle avait beau être rapide, il ne se sentait pas en danger pour autant. Il arriverait à se débarrasser d'elle et à lui fausser compagnie facilement.

Il décida de jouer le jeu, cependant, histoire d'en apprendre un peu plus sur elle.

« Vous savez, j'allais vous le rendre votre appareil, ce n'était pas la peine de le prendre comme ça, dit-il, sur un ton légèrement moqueur.

- Ainsi qu'un supplément ! Votre tête est mise à prix… siffla-t-elle.

- Je vois. Vous allez donc me livrer à la police et toucher la prime.

- Peut-être. »

Elle marqua une pause avant de continuer :

« Sauf si vous acceptez de faire quelque chose pour moi… »

Tiens donc, pensa-t-il. Ça devenait intéressant. Que pouvait-elle bien vouloir de lui ?

« Quelque chose comme… ? interrogea-t-il, intrigué.

- Vous devez accepter avant que je vous en parle ! exigea la jeune femme, visiblement déterminée à obtenir ce qu'elle voulait. Quoique ce fût.

- J'ai beaucoup de mal à prendre une décision quand je suis sur le ventre… et puis, je ne m'engage jamais sans savoir, c'est un principe.

- C'est ça ou la police. Choisissez ! » pressa-t-elle.

Il était certain de pouvoir se sortir aisément de cette histoire, il en avait connu bien d'autres, et des pires que celle-là. Mais maintenant qu'il savait qu'elle avait besoin de ses services pour une affaire qui semblait lui tenir à cœur, il était intrigué. Que lui voulait-elle, exactement ?

« D'accord, décida Van Helsing.

- D'accord pour quoi ? demanda-t-elle, confuse.

- J'accepte de vous aider. Est-ce que je peux me relever maintenant ? Je commence à avoir des crampes.

- Pas d'entourloupes !

- Promis. »

La jeune femme attrapa l'appareil photo précipitamment, lui lâcha le bras et se recula. Ainsi libéré, Gabriel Van Helsing se releva en faisant mine de s'étirer et de s'épousseter tandis qu'elle le toisait, sur la défensive.

« Merci, ironisa-t-il. Avant que vous ne m'expliquiez en quoi je pourrais vous aider, je vous propose d'aller dans un endroit plus calme, à l'abri des regards indiscrets et des oreilles qui trainent. »

Pour toute réponse, elle arqua un sourcil et le regarda d'un air suspicieux. Elle se méfiait de lui. Avec la réputation qu'il se coltinait, c'était parfaitement compréhensible.

Quelques secondes s'écoulèrent et Van Helsing reprit, brisant le silence :

« Je sais que je ne suis pas le genre d'homme à qui on a envie de faire confiance au premier abord, mais vous avez posé votre condition, alors je pose la mienne », affirma-t-il.

Quelques secondes passèrent encore et elle parla enfin :

« Où ? demanda-t-elle simplement.

- Ce n'est pas très loin d'ici. Comme je ne peux pas descendre à l'hôtel pour des raisons évidentes, je m'arrange toujours pour squatter une vieille bicoque dont personne ne semble vouloir. C'est pratique pour moi, ça me permet de repartir quand je veux, sans laisser aucune trace de mon passage… ou presque, expliqua-t-il.

- Vous pensez à tout », dit la jeune femme, presque admirative.

Van Helsing lui décocha un petit clin d'œil avant de se diriger vers sa moto. Il s'assit sur la selle, se tourna vers la jeune femme et lui fit signe d'approcher.

« Vous venez ? » l'invita-t-il.

Dès qu'elle eut grimpé derrière lui et qu'elle se fut cramponnée à lui comme il le lui avait conseillé, le chasseur de vampires fit vrombir le moteur de sa Harley Davidson et démarra en trombe. Ils quittèrent ainsi la place Saint-Pierre et s'en allèrent par les rues de Rome.

Ils arrivèrent au squat de Van Helsing quelques minutes plus tard, rue Sant' Anna. Sainte Anna. Un pur hasard. Mais dans le fond, Gabriel Van Helsing savait qu'il n'en était rien. Il avait aimé une femme autrefois, elle s'était appelée Anna Valerious. Et il l'avait tuée. Même s'il ne l'avait pas voulu, il n'avait jamais pu se pardonner son geste. Il l'avait laissée courir un grand risque en allant récupérer l'antidote qui le guérirait de sa morsure de loup-garou. Et elle en était morte. Ça n'aurait pas du se passer ainsi.

Il chassa ce douloureux souvenir de son esprit et revint au présent.

« Désolé, je ne peux rien vous offrir à boire, mais au moins nous serons tranquilles pour discuter », s'excusa-t-il auprès de la jeune inconnue.

Elle regarda partout autour d'elle. Les vieux meubles moisis et branlants, les murs décrépis, les fissures au plafond, les toiles d'araignées… et l'obscurité. La pièce n'était éclairée que par une petite bougie, posée sur un carton. Elle grimaça, sans doute devant le potentiel danger de cet assemblage.

« Vous vivez toujours comme ça ? interrogea-t-elle, d'un air légèrement dégouté.

- Je n'ai pas vraiment le choix, répondit-il. Ça m'est égal, je ne suis attaché à rien, et sûrement pas au confort. Mais asseyez-vous je vous en prie, proposa-t-il, moqueur, en indiquant le divan qui tombait en ruines.

- Non merci.

- Comme vous voulez. Alors, vous pourriez peut-être commencer par me donner votre nom. Je trouve ça plutôt injuste que vous connaissiez le mien alors que je ne sais pas qui vous êtes. »

Elle sembla hésiter pendant un instant, pesant sans doute le pour et le contre d'une telle révélation, puis paraissant avoir décidé qu'elle ne courait aucun risque à donner son nom elle parla :

« Je m'appelle Zhang Bian », soupira-t-elle.

Elle était donc chinoise. Mais son nom ne disait rien à Van Helsing, il n'avait jamais entendu parler d'elle, c'était définitivement une parfaite inconnue. Cette histoire devenait de plus en plus intéressante.

« Enchanté de vous connaitre enfin, ironisa-t-il. Donc, vous me disiez avoir besoin de mes services. Pour quoi ?

- Je sais qui vous êtes.

- Oui, j'ai cru comprendre ça en effet.

- Non, vous ne comprenez pas. Je sais qui vous êtes et ce que vous faites », insista-t-elle.

Van Helsing fronça les sourcils, confus. Il ne voyait pas où elle voulait en venir. Elle connaissait son nom, certes, et elle savait sans doute qu'il était un « assassin » d'où sa méfiance à son égard… mais pourquoi en faisait-elle tout un mystère ?

« Ne me dites pas que vous avez besoin de moi pour assassiner quelqu'un et que c'est pour ça que vous m'avez suivi jusqu'ici au péril de votre vie ?

- Je sais que vous tuez des vampires, déclara-t-elle enfin.

- Vous croyez à l'existence des vampires ? railla-t-il.

- Je les ai vus. »

Gabriel Van Helsing eut un peu de mal à y croire. Encore une hallucinée qui vouait un culte aux vampires et qui avait envie d'en rencontrer un en vrai, au point de suivre un étranger dont la réputation de tueur n'était plus à faire.

« Vous les avez vus ? Et vous êtes toujours là pour en témoigner ? Je trouve ça un peu gros… »

Fâchée qu'il ne l'ait pas crue, elle retira le foulard qu'elle avait autour du cou et lui montra la marque de morsure qu'elle avait sur le côté de la nuque : on y voyait clairement la trace d'une mâchoire supérieure de taille humaine avec deux trous plus gros à l'emplacement des canines. Van Helsing eut un léger mouvement de recul. Il n'en crut pas ses yeux.

« C'est impossible ! Personne ne peut survivre à ça, à moins de… »

Se pouvait-elle qu'elle soit… ? Il recula encore et se prépara à l'éventualité.

« Je ne suis pas un vampire ! protesta-t-elle.

- Ah non ?

- Non ! J'ai eu de la chance, c'est tout.

- Une sacrée veine, oui ! »

Zhang Bian émit un grognement agacé et remit le foulard autour de son cou, tandis que Van Helsing continuait de la toiser d'un air suspicieux. Elle n'avait pas l'air morte. Il scruta ses yeux, mais dans la pénombre il ne parvint pas à trouver ce qu'il cherchait. Il se rappela la rapidité et la force dont elle avait fait preuve pour le plaquer au sol. Il se rappela aussi qu'elle photographiait la basilique Saint-Pierre, un peu après minuit. Les vampires ne sortaient pas le jour, ce qui pouvait expliquer son goût pour le tourisme nocturne. Enfin, elle connaissait l'existence des vampires, et elle savait que lui, Gabriel Van Helsing, les tuait. Comment le savait-elle ? Et plus important, comment l'avait-elle trouvé ? L'avait-elle suivi ? Que lui voulait-elle réellement ? L'éliminer ?

Mais ça ne collait pas. Si elle avait voulu l'éliminer elle l'aurait déjà fait. Ou du moins, elle aurait déjà essayé. Et puis, il n'avait rien senti. Il le sentait d'habitude quand un vampire était dans les parages. Comment aurait-il pu être berné ? Non, ça ne collait pas.

Il ne pouvait cependant pas y croire. Survivre à la morsure d'un vampire et ne pas en devenir un soi-même… c'était presque de l'inédit. Presque. Il avait été mordu par un loup-garou, quant à lui, et il n'en était pas un pour autant. Il était guéri. Existait-il alors un antidote contre les morsures de vampires ?

Il demeura silencieux, ne sachant que dire, que penser et Zhang Bian en profita pour lui raconter son histoire.

...

Le jour s'était levé. Un jour ensoleillé, et Adam se surprit à détester le soleil. Il l'éblouissait, sa lumière était agressive, et elle avait un drôle d'effet sur sa peau. C'était comme si les rayons de l'astre solaire se reflétaient sur lui et il se mettait à briller. Il ne savait pas pourquoi mais il n'aimait pas ça.

Sa faim n'avait pas diminué et des milliers d'odeurs alléchantes lui parvenaient toujours, mais il n'avait plus la tête à ça. Il ne voyait pas bien, il devait sans cesse se protéger la vue du revers de son bras droit. Il passa donc le plus clair de son temps à jouer à cache-cache avec le soleil, passant de zone d'ombre en zone d'ombre sous les grands arbres.

D'une manière générale il ne se sentait pas à l'aise. Pas tout à fait comme un poisson hors de l'eau mais presque. Il préférait la nuit. C'était son élément. Et la lueur de la lune lui manquait. C'était peut-être bête, mais c'était ainsi.

Soudain, Adam se raidit, les sens aux aguets. Il avait senti quelque chose d'étrange, d'inconnu. Ça n'avait pas l'odeur de la nourriture. Il écouta. Ça ne faisait pas de bruit non plus. Mais ça se déplaçait vite. Il y en avait plusieurs de ces choses.

Et ça s'approchait. Ni une ni deux, il grimpa prestement en haut d'un arbre, ignorant sa propre surprise devant cette autre nouvelle capacité, et observa les alentours, le bras gauche en visière, à la recherche de ces choses inconnues. Là, à quelques centaines de mètres à l'est de sa position, il les vit. Des humains ? Sept d'entre eux. Mais ils n'avaient pas d'odeur. Et ils ne faisaient aucun bruit. Ça n'était pas normal.

Ils n'approchaient plus, ils étaient immobiles à présent et semblaient parler entre eux, mais Adam n'entendait pas ce qu'ils disaient…

Et il avait faim. Peu importe leur odeur, et le reste. Sans vraiment réfléchir à ce qu'il faisait, il bondit rapidement d'arbre en arbre, traçant comme une flèche, et se jeta sur le premier d'entre eux, une jeune femme à la chevelure caramel. Elle semblait être la proie la plus facile… et la plus appétissante, songea-t-il.

« Esmée ! » entendit-il l'un des quatre hommes crier.

Avant d'avoir pu sortir les crocs, il fut soulevé avec force et projeté au loin à une dizaine de mètres de là. Un peu déstabilisé, mais n'ayant ressenti aucune douleur, il se releva en un éclair et bondit de nouveau vers le groupe, en poussant des grognements enragés. Ces humains n'étaient définitivement pas normaux ! En un éclair, il lança son poing dans la direction de celui qui se tenait devant lui, mais il se baissa et Adam le rata de peu. On tenta ensuite de lui sauter sur le dos mais il vit venir l'attaque et fut plus rapide. Il envoya une petite brunette au tapis. Elle se releva facilement néanmoins et il n'arriva pas à éviter une gifle cinglante qui le fit faire volte face. Elle était petite et bougeait très vite, il sut qu'il devrait se méfier d'elle. Il parvint à se faufiler entre les grosses pattes d'une armoire à glace qui tentait de l'attraper par la taille afin de le plaquer au sol et se jeta sur une superbe blonde qui se servit de sa force à lui pour le faire passer par-dessus sa tête et le mettre sur le dos. Un des hommes, un blond à l'air peu commode, tenta de l'immobiliser au sol mais il roula et se releva plus vite que son ombre pour fondre sur un gars aux cheveux cuivrés qu'il ne parvint pas une seule fois à atteindre. Il semblait prévoir tous ses mouvements à l'avance. Adam s'énerva et perdit de sa concentration. Il frappait l'air de ses poings, de plus en plus vite, en poussant des gémissements de bête furieuse. Il fallut plusieurs d'entre eux pour l'immobiliser, il les voyait venir dans son dos et ils n'arrivaient pas à l'attraper.

Quand il fut enfin maintenu en place par trois des hommes, plus la blonde, il poussa un hurlement perçant qui se répercuta en écho à travers la forêt et se débattit de toutes ses forces.

« Je pensais qu'on les avait tous eus, souffla le jeune homme aux cheveux roux, en tenant Adam par le col.

- Il semblerait que non, répondit l'autre homme aux cheveux blonds, le plus vieux des deux semblait-il. Il paraissait inquiet.

- Il est intenable ! C'est une vraie boule de nerfs ! » grogna la jolie blonde, avant de montrer ses crocs au nouveau-né, d'un air menaçant.

Adam l'observa alors attentivement. Ses crocs étaient lisses, d'une blancheur éclatante, et étrangement pointus, pour des crocs humains. Elle était d'une pâleur de craie, sa peau semblait elle aussi refléter les rayons du soleil, et ses yeux étaient... dorés. Il regarda les autres. Leur peau était diaphane, certains scintillaient au soleil, et ils avaient tous les yeux dorés. Ils n'étaient pas humains. Il en était certain, désormais.

« Qu'êtes-vous ? cria Adam, quasi-hystérique.

- Calme-toi, dit le plus vieux d'entre eux, en avançant vers lui, une main ouverte devant lui en signe d'apaisement. Nous sommes comme toi. Nous sommes de ton côté. »

Adam poussa un autre hurlement. Il ne comprenait pas, et en fait il ne voulait pas comprendre. Sa gorge le brûlait et il voulait juste boire. Du sang, il voulait du sang.

« On ne tirera rien de lui tant qu'il sera dans cet état. Et j'ai vu ce qu'il fera si on le relâche, ajouta la petite brunette dans un frisson.

- Il est dangereux. Il faut le tuer, déclara le jeune homme blond à l'air patibulaire.

- Jasper, dit la femme aux cheveux couleur caramel qu'Adam savait répondre au nom d'Esmée.

- Potentiellement dangereux. Comme nous tous, reprit le plus vieux des deux blonds. Nous ne pouvons pas le relâcher, c'est certain. Mais j'aimerais éviter que nous en arrivions à ces extrémités.

- Alors, il faut l'emmener.

- Eh ben, ça ne va pas être de la tarte, vu comme il n'arrête pas de s'agiter !

- Fastoche, rétorqua l'armoire à glace, dans un rictus amusé. Suffit de lui mettre un coup sur le crâne. »

Tous le regardèrent, perplexes, sauf la jolie blonde qui lui décocha un clin d'œil accompagné d'un sourire aguicheur.

« Ben quoi ? continua le grand costaud. Comme ça, il ne s'agitera plus. »

Adam, qui continuait de se débattre comme un beau diable, croisa soudain les yeux sauvages du blond prénommé Jasper, comme il venait de l'apprendre, et il sentit sa colère s'apaiser quelque peu. C'était bizarre. C'était comme si ce Jasper essayait de l'hypnotiser. Adam détourna la tête, mais il comprit très vite que ça n'avait rien à voir avec l'hypnose. Sa rage diminuait encore, petit à petit, même sans le regarder, et il ne s'agitait presque plus. Il ne se sentait déjà pas maître de ses émotions à la base, mais à présent… il ne se sentait plus maître de rien du tout. Il était comme anesthésié, vidé, calmé.

Aucun de ceux qui le tenaient ne le lâcha cependant.

« Il faut faire vite. Je ne sais pas si je tiendrai très longtemps, annonça ledit Jasper, grave.

- Tu te débrouilles très bien, le rassura tendrement la petite brune, qui s'était approchée de lui et lui avait posé une main sur l'épaule. Heureusement que tu es là, ou on aurait été obligé d'utiliser la méthode grosse brute d'Emmett », ajouta-t-elle en tirant la langue dans la direction du baraqué.

Ils l'emmenèrent sans plus attendre vers le nord de la forêt. Ils couraient très vite eux aussi. C'était étrange. Qui étaient-ils réellement ? Où l'emmenaient-ils ? Qu'avaient-ils l'intention de faire de lui ? Adam se posait toutes ces questions, mais bien qu'il eût envie de se défendre, il n'y parvenait pas. Il se laissait faire, et ça l'inquiétait de ne pas réussir à s'inquiéter plus que ça.

Ce fut alors qu'il perçut des bribes de conversation derrière lui.

« Carlisle ? S'il refuse notre aide, qu'allons-nous faire ? demanda la voix du jeune homme roux dont il ne connaissait pas encore le nom.

- J'espère qu'il acceptera », répondit une autre voix, celle du plus vieux des deux hommes blonds, qui portait donc le nom de Carlisle et qui semblait être le chef de la « bande ».




Chapitre 3



Gabriel Van Helsing avait écouté l'histoire de Zhang Bian jusqu'au bout. Il ne savait toujours pas quoi en penser. Elle avait grandi à Shanghai, en Chine, et elle arrivait tout droit de l'Université de Washington à Seattle – simple coïncidence ? – où elle étudiait la médecine. Elle était en deuxième année de pré-méd.(i), et elle avait vu certains de ses camarades changer… jusqu'au jour où ils l'avaient attaquée sur le campus alors qu'elle s'était trouvée avec son petit ami. Ils l'avaient tué sous ses yeux et avaient essayé de la mordre. Mais elle avait réussi à s'enfuir avant qu'ils ne la tuent elle aussi. Van Helsing avait toujours beaucoup de mal à la croire sur ce dernier point, mais elle n'avait pas voulu en dire davantage, ce souvenir lui était douloureux. Et puis elle avait fait des recherches, elle avait appris qu'ils étaient des vampires, et elle les avait traqués, sans relâche, elle avait voulu se venger. Elle ne les avait pas retrouvés. Alors, quand elle avait su qu'un certain Van Helsing chassait les vampires – on en savait bien plus sur son compte que ce qu'il pensait, finalement – elle s'était dit que puisque les vampires étaient réels, ce tueur de vampires devait exister lui aussi. Elle s'était rendue à Londres, espérant tomber sur lui, mais avait fait chou blanc. Ensuite, elle avait jeté un œil aux avis de recherche et avait appris qu'on l'avait aperçu du côté de Marseille, et elle avait ainsi suivi sa trace jusqu'à Rome où elle l'avait enfin trouvé. Cela inquiéta quelque peu Van Helsing qu'on pût le trouver aussi facilement et il se jura d'être plus prudent à l'avenir.

Mais bien que son histoire comportât quelques trous, elle semblait honnête et Van Helsing accepta de l'aider à tuer les vampires qui avaient descendu son fiancé. Après tout, leur but était le même. Ils voulaient tous deux la même chose : éliminer de la sangsue. Peu importait la raison ou la motivation. Et puis il avait besoin d'un assistant érudit qui sache un peu se battre, et comme elle connaissait la ville de Seattle, elle semblait toute désignée pour le rôle. Aussi, quand il lui proposa de venir avec lui, elle accepta immédiatement.

Il restait cependant sur ses gardes. S'il s'avérait qu'elle lui avait menti, ou qu'elle essayait de l'attaquer, il la tuerait. Point final. Il ne se poserait pas de question.

Ils prirent le premier avion pour Paris, au petit matin – Van Helsing avait tenu à emmener sa moto, mais c'était le Vatican qui payait alors… – et s'envolèrent ensuite pour Seattle où ils arrivèrent un peu après midi. Il avait assisté à la naissance du chemin de fer, de l'automobile et de l'aviation, et puis les hommes avaient voulu battre des records de vitesse… Il ne fallait plus que deux petites heures pour traverser l'Atlantique et les États-Unis en avion. C'était le 21ème siècle. Il ne s'y ferait jamais.

« Votre secrétaire ? siffla Zhang Bian, en descendant de l'avion.

- Vous auriez préféré être ma femme ? » rétorqua Van Helsing.

La jeune femme lui jeta un regard assassin et croisa les bras, mécontente.

« Voilà, reprit-il. Et puis, c'est très bien une secrétaire. On en a tous besoin d'une.

- Si vous faites un seul commentaire salace… !

- Ah, c'est vous qui le dites. Je n'y avais même pas pensé moi. »

Afin de pouvoir prendre l'avion sans se faire remarquer et arrêter, Van Helsing s'était déguisé en homme d'affaire – cheveux attachés, lunette de soleil, costume de voyage italien bleu foncé, chemise rayée bleue ciel à col blanc, cravate bleue marine à losanges bleus pâle et rouges, mocassins marrons, et l'indispensable attaché-case – et avait fait passer sa nouvelle « assistante » pour… son assistante, en fait. Mais elle ne semblait pas être très en accord avec le concept.

Ils avaient dû renoncer à emporter plus d'une seule arme, toutefois. Avec les dispositifs de sécurité mis en place depuis l'attaque du 11 septembre 2001, faire entrer ne serait-ce qu'un couteau à beurre aux États-Unis relevait quasiment de l'impossible. Van Helsing avait donc fait passer sa « vieille » épée pour une pièce de collection destinée à une vente aux enchères. Ils n'y avaient vu que du feu. Et l'affaire avait été dans le sac.

Après avoir récupéré le peu de bagages qu'ils avaient, Van Helsing alla se changer dans les toilettes – le costard le démangeait vraiment trop. Puis ils grimpèrent sur la moto et, dans un vrombissement, quittèrent l'aéroport de Seattle-Tacoma International. Ils empruntèrent ensuite l'autoroute pour se rendre à Seattle, à quelques kilomètres de là.

« Allons d'abord sur le campus, proposa la jeune femme, vingt minutes plus tard, lorsqu'ils laissèrent l'autoroute derrière eux.

- D'accord, c'est vous le guide », accepta Van Helsing.

Il fallait bien commencer quelque part, et étant donné qu'il y avait eu des vampires à l'université, ça paraissait être un bon point de départ.

Quand ils arrivèrent à destination, encore quelques minutes plus tard, Van Helsing n'en crut pas ses yeux. Situé au bord du lac Union, le campus dont parlait Zhang Bian était en réalité un quartier du centre-ville de Seattle à lui tout seul, communément nommé le U-district.

« Eh ben, pour un campus c'est un gros campus ! s'exclama Van Helsing, admiratif. Un vrai petit village.

- Vous ne croyez pas si bien dire. On l'appelle aussi le University Village, précisa la jeune femme. Venez. Je vais vous montrer où ça s'est produit », ajouta-t-elle d'une voix grave.

...

Adam dévisageait son reflet dans la baie vitrée. Il était toujours lui : même touffe de cheveux bruns et bouclés, le nez tordu (la faute à sa pratique de la boxe), les lèvres fines, le visage ovale… pourtant il avait du mal à se reconnaitre. Il se trouvait changé. Ses yeux rouges sang, auréolés de cernes sombres, avaient une lueur sauvage et effrayante, et formaient un contraste saisissant avec son teint blafard, cadavérique. Ses boucles brunes, autrefois indisciplinées, tombaient désormais sur son front de façon presque géométrique. Pas une mèche ne dépassait. Et ses dents… Elles étaient d'un blanc immaculé, luisantes et acérées comme des lames de rasoir.

Il se détourna rapidement du miroir, ne pouvant plus supporter ce qu'il y voyait. Il ne se rappelait toujours pas ce qui s'était passé, et ne parvenait à comprendre ce qui lui arrivait. Et ça le mettait en colère. Il serra les poings, furieux.

Il vit alors arriver dans son dos Carlisle Cullen, qui s'était présenté, quelques instants auparavant, comme le chef de « famille », confirmant par là même son intuition. Famille n'était, a priori, pas le mot qu'aurait employé Adam pour qualifier le groupe d'individus qu'il avait tenté d'attaquer et qui l'avait « capturé » mais… ils vivaient ensemble, dans cette grande maison, alors ils devaient former une famille, en quelque sorte.

« Tu dois te poser beaucoup de questions, et je suis prêt à t'apporter des réponses, si tu le souhaites, proposa Carlisle, avec bienveillance.

- Vous n'êtes pas humains ! cracha Adam, sans même se tourner. Il ne ressentait pas le besoin de se tourner, il voyait l'homme parfaitement dans son dos, comme s'il se trouvait face à lui.

- En effet, nous ne le sommes pas, acquiesça son interlocuteur. Nous l'avons été, autrefois, mais plus maintenant. »

Adam serra les poings, plus fort. Il s'était rendu compte qu'il n'était pas très patient lorsqu'il avait faim. Et à ce moment là, il avait très faim. Encore.

« Alors qu'êtes-vous ? exigea-t-il brusquement.

- Nous sommes des vampires », répondit Carlisle, imperturbable.

Vampires… Ce mot lui était familier. Il ne se souvenait pas de grand-chose de sa vie d'avant mais il se souvenait au moins de ça. Les vampires étaient des créatures imaginaires, issues de l'imagination de certains auteurs.

« Les vampires n'existent pas ! rétorqua Adam dans un rictus moqueur. Et ils ne se reflètent pas non plus, ajouta-t-il en indiquant le reflet de son interlocuteur dans la vitre.

- Dans ce cas, tu seras sans doute d'accord avec moi pour dire que cette règle ne compte pas si nous n'existons pas.

- N'essayez pas de m'embrouiller ! »

Le silence tomba entre les deux hommes. Dans la vitre, Adam vit Carlisle patienter. Il n'avait visiblement pas l'intention de prendre la parole, il avait l'air d'attendre qu'Adam le fasse. Ce qu'il fit.

« Que m'arrive-t-il ? demanda-t-il à mi-voix, comme s'il se posait la question à lui-même.

- Tu es affamé, n'est-ce pas ? Quoiqu'assoiffé serait un terme plus approprié, commença Carlisle Cullen. Tu ressens beaucoup de colère, d'agressivité, et tu éprouves le besoin récurrent de te défouler, d'extérioriser ce trop plein d'énergie… »

C'était étrange. Comment pouvait-il savoir… comment pouvait-il même imaginer ce qu'Adam ressentait ? C'était impossible.

« Tu as sûrement pu noter de nombreux changements chez toi : ta force, ta rapidité, tes capacités sensorielles, ton apparence », continua Carlisle.

Tout ça n'avait rien de sensationnel, il avait très bien pu le constater lorsqu'Adam avait affronté la famille toute entière. Il avait lu la surprise sur leur visage.

« … et surtout ton alimentation. Tu as découvert l'odeur et le goût du sang… du sang humain.

- Taisez-vous ! Vous ne savez rien ! hurla Adam en se retournant brutalement, les poings tellement contractés qu'on voyait les os saillir à travers la peau diaphane. Vous ne savez pas ce que c'est… que d'être enfermé… de ne pas pouvoir lutter contre ce…

- Détrompe-toi. Je le sais, et c'est pour cette raison que je veux t'aider. Que nous voulons tous t'aider », le rassura Carlisle, avec sincérité.

A bout de nerfs, Adam se mit soudainement à rire. Un rire qui n'était pas de bon cœur toutefois. Au fond de lui, il avait compris ce que cherchait à lui dire Carlisle Cullen mais il n'avait pas la force de l'admettre, et surtout, l'idée le terrorisait.

« Dans trente secondes vous allez me faire croire que je suis comme vous… un vampire, railla-t-il, amer. C'est grotesque !

- C'est pourtant ce que tu es », déclara la voix de Jasper, qui venait d'entrer dans le salon.

S'arrêtant brusquement de rire, Adam croisa le regard sauvage de l'arrivant. Il ne plaisantait pas, lui. Il était on ne peut plus sérieux. Carlisle se tourna vers lui et sembla le remercier tacitement d'être venu lui prêter main forte.

« Si ça n'avait tenu qu'à moi, je t'aurais tué, continua Jasper. Mais Carlisle a raison. Nous avons tous droit à une seconde chance. A toi de voir si tu préfères la saisir ou la laisser filer.

- Une chance ? Une chance de quoi ? demanda Adam, confus.

- Une chance de « vivre » autrement, répondit Carlisle. Nous pouvons t'aider à surmonter cette épreuve et à reprendre une existence à peu près normale.

- Une existence à peu près normale ? Mon existence… »

A dire vrai, il ne se souvenait plus de son existence avant ça.

« J'ai oublié ce qu'était une existence normale, se confia-t-il enfin. Tout ce que je sais, désormais, c'est qu'il me faut leur sang. Mais ils meurent toujours. Ils sont si fragiles… »

Carlisle et Jasper se regardèrent d'une façon qui en disait long. Mais le plus vieux des deux détourna vite les yeux en secouant la tête et reprit la parole.

« Depuis combien de temps es-tu…, commença-t-il. Il faillit dire « un vampire » mais se retint et opta pour : aussi assoiffé ?

- Je ne sais plus, quelques jours… ou peut-être quelques heures. Je n'ai pas compté, mais je n'ai vu la lune qu'une seule fois. »

- Un seul jour. C'est une grande chance qu'il nous ait trouvé aussi tôt, entendit-il Carlisle murmurer à Jasper. Il a tout à apprendre, nous pouvons le sauver, j'ai confiance.

- Je te suivrai, quoique tu décides. Mais restons sur nos gardes, sa jeunesse est à double tranchant. »

...

La nuit était tombée de nouveau sur Seattle. Van Helsing et sa nouvelle assistante, la jolie Zhang Bian, avaient fait des recherches sur tout le campus de l'université à propos de faits étranges ou d'éventuelles disparitions. Au coucher du soleil, ils s'étaient rendus dans la chambre d'étudiante de Bian, qui avait vue sur le Quad – un parc splendide situé au cœur du campus – afin de faire le point sur leurs découvertes.

« Je ne dirais pas que nous rentrons bredouille, mais presque, soupira Van Helsing, un peu déçu de ne pas avoir eu droit à plus d'action.

- Bredouille ? Un de mes camarades a disparu ! rétorqua Zhang Bian, abasourdie.

- Oui, un seul tout petit camarade. Où sont tous les cadavres qu'on m'avait promis ?

- Il n'est pas « tout petit », et vous êtes répugnant !

- N'était pas, rectifia Gabriel Van Helsing. On nous a dit qu'on l'avait aperçu pour la dernière fois il y a environ cinq jours. S'il a croisé des vampires, vous pouvez être sûre qu'on peut le conjuguer au passé. »

L'étudiant qui avait disparu se prénommait Adam Young. Il avait 20 ans, et était lui aussi en deuxième année de pré-méd. Il pratiquait la boxe dans son temps libre, ce qui pouvait l'aider à s'en sortir contre des humains… mais pas contre des suceurs de sang. Contre ceux-là, il n'y avait pas grand-chose à faire. Sauf, peut-être, demander conseil à Zhang Bian, qui avait soi disant survécu à la morsure de l'un d'entre eux.

Il l'avait vue sous la lumière du soleil, aujourd'hui, et elle ne s'était pas consumée vive. Elle n'avait même pas pris un seul coup de soleil. Il n'arrivait toujours pas à l'admettre mais elle avait sans doute dit la vérité. Pour Van Helsing, son cas restait une énigme, cependant. Une étudiante en médecine… l'hypothèse de l'antidote était de plus en plus tentante. Mais, il n'en savait pas plus, et elle ne voulait pas en parler. Aurait-il la réponse un jour ?

« C'est la seule piste que nous ayons, de toute façon, dit Bian, l'interrompant dans ses pensées. Et s'il y a une seule chance pour qu'il soit encore en vie, il faut que vous le sauviez. C'est en ça que consiste votre travail, non ?

- Mon boulot c'est de tuer des monstres pour les empêcher de tuer des gens, je ne retrouve pas les brebis égarées, précisa Van Helsing. Néanmoins vous avez raison sur un point : c'est bien la seule piste que nous ayons. Autrement dit : nous n'avons pas le choix.

- Je vous trouve toujours aussi odieux », conclut Zhang Bian en grimaçant.

Sans perdre plus de temps, ils se rendirent à l'endroit où on avait vu Adam Young pour la dernière fois, quelques jours auparavant. Il était allé dans un bar, le Blue Moon Tavern, avec des copains, sur la 45e rue. Il avait dit être fatigué et avait décidé de rentrer avant les autres. Mais on ne l'avait plus jamais revu.

Quand ils furent sur les lieux, Van Helsing coupa le moteur de sa Harley Davidson et remarqua des lumières de gyrophares, à quelques mètres de là, dans une ruelle adjacente.

« Voilà ce qu'on va faire, commença le chasseur de vampires, vous allez entrer dans ce bar, montrer la photo de votre camarade au barman et lui demander des infos. Moi de mon côté je vais aller jeter un coup d'œil à ce remue-ménage.

- Je peux peut-être venir avec vous, proposa Zhang Bian, plus intéressée par le remue-ménage que par le bar.

- Non, vous ne pouvez pas. Et j'ai besoin de quelqu'un pour veiller sur la bécane.

- Vous me prenez pour quoi ? Votre antivol ? »

Van Helsing se contenta de lui adresser un petit clin d'œil avant de se diriger vers la ruelle alors qu'elle entrait dans le bar en grommelant. Il comprit très vite qu'il avait à faire à un meurtre et qu'il se trouvait sur les lieux d'un crime. Comme par hasard. Il était peu probable qu'il s'agît d'Adam Young cela dit, il avait disparu depuis des jours. Et puis, ça aurait été un sacré coup de bol. Enfin, façon de parler.

Sans compter que leur fameuse piste se serait finie en cul de sac.

« Hé ! Vous là ! Vous allez où comme ça ? l'interpella un agent de police, derrière la barrière en plastique jaune imprimée « lieu de crime, ne pas franchir ».

- Oh, nulle part, j'ai vu de la lumière et je suis entré, répondit Van Helsing d'un air désinvolte, tandis que l'autre le dévisageait en fronçant les sourcils (qu'il avait de broussailleux).

- Je vous ai pas déjà vu quelque part ? »

Oh-oh. Ça sentait les ennuis. S'il le reconnaissait c'était cuit. Il ne fallait pas lui laisser le temps de réfléchir et le distraire de cette idée. Pour se faire, Van Helsing tira un billet de 20 dollars et l'agita sous le nez de l'officier.

« Ça m'étonnerait, dit-il.

- Oh euh… ouais, vous avez raison, je dois me faire des idées, bredouilla le flic en attrapant le billet et en le glissant dans sa poche.

- Dites, reprit Van Helsing en sortant un autre billet de sa poche. Vous pourriez peut-être me résumer la situation.

- Ah… ça va vous coûter un peu plus que 20 dollars, mon gars », répondit le policier, qui avait tout compris et qui tentait d'en profiter un maximum.

Van Helsing sortit un troisième billet de sa poche, puis un quatrième parce que ça ne suffisait toujours pas. C'était le seul moyen d'obtenir des infos sans être ennuyé, et il avait de la chance d'être tombé sur un type corrompu.

« OK. La victime est un homme de 21 ans, répondant au nom de Kevin Barnes. Il semblerait qu'il ait été attaqué par un animal féroce, sans doute un molosse. Mais j'en doute. Je vais vous dire pourquoi. Certes, il a eu la gorge déchiquetée et on a retrouvé des traces de morsures. Mais le corps est exsangue, et il ne baignait pas dans son sang quand on est arrivé, expliqua le flic.

- Vous pensez que le corps a été déplacé, devina Van Helsing.

- Exactement ce que je pense, ouais », approuva l'agent de police, fier de lui.

Mais Gabriel Van Helsing savait que ce n'était pas le cas. La victime ne s'était pas vidée de son sang, on l'avait vidée de son sang. Pas de doute, il y avait un vampire là-dessous. Et un jeune vampire de surcroit, affamé et inconscient. S'il y avait une chose qu'il devait bien reconnaitre à la plupart des vampires c'était d'être maniaque : ils prenaient soin de faire disparaitre les victimes qu'ils laissaient derrière eux. C'était un genre de règle pour protéger leur secret. Ainsi personne n'avait jamais croisé de vampire ou même soupçonné leur existence. Sauf Van Helsing lui-même… et Zhang Bian, naturellement.

« Et vous savez à quand remonte la mort ? demanda le chasseur de vampires.

- Pas plus de 24 heures. »

Avec un humain ça aurait été une chance inespérée, mais avec un vampire… en 24 heures il pouvait déjà être loin. Cependant, la piste était fraîche et elle ne finissait pas en cul de sac, ce qui était un bon début.

Van Helsing remercia le policier et alla retrouver son assistante qui l'attendait près de la moto et qui commençait déjà à s'impatienter.

« Ça vous amuse de me refiler le sale boulot ? grogna-t-elle.

- C'est un peu à ça que sert une assistante, répondit-il d'un air narquois. Trêve de plaisanteries, vous avez appris quelque chose au sujet de votre camarade disparu ?

- Non. Rien qu'on ne sache déjà.

- Tant pis. En revanche, moi j'ai du nouveau. Un vampire est passé par là dernièrement et il a laissé un cadavre derrière lui. Kevin Barnes ça vous dit quelque chose ?

- Non. Jamais entendu parler.

- Ma foi, tant mieux. En tout cas, on peut dire que ça mord. Remontons la ligne et voyons ce qu'il y a au bout.

- « Ça mord » ? C'est censé être une sorte de jeu de mots comique ? »



(i) Équivalent d'une prépa. de médecine, aux États-Unis, qui s'obtient au bout de quatre années et qui permet d'avoir le niveau requis pour entrer dans une école de médecine (ndla).




Chapitre 4



Durant les quelques jours qui suivirent, Adam finit par accepter l'existence des vampires. Il eut plus de mal avec l'idée d'en être un lui-même cependant. Il n'était pas encore prêt à l'admettre, il lui faudrait plus de temps. Néanmoins, avec l'aide de Jasper, qui canalisait ses émotions, la première chose qu'il apprit fut à desserrer les poings. Il était moins sur la défensive, pas tout à fait « détendu » mais il se laissait enfin approcher. Ce qui lui permettait de poser des questions et d'obtenir des réponses sans s'énerver.

La faim continuait à le tenailler, nuit et jour, mais les tentations étaient quasiment inexistantes dans cette maison, au cœur de la forêt, assez loin des humains. Son esprit n'était pas apaisé pour autant mais il parvenait à réfléchir sans trop de difficulté. Et quand il ne réfléchissait pas et/ou ne posait pas de question, il faisait les cent pas devant la baie vitrée, toujours la même, scrutant le dehors, comme un animal en cage.

Mais tout ne s'était pas bien passé. Il y avait eu un incident peu après son arrivée. Edward, le garçon aux cheveux roux, était rentré d'une de ses virées mystérieuses et avait rapporté avec lui une odeur puissante et délicieuse qui avait rendu Adam hystérique. D'instinct il s'était jeté sur Edward et avait essayé de le mordre. Il avait fallu de nombreuses minutes à tous les membres de la famille Cullen pour le maitriser. Le calmer ensuite n'avait pas été une mince affaire. Mais quand enfin ils y étaient parvenus, Adam avait perçu des bribes de conversation entre Edward et Carlisle.

« C'est trop dangereux, avait dit Edward.

- Pour apprendre à contrôler ses pulsions face à l'odeur du sang humain, il faudra bien qu'il s'y expose. Nous ne pourrons pas l'éviter indéfiniment, avait alors déclaré Carlisle.

- Autrement dit : prendre le diable par les cornes. »

Ils avaient ri. Juste quelques secondes. Puis ils étaient redevenus très sérieux.

« Tu sais, Carlisle, je n'ai jamais osé le dire mais c'est ce que j'ai longtemps pensé concernant Jasper. J'étais convaincu qu'il ne réussirait jamais à se contrôler. Quand il a attaqué Bella l'an dernier, j'ai voulu croire que j'avais raison, que je savais que ça arriverait. Mais j'avais tort en réalité. C'est un peu ma faute ce qui s'est passé. Je ne lui ai pas fait confiance. J'ai focalisé sur ses faiblesses au lieu de voir les progrès qu'il avait faits.

- Personne n'est infaillible. Nous commettons tous des erreurs, Edward.

- Non, pas toi.

- Détrompe-toi, je ne fais pas exception. Peut-être bien que je me trompe pour Adam, mais j'ai envie d'y croire. La route sera longue avant qu'il soit capable de cohabiter avec les humains, mais nous avons l'éternité devant nous. »

Aujourd'hui, les yeux d'Adam étaient plus sombres encore qu'à son arrivée chez les Cullen. Ils étaient presque noirs. Les tentations étaient toujours aussi peu nombreuses mais plus sa gorge le brûlait et plus il s'imaginait des choses. Il avait mémorisé des fumets, tous plus alléchants les uns que les autres, et il avait l'impression de les sentir à nouveau, ce qui ne l'aidait pas à garder son calme. Il avait remarqué que les yeux des membres de la famille Cullen s'étaient obscurcis eux aussi. Mais il refusait de faire le lien entre eux et lui. Il se demanda juste quelle en était la signification.

Tandis qu'il tournoyait dans le salon, devant la baie vitrée, il entendit des bruits de pas dans l'escalier.

« Nous allons chasser, et nous aimerions que tu viennes avec nous, proposa Carlisle.

- Il n'y aura pas d'humains, devina Adam en continuant de tournoyer.

- Non, comme nous te l'avons appris, nous ne chassons pas les humains.

- Ça fait non seulement partie de nos principes, mais aussi de l'accord que nous avons signé avec les membres de la tribu des indiens Quileutes, rappela Edward.

- Si un vampire ose s'aventurer au-delà des limites imposées, ils lui en font payer les conséquences, continua Jasper, d'un air grave.

- Ouais, il ne vaut mieux pas se frotter aux loups-garous, j'en sais quelque chose », plaisanta Emmett.

Emmett s'était révélé être le boute-en-train de la bande, toujours prêt à se battre, à rigoler, déterminé à s'amuser et profiter pleinement de ce qui lui était offert. Mais Adam n'était pas vraiment réceptif à toute cette bonne humeur. Il se sentait plus proche de Jasper, qu'il respectait et craignait tout à la fois. Jasper semblait être en permanence sur le qui-vive, paré à bondir et à attaquer à tout moment. Il avait un regard sauvage dans lequel on ne lisait que souffrance, douleur et colère. Mais de temps en temps les nuages se dissipaient et on y voyait une éclaircie, lorsque la petite brunette prénommée Alice se tenait près de lui. On y voyait aussi du respect lorsqu'il s'adressait à Carlisle.

Adam ressentait lui aussi toute cette colère et cette souffrance. C'était sans doute pour ça qu'il se sentait si proche de lui.

« Tu vois quelque chose ? demanda Carlisle à Alice, qui avait le regard fixé au loin dans le vide.

- Non, rien. Ses intentions sont bonnes, pour l'instant en tout cas, répondit-elle.

- Mes intentions ? » s'inquiéta Adam, qui ne comprenait pas vraiment ce qu'elle faisait.

Voyant son inquiétude, Esmée s'approcha de lui, lentement pour ne pas le braquer, et lui sourit chaleureusement.

« Ça va aller », lui dit-elle doucement pour le rassurer.

Cependant, Edward semblait agité. Il avait le visage fermé, les mâchoires serrées. Rosalie – la superbe blonde et accessoirement compagne d'Emmett – qui était à côté de lui s'en aperçut.

« Edward ? Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle.

- J'avais presque oublié à quel point c'était difficile, répondit-il. Je sais contrôler mon pouvoir en temps normal, mais aujourd'hui notre protégé ne me facilite pas la tâche. Il crie si fort que je ne parviens pas à bloquer ses pensées.

- Alors, dépêchons-nous. Plus vite il sera nourri, mieux ce sera. »

...

La piste suivie par Van Helsing et Zhang Bian les avait menés dans les environs de Forks. Les cadavres, ou ce qu'il en restait, s'étaient succédés jusque là, comme des miettes de pain qu'on aurait semé derrière soi pour retrouver son chemin. Il avait été facile de remonter la trace du vampire qu'ils pourchassaient.

Ils s'étaient retrouvés dans une forêt et y avaient découverts d'autres traces, à peine plus anciennes que celles qu'ils avaient suivies, indiquant qu'un groupe d'environ une vingtaine de vampires, était passé par là récemment.

« Ça n'a pas de sens, avait soufflé Van Helsing. Depuis quand les vampires se déplacent-ils en meute ? »

D'ordinaire, les groupes de vampires ne dépassaient pas plus de trois ou quatre individus, grand maximum. Le vampire était par nature casanier, solitaire et indépendant. Certes, un des vampires les plus célèbres – en littérature toutefois, personne ne se doutait qu'il avait réellement existé – avait tenté par le passé de « fonder une famille », mais c'était un cas rare et ça avait été dans un but unique : mettre fin à l'espèce humaine.

Cette fois encore il devait y avoir une raison derrière ce rassemblement. Une raison du même acabit, sans nul doute.

« Prévisible, marmonna Van Helsing.

- Pardon ? interrogea Zhang Bian, confuse.

- Non, je disais : les vampires sont des créatures prévisibles, expliqua-t-il.

- Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?

- Je suis prêt à parier que cette fois encore ils cherchent à éliminer l'espèce humaine.

- Oh. En tout cas, il ne s'est pas passé grand-chose jusqu'ici », soupira la jeune femme.

Elle marquait un point. Depuis qu'ils avaient quitté Seattle, quelques jours auparavant, ils n'avaient croisé aucun vampire, aucun monstre, ils semblaient toujours arriver trop tard… c'était étrange. Et vexant, quelque part. Gabriel Van Helsing n'était jamais en retard. Ce n'était pas son genre.

Néanmoins, comme venait de le dire Zhang Bian, il ne s'était encore rien produit. Il n'était peut-être pas en retard, en fin de compte. Ou alors, quelque chose les avait stoppés… Non, c'était impossible. Lui seul pouvait les arrêter.

« Euh… venez voir, appela Zhang Bian. Je crois qu'on a trouvé quelque chose. »

Elle s'était arrêtée à la lisière des bois et regardait devant elle d'un air perplexe. Van Helsing, lui aussi perplexe, la rejoignit et pénétra dans la clairière en rajustant son fedora sur ses yeux, ébloui par la différence de luminosité, bien que le ciel fût couvert ce jour-là. Là au milieu de la trouée, il aperçut les restes d'un grand bûcher, et un peu plus loin quelques autres tas de cendres, plus petits.

« Que pensez-vous qu'on ait pu brûler ici ? demanda Zhang Bian, inquiète.

- C'est dans cette plaine que la piste du groupe de vampires que nous avons croisée débouche, commença-t-il en s'approchant d'un des petits tas de cendres pour l'examiner. Et c'est au moins aussi récent que les traces qu'on a trouvées. »

Bian grimaça, Van Helsing pouvait voir qu'elle s'imaginait le pire. Elle allait bientôt se mettre à paniquer, il lui fallait empêcher ça. Ce n'était vraiment pas le moment de devenir hystérique.

« Les vampires ne brûlent pas les humains, tenta-t-il pour la rassurer. Même pas pour se débarrasser des corps. Ils détestent le feu de toute façon… ce qui ne nous laisse qu'une seule explication.

- Laquelle ? interrogea-t-elle, avec hésitation.

- Je pensais que vous vous étiez renseignée sur les vampires, lança-t-il, moqueur. Ce sont eux qu'on a brûlés ici.

- Je pensais que vous étiez le seul à pouvoir faire ça, railla Zhang Bian, pour se venger.

- Exactement.

- Eh bien, on dirait que c'est faux.

- On dirait surtout que quelqu'un me fait de la concurrence déloyale. Et j'ai bien l'intention de mettre la main sur cet individu. Ca m'énerve, et je n'aime pas qu'on m'énerve. »

...

Adam ne les voyait plus mais chacun des membres de la famille Cullen chassait autour de lui. Il ne pouvait pas les entendre car ils ne faisaient pas de bruit, mais il pouvait sentir leur présence et il avait appris à reconnaitre leur odeur propre, une odeur différente de celle des humains, qui constituait une véritable pièce d'identité.

D'autres parfums lui parvenaient. Ils avaient ravivé sa soif. Pas assez pour le rendre hystérique, toutefois : le sang des animaux ne l'appelait pas autant que le sang humain. Mais il était quand même affamé, aussi il ne se posait pas de question et se contentait de suivre son flair, en courant sous les grands pins.

Il repéra soudain un fumet qui lui plut, sans toutefois parvenir à le reconnaitre, et se décida à en faire son repas. Il bifurqua sur la droite et bondit comme une flèche dans la direction de sa proie. Quand il arriva en vue de l'animal, il vit qu'il avait choisi pour cible un cerf, qui se mit aussitôt à courir comme un dératé quand il renifla sa présence. Adam accéléra, glissant presque sur le sol couvert de mousses et de fougères. Il changea légèrement de trajectoire et courut aux côtés de l'animal, de plus en plus vite. Il allait lui barrer la route.

Quand soudain un autre parfum détourna son attention de l'animal. Il reconnut là l'odeur du sang humain, et cela le rendit instantanément fou. C'était si fort, tellement plus fort que lui. Comment pouvait-il résister ?

Comment pouvaient-ils résister, eux ?

Il perdit le contrôle sur ses pensées. Sa faim était si immense, et l'odeur était si intense qu'il ne put réprimer ses instincts les plus primaires. Il se livra entièrement à son désir de tuer, et abandonna le cerf, qui disparaissait déjà au loin, pour se précipiter vers sa nouvelle proie.

Au moment où il changeait de direction, il sentit un sursaut chez les Cullen, mais il ne s'en préoccupa pas. Il n'avait qu'une seule idée en tête : il lui fallait ce sang. Le sang humain, c'était tout ce qui comptait.

Il vit soudain du coin de l'œil Edward qui arrivait sur sa gauche, fonçant droit sur lui. Il ne prit même pas la peine de se demander pourquoi, il ne fit que constater les choses. Son esprit n'était fixé que sur le but à accomplir. Il était comme possédé. Le garçon aux cheveux cuivrés était très rapide, mais lorsqu'il tenta de se jeter sur lui pour l'arrêter, Adam esquiva encore plus rapidement, l'instinct de survie décuplant ses forces et ses capacités.

Il vit venir derrière lui tous les autres Cullen, à mesure qu'il approchait d'une trouée. Il capta tout à coup une odeur nauséabonde aux abords de la clairière. Les vampires derrière lui semblèrent hésiter l'espace d'un instant, mais cela n'arrêta pas Adam qui continua de foncer droit devant.

...

Van Helsing sursauta légèrement et porta la main à la garde de son épée. Il avait perçu du mouvement dans les fourrées, à la lisière du bois.

« Que se passe-t-il ? demanda Zhang Bian, que le mouvement brusque de Van Helsing avait rendue un peu nerveuse. Un vampire ?

- Je ne crois pas.

- Plusieurs vampires ?

- Ce ne sont pas des vampires », annonça-t-il enfin.

Ni une ni deux, Zhang Bian se mit en position de défense.

« Qu'est-ce que vous faites ? demanda-t-il intrigué.

- Je les attends de pied ferme.

- Hmm, je suis désolé de vous dire ça mais votre Kung Fu ne vous sera pas d'une grande utilité contre ces créatures. Même en leur tapant dessus très fort. »

Il lui lança alors le sac qu'il gardait toujours avec lui.

« Regardez là-dedans. Vous devriez y trouver de quoi vous défendre », proposa-t-il.

Elle fouilla alors dans le sac avec avidité, et fit la moue.

« De l'eau bénite et des crucifix ? demanda-t-elle d'un air dubitatif.

- Bon, à la fin, vous vous êtes documentée sur le sujet ou pas ? »

Soudain, l'on entendit un grondement à l'autre bout de la clairière et une sorte de loup gigantesque à la fourrure noire se jeta sur une créature à l'apparence humaine mais que Van Helsing sut immédiatement être un vampire.

Bian et lui restèrent stupéfaits pendant quelques secondes, tandis que le vampire esquivait l'attaque de l'énorme loup et l'envoyait valser au loin avec un coup de pied dans le flanc.

« C'était quoi ça ? » interrogea Zhang Bian, de plus en plus nerveuse.

Mais Van Helsing n'eut pas le temps de répondre. Le suceur de sang fonça droit sur lui et son assistante, et une dizaine d'autres loups sortirent des bois avant de le prendre en chasse en jappant, grognant et montrant les dents.

La terre tremblait sous leurs pattes. Certains étaient plus petits que d'autres, mais ils étaient tous beaucoup plus grands que des loups normaux, atteignant pour la plupart la hauteur d'un cheval. Leur fourrure était de couleur différente selon les individus. Et ils couraient tous vers eux, derrière le vampire. Ce spectacle était des plus impressionnants. Même pour quelqu'un comme Van Helsing qui en avait vu d'autres.

Juste avant que le vampire ne les atteigne, Bian sursauta et cria :

« Adam ? »


Adam entendit crier son nom, mais il ne réagit pas. Il ne se demanda pas comment la fille, sa proie, sa future victime, pouvait savoir qui il était. Il ne le pouvait pas. Il ne songeait plus qu'à l'instant où ses crocs entreraient dans la chair tendre de son cou, et où le sang chaud coulerait dans sa gorge. Ca le rendait dingue. Il ne voyait presque plus les étranges bêtes qui couraient derrière lui, tant il s'en moquait éperdument. Il entendait les battements du cœur de la fille dans sa tête. Il cognait fort et vite. Elle avait peur. C'était bon la peur.

Il lui sauta dessus, ne lui laissant pas le temps de se défendre. Mais cette fois encore, il ne put pas la mordre, il reçut un violent coup de pied dans la mâchoire qui l'envoya rouler à quelques mètres de là. Il vit la fille se relever prestement du coin de l'œil, et se mettre en position de défense, avant que quelques loups ne se précipitassent sur lui pour le déchiqueter. Mais il en dégagea deux très vite, à l'aide de ses poings et grimpa sur le dos du troisième, à la fourrure brune, qui tentait de l'attaquer par derrière. Il s'accrocha à ses poils et tenta de le mordre lui aussi. Mais l'animal ne se laissait pas faire et il l'écrasa soudain de tout son poids en se jetant sur le dos.


Van Helsing de son côté se retrouva nez à nez avec un gros loup à la fourrure rousse, qui lui grogna au nez, sans toutefois l'attaquer, pour une raison qu'il ignorait. C'était comme si la meute ne s'intéressait qu'au vampire qui les avait assaillis. Et ça, c'était vraiment bizarre.

D'autres vampires déboulèrent dans la plaine et les loups survoltés par la bagarre se ruèrent aussitôt sur eux. Le loup au pelage roux se désintéressa de Van Helsing et courut lui aussi vers les nouveaux arrivants.

Gabriel Van Helsing allait le suivre, épée au poing, quand il remarqua que Zhang Bian s'approchait d'un autre gros loup aux poils bruns sous lequel le premier vampire qui était arrivé semblait coincé. Mais il n'en était rien. Réunissant toutes ses forces, il repoussa l'animal et se releva en un éclair.

« Bian, éloignez-vous de lui ! hurla Van Helsing.

- Adam ? C'est moi, Zhang Bian, dit cette dernière, ignorant le conseil de Van Helsing. Que t'arrive-t-il ? Tu ne me reconnais pas ? »


Adam grogna, découvrant des dents blanches, lisses et acérées. Non, il ne la reconnaissait pas. Et il n'avait présentement pas envie de se donner cette peine. Tout ce qu'il voulait c'était son sang.

« Adam ! Adam, ne fais pas ça ! » entendit-il crier derrière lui.

Il voyait les membres de la famille Cullen aux prises avec les loups, à quelques pas de là, mais il ne se sentait pas concerné. Après tout, il ne leur avait pas demandé de l'aider. C'était leur choix, pas le sien.

L'homme étrange qui accompagnait la fille surgit soudain à ses côtés et l'arracha à sa vue, la plaçant derrière lui.

« Vous écoutez ce qu'on vous dit ? la réprimanda-t-elle. Cette créature n'est plus votre ami ! Il n'en a guère plus que l'apparence ! »

Adam grogna plus fort et se jeta sur lui avant de le griffer au visage. Son sang avait une odeur bizarre, qui ne donnait pas franchement envie au nouveau-né de le mordre. Ce n'était pas un parfum nauséabond, mais il était tout aussi répulsif. Cet homme n'était pas complètement humain.


Van Helsing se retrouva sur le dos et griffé au visage, sans avoir eu le temps de faire quoi que ce soit. Cette créature était extrêmement rapide, ce qui était plutôt inhabituel. D'ordinaire, il n'avait aucun mal à faire face à la rapidité et à la force d'un vampire. Pas qu'il n'eût jamais croisé de nouveau-nés auparavant mais celui-là devait être particulièrement jeune.

Qu'à cela ne tienne. Van Helsing lui colla une droite dans la mâchoire et profita qu'il fut légèrement déstabilisé pour inverser leurs positions et l'immobiliser au sol.

« Je vous en prie, ne lui faites pas de mal ! Ce n'est pas sa faute ! » hurla Bian, à quelques pas de là.

Ignorant son commentaire, Gabriel se hâta de tirer son épée et de la planter dans le corps de la sangsue, non sans mal. Il était dur comme de la pierre. Son poing allait s'en souvenir longtemps après ça.


Un cri retentit. Adam écarquilla les yeux quand il sentit une lame de métal lui transpercer l'abdomen. C'était une sensation hautement désagréable, et il eut l'impression d'être comme paralysé, pétrifié. Il ne mourut pas, toutefois. Il s'en étonna quelque peu, mais il se rappela au fond de lui être déjà passé par là. Il avait connu la mort, une fois, il ne pouvait donc plus mourir. Pas de cette façon là en tout cas.

« Arrêtez ! Stop ! entendit-il la voix de Carlisle Cullen crier un peu plus loin. Arrêtez de vous battre, écoutez-moi ! Ecoutez-moi ! »


Van Helsing se tourna vers celui qui venait de parler. C'était un des vampires, venus à la rescousse du nouveau-né sans aucun doute. Pourquoi demandait-il ainsi à tous de cesser de se battre et de l'écouter. Que pouvait-il bien manigancer ?

Au début, aucun de ceux qui étaient sur le champ de bataille ne semblait vouloir obtempérer mais peu à peu, tous l'écoutèrent et abandonnèrent le combat. L'on se fit face en grognant, néanmoins, prêt à bondir de nouveau à la moindre provocation. Tous sauf trois : Zhang Bian, qui semblait sous le choc, Adam la sangsue, qui était présentement empalé sur le sol, immobile mais toujours en « vie », et Van Helsing lui-même, qui était à genoux devant Adam et qui avait le regard tourné vers le vampire réclamant leur attention.

« Tout ceci n'est qu'un terrible malentendu, reprit celui-ci. Nous ne voulons de mal à personne. Cela ne devait pas se dérouler ainsi, nous avons été imprudents.

- Vous ne voulez de mal à personne ? demanda Van Helsing en se relevant et faisant face au vampire blond. Je trouve ça plutôt comique venant de la bouche d'un suceur de sang. Quant à moi je ne cacherai pas mes intentions : je tuerai tout monstre se trouvant ici et maintenant. »

Il y eut un silence de mort durant quelques secondes. Tous les loups et tous les vampires le regardèrent d'un air de défi. Sauf le vampire blond qui reprit la parole, imperturbable.

« Je m'appelle Carlisle Cullen et voici ma famille, se présenta-t-il en indiquant ses compagnons derrière lui. Puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de m'adresser ?

- Enchanté, ironisa-t-il. Je me nomme Gabriel Van Helsing et mon boulot c'est de vous abattre. »

Deuxième silence de mort, qui commença à amuser le chasseur de vampires.

« Je le répète, nous ne voulons de mal à personne.

- Et lui ? demanda Van Helsing en désignant Adam, toujours au sol. Il ne voulait de mal à personne, lui non plus, et c'est pour cette raison qu'il nous a attaqués ?

- Il ne savait pas ce qu'il faisait, dit alors un autre des vampires, un garçon aux cheveux cuivrés.

- J'ai plutôt l'impression du contraire. Vous ne cesserez jamais de m'étonner vous les vampires, ajouta-t-il dans un rictus amer. Alors c'est ça votre nouvelle stratégie : faire croire au monde que ce n'est pas votre faute parce que vous ne savez pas ce que vous faites ? C'est pathétique.

- Il n'a pas choisi ce qui lui est arrivé, et c'est pourquoi nous voulons l'aider…

- Peu importe qu'il l'ait choisi ou non ! Il est dangereux, et il doit disparaitre ! »

Nouveau silence. Choqué cette fois.

« Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? dit Zhang Bian, bouleversée.

- Parce que si je ne le peux pas, qui le pourra ? Si je laisse la compassion entrer en compte dans mon jugement, je ne serai plus d'aucune utilité. Mais ils ont besoin de moi. Le monde a besoin de moi, j'ai été privé de ma mémoire pour ça. Vous comprenez maintenant ? ajouta-t-il à l'adresse de Carlisle.

- Je comprends très bien. Et vous avez raison, le monde des humains a besoin de votre protection. Et c'est aussi ce que nous voulons. Tous ceux qui sont ici, loups-garous et vampires. »

Loups-garous ? Comment ces énormes loups pouvaient-ils en être ? Ils ne respectaient visiblement pas les règles, en particulier la première.

« Mais les loups-garous ne se transforment qu'à la pleine lune, et il fait jour, comment est-ce possible ? interrogea Van Helsing, dubitatif.

- C'est une longue histoire », répondit Carlisle Cullen avant de se tourner vers le grand loup à la fourrure noire.

Après quelques secondes de réflexion, la créature au pelage couleur de nuit se convulsa et se contorsionna avant de perdre sa fourrure et de se transformer en homme, sous le regard quelque peu médusé de Van Helsing et de son assistante. L'homme, un amérindien d'une vingtaine d'années, était nu comme un ver.

« Oh », bredouilla Zhang Bian avant de détourner les yeux.


Allongé dans l'herbe sèche de la clairière, une épée plantée dans le thorax, Adam écoutait attentivement ce qui se passait autour de lui. Le sang humain l'appelait encore mais il ne pouvait plus bouger. Il n'avait pas d'autre choix que d'y faire face. Il avait la sensation de se consumer tout entier une seconde fois. C'était trop dur. Comment pourrait-il un jour ne plus en avoir besoin ? Ca n'avait pas de sens. A cet instant il songea qu'il préfèrerait mourir que d'avoir à subir cette torture toute l'éternité.

« Je m'appelle Sam Uley et je suis le mâle alpha », entendit-il une voix inconnue se présenter.

Mâle alpha ? Il n'avait aucune idée de ce que ça pouvait bien vouloir dire. Il baissa le regard vers celui qui parlait. Était-ce une impression ou était-il nu ? Et cette odeur nauséabonde… Il l'avait sentie tout le long du combat mais il n'avait pas pu y prêter attention, tout concentré qu'il était sur l'odeur de la fille. Maintenant qu'il le pouvait, il avait une sérieuse envie de prendre ses jambes à son cou. Il ne savait pas ce qui puait ainsi, mais c'était une abomination.

« Nous faisons partie de la tribu des indiens Quileutes, continua l'inconnu nommé Sam Uley. Une ancienne légende racontait que nous étions les descendants des loups, et un jour nous nous sommes aperçus que nous étions capables de nous transformer en de vrais loups. Ce n'est pas une légende, c'est le sang qui coule dans nos veines. »

A ces mots, Adam poussa un grognement. Sa gorge le brûlait.

« Je vois. Mais je crois qu'il vaudrait mieux éviter de parler de (il chuchota) sang et de veine (puis il reprit plus haut) devant… autant de vampires en fait, conseilla la voix du type qui avait empalé Adam. On ne voudrait pas leur mettre l'eau à la bouche et finir en casse-croûte », railla-t-il enfin.


Van Helsing n'en revenait pas de ce qu'il venait d'apprendre. Des descendants des loups capables de se transformer en loups sans même avoir été mordus… C'était véritablement de l'inédit. En tout cas, ils n'étaient pas des loups-garous. Mais qu'étaient-ils alors ? C'était un mystère.

« Et monsieur Cullen ici présent nous disait il y a quelques instants que votre but était le même que le mien, à savoir protéger les humains ? questionna Van Helsing, qui désirait vérifier la véracité de cette affirmation.

- Il vous faut savoir que nous n'avons pas toujours été capables de nous transformer en loups », commença Sam Uley.

Se pouvait-il qu'il y ait une histoire de morsure là-dessous finalement ?

« Tant qu'il n'y avait pas de vampires dans les parages nous ignorions tout de nos capacités, expliqua l'homme toujours nu comme un ver. Quand les Cullen sont arrivés, nous avons changé. Nos gènes lupins se sont manifestés. Afin de protéger notre tribu. Et par extension tous les humains qui se trouvent sur notre territoire. »

Ha-ha ! Ce qui prouvait bien que ces vampires étaient tout aussi dangereux que n'importe quels vampires ! Et fourbes, aussi.

« Non, nous ne vous avons pas menti, rétorqua le jeune homme roux comme s'il avait lu dans ses pensées. Nous étions déjà venus dans la région par le passé.

- Du temps d'Ephraïm Black, qui fut jadis un Ancien de la tribu Quileute il y a quelques générations de ça, continua Carlisle Cullen. A cette époque, nous avons signé un traité avec lui.

- Un traité ? s'étonna Van Helsing.

- Oui. Aussi longtemps que nous nous tiendrions éloignés de leur tribu et de leur territoire, les indiens Quileutes nous laisseraient en paix. Nous n'avions pas de mauvaises intentions et ils l'avaient compris. »

Gabriel Van Helsing avait de plus en plus de mal, non pas à croire ce qui se disait mais à digérer toutes ces informations. Il avait l'impression d'avoir manqué plusieurs épisodes. Lui qui pensait avoir tout vu, ou presque, il venait de tomber dans un monde qu'il avait méconnu jusqu'ici. Des vampires « gentils »… qui signaient des traités de paix… avec de faux loups-garous… afin de protéger les humains. Voilà qui enfreignait toutes les règles d'un coup.

Néanmoins, ça ne le concernait pas et ça n'avait pas grande importance, dans le fond. Il ne devait se préoccuper que d'une chose.

« C'est bien joli tout ça mais ça ne règle pas mon problème. Et mon problème c'est lui, déclara Van Helsing en désignant Adam, toujours empalé sur le sol. Peu importe que vous ayez signé un traité de paix ou non, que vous soyez de gentils vampires ou pas… il nous a attaqué, il est très fort, très rapide, et clairement très dangereux.

- Nous pouvons l'aider à se contrôler, son cas n'est pas sans espoir, affirma Carlisle.

- Vraiment ? Et combien d'humains devront mourir pour ça ? » rétorqua Van Helsing.


« Je ne veux pas, gémit Adam, au sol. Je ne veux pas qu'on m'aide. Je préfère mourir. »

Non, décidément, l'idée de vivre éternellement ainsi ne lui plaisait guère. Elle lui était même insupportable. Il ne vivrait pas, il survivrait, il le savait très bien.

Le silence s'installa dans la trouée. Les paroles d'Adam avaient eu l'effet d'un électrochoc. Il les avait sans doute surpris. Ils ne s'attendaient peut-être pas à ce qu'il se condamne ainsi lui-même. Mais il avait entendu tout ce qui s'était dit, et il avait bien compris à présent ce qu'il était devenu. Il l'avait enfin admis, mais il ne parvenait pas à l'accepter. Il était un vampire. Ca le dégoutait. Il voulait mourir. Pour de bon, cette fois.

« C'est bien la première fois qu'un vampire préfère mourir plutôt que de vivre éternellement, ironisa Van Helsing.

- Tu ne peux pas… tu n'as pas le droit… commença Zhang Bian, sans pouvoir finir, au bord des larmes.

- Au contraire, répondit Carlisle Cullen, grave, et une pointe de tristesse dans la voix, nous ne pouvons pas lui refuser ce droit. C'est un choix qui lui appartient.

- Mais c'est… insista Bian.

- Lâche ? compléta Edward.

- Non ! C'est…

- Ah, taisez-vous tous ! intervint Adam, un peu agacé par ces simagrées. Qu'on en finisse. Tuez-moi. »


Van Helsing sut que c'était à lui que le nouveau-né s'adressait. Encore une fois, c'était à lui qu'incombait d'exécuter la « sentence ».

La compassion. Comme s'il avait besoin de ça !

Il jeta un regard à tout le monde, afin de s'assurer qu'il n'y avait pas d'objection de dernière minute – comme c'était très souvent le cas. Il lut sur les traits des sentiments variés : certains loups étaient carrément indifférents à la situation, d'autres paraissaient tout de même un peu émus, quant aux vampires du clan Cullen ils semblaient profondément attristés. Van Helsing arracha ensuite l'épée au thorax du vampire en l'interrogeant du regard une ultime fois. Ne trouvant rien d'autre que de la résolution dans les pupilles sombres du suceur de sang…

« Ainsi soit-il », souffla-t-il comme pour lui-même.

… il lui trancha vivement la tête. Zhang Bian poussa un cri d'effroi et se mit à pleurer à chaudes larmes, à mesure que la tête roulait légèrement sur elle-même avant de s'affaler sur son côté droit, les yeux encore ouverts.

C'était fini. Le nouveau-né était à présent mort-né.

« Requiescat in pace », se signa Van Helsing en soupirant.




Épilogue



On fit un grand feu dans la plaine. On y brûla le corps qui se consuma très vite. Il n'en resta bientôt plus que des cendres. Tous étaient restés : les loups et les vampires. Les uns pour s'assurer que tout était bien terminé, les autres pour se recueillir sans doute. Van Helsing lui aussi était resté, son assistante pleurait toujours à ses côtés. En fin de compte, rien ne s'était déroulé comme prévu. Elle avait espéré se venger et au lieu de ça elle avait vu mourir un autre de ses amis.

Van Helsing s'approcha de Carlisle Cullen, avec prudence toutefois.

« Voilà, c'est ça mon boulot, dit-il. Et croyez-moi, j'aimerais vraiment pouvoir faire autrement, moi aussi. Mais c'est impossible.

- Vous ne semblez pas avoir beaucoup d'espoir, lui répondit le vampire.

- Non. Mon truc c'est plutôt le désespoir. »

Secrètement, le seul réel espoir de Van Helsing était qu'un jour peut-être quelqu'un parviendrait à l'arrêter. Mais c'était un espoir qu'il trouvait égoïste et lâche, le monde avait besoin de lui, alors il se taisait et cessait d'espérer.

« Au fait, reprit-il comme il s'apprêtait à s'éloigner, je pourchassais un groupe de vampires, on m'avait dit qu'ils sévissaient dans la région de Seattle. J'ai trouvé leur trace dans les bois un peu plus loin, et puis plus rien. Savez-vous ce qui leur est arrivé ?

- Nous les avons tués, répondit le jeune homme aux cheveux roux, intervenant dans la discussion. C'est après nous qu'ils en avaient. Ou plutôt après moi… et ce que j'avais fait subir au compagnon de celle qui avait créé cette « armée ». Enfin, c'est une longue histoire. »

Une longue histoire de vampires. De la vengeance à l'état pur. Van Helsing s'en était douté, il savait bien qu'un tel rassemblement ne pouvait s'être fait sans raison. Ils avaient beau devenir gentils pour certains, les vampires ne changeraient jamais dans le fond. Ils étaient figés au dehors comme au dedans. Et Van Helsing, lui, n'avait pas fini de leur courir après.

« Soyez plus prudents la prochaine fois que vous décidez de recueillir un nouveau-né, ou je devrais encore le tuer », leur dit-il enfin.

Puis il revint vers Zhang Bian. Elle commençait à s'en remettre, elle avait cessé de pleurer. Il se sentait désolé pour elle, dans le fond. Elle avait été plongée dans cet univers morbide rempli de crime et de sang sans avoir rien demandé à personne. Et il était bien connu qu'une fois qu'on y mettait les pieds on ne pouvait pas en ressortir. C'était à jamais.

« Comment vous sentez-vous ? demanda-t-il.

- J'ai encore plus envie de me venger, répondit-elle, sombre.

- Méfiez-vous de la vengeance quand même. C'est une bonne motivation mais ça pourrait finir par vous tuer.

- Ça m'est égal.

- Allons, allons. Ce n'est pas sérieux, vous avez toute la vie devant vous.

- Toute une vie que je sais à quoi consacrer désormais. »

Après tout, pourquoi pas ? Se chercher un but dans la vie, ce n'était pas une mauvaise chose. Même si ça pouvait s'avérer dangereux. Mais Van Helsing était confiant.

« Vous êtes jeune, vous finirez par changer d'avis, affirma-t-il, sûr de lui. En attendant ce jour, j'ai toujours besoin d'une assistante, si vous êtes partante…

- Et comment que je le suis ! répondit-elle, enthousiaste et déterminée.

- A une condition », rétorqua-t-il.

Zhang Bian soupira avant de demander :

« Laquelle ?

- Que vous m'expliquiez comment vous avez pu ne pas devenir un vampire tout en ayant été mordue par l'un d'entre eux », exigea-t-il.

Zhang Bian soupira derechef. Puis elle hésita quelques instants avant de se décider.

« C'est une longue histoire… »

FIN


Ecrit par Titvan, à 18:06 dans la rubrique Fanfictions.
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Samedi (09/10/10)
Mourir en mer - Syrène

Résumé : Cinquante ans après Jusqu'au bout du monde, le récit de John Connoly, capitaine de la jonque L'Impératrice. Ou comment sa vie bascula le jour où un inconnu, mandaté par une étrange vieille femme, lui proposa le plus extravagant des marchés.

Genre : romance avec un grand R.

Disclaimer : Il n'y a que John Connoly qui soit à moi.

Rating : K+

Avertissement : j'espère que vous aimez le son du violon.

________________________________________________________

Carnet de bord du capitaine, 18 avril 1801.

Je m'appelle Connoly. John Connoly, aujourd'hui capitaine et propriétaire du navire de haute mer L'impératrice. Une simple jonque, diront certains. Pour moi, un présent du ciel… ou de l'enfer ? auquel, en tous cas, jamais je n'aurais pu croire. Et c'est avec une certaine émotion que je commence aujourd'hui mon journal de bord, dans ce qui est désormais ma cabine.

Il y a quelques mois encore, j'étais un simple capitaine de la marine marchande. Et pour moi, c'était déjà beaucoup. Je n'espérais, je dois l'avouer, rien de mieux. Puis, l'armateur qui m'employait fit faillite, m'entraînant dans son naufrage. Les temps sont durs. On recrute peu.

Je ne retrouvai pas d'emploi.

Comme tous les marins plongés dans un tel marasme, je passais de longues et tristes journées au fond d'une taverne, dilapidant le peu qu'il me restait à boire, contemplant tristement, tout le jour, le fond de ma chopine.

Puis, par un certain après-midi, il apparut. Il apparut dans cette gargote dans laquelle je me morfondais et, après avoir longuement fait du regard le tour des lieux et dévisagé chacun, il vint s'asseoir à ma table. Un homme d'une cinquantaine d'années, aux yeux marron, aux cheveux bruns. Il avait un visage ouvert, une expression à la fois honnête et décidée.

- Vous êtes un marin, n'est-ce pas ? me demanda t-il avec un certain sans-gêne. Sur quel bâtiment naviguez-vous ?

- Je n'ai plus de bâtiment, répondis-je, lugubre. La Compagnie des Indes monopolise tout le commerce et les petites entreprises font faillite les unes derrière les autres.

Il hocha la tête, comme quelqu'un qui sait de quoi il est question.

- Quel est votre grade ? demanda-t-il avec un culot qui me stupéfia.

Je demeurai bouche bée un moment et il enchaîna avant que je puisse revenir de ma surprise :

- Vous êtes officier. Vous sauriez commander un bâtiment ?

- Je l'ai déjà fait ! répondis-je, piqué au vif. Telle était ma dernière fonction !

- Eh bien ! répliqua t-il. Si vous acceptez mon offre, je vous propose mieux qu'un commandement. Je vous offre un navire, dont vous serez propriétaire quand tout sera terminé.

- Hein ?

Je me retins de le traiter de fou… et j'eus raison.

Du moins, il me semble.

Pourtant, sa proposition paraissait bel et bien un peu folle… Il me proposa le plus extraordinaire des marchés : il était prêt à me céder la propriété du navire L'Impératrice, pour peu que je m'engage à le prendre à bord comme passager, ainsi que sa mère, pour un temps indéterminé.

Je ne comprenais évidemment rien à cette histoire !

- Puisqu'il s'agit de votre navire…. commençai-je, soupçonnant une mauvaise plaisanterie.

Mais mon interlocuteur était très sérieux.

- Il ne s'agit pas de mon navire, mais de celui de ma mère, dit-il. Il est à quai depuis maintenant longtemps… trop longtemps, sans doute. Elle n'a plus pris la mer depuis des années, sa santé ne le lui permettant plus. L'Impératrice n'a plus d'équipage. Et moi, je ne suis pas un marin.

Il eut une expression nostalgique.

- J'en ai rêvé, à une certaine époque, soupira t-il. Mais à ce moment là, ma mère l'aurait mal vécu.

Je compris immédiatement.

- Votre père ? supposai-je, certain de ne pas me tromper.

Cette fois il eut un étrange petit sourire, totalement dépourvu de joie ou d'amusement :

- Capitaine au long cours, confirma t-il. Il y a plus de huit ans qu'il n'est pas revenu.

- Bien entendu, soupirai-je. Aucune femme de marin ne souhaite voir son fils prendre la mer à son tour.

- Elle le regrette aujourd'hui, dit-il d'un ton lugubre. Aujourd'hui, elle songe à son bateau et réalise qu'elle aurait aimé me le léguer.

- Si vous ne voulez pas naviguer avec, vous pouvez toujours en devenir l'armateur, lui fis-je remarquer.

Mais il secoua la tête :

- Non. Ma mère était capitaine de ce navire et elle… l'aime. Elle veut qu'il appartienne à un vrai marin, qui saura l'aimer à son tour. Ma mère a des idées comme ça, voyez-vous.

Je ne relevai pas l'extravagance de sa dernière phrase : une femme capitaine de navire ! A moins que… mais je préférai ne pas pousser plus loin cette réflexion.

L'inconnu me dit finalement son nom : il se nommait William Turner. Lui et moi avons encore discuté un moment et avons fini par nous mettre d'accord. J'allais faire faire les travaux de rénovation qui permettraient à L'Impératrice de reprendre le large et engager un équipage, puis nous mettrions les voiles, lui, sa mère et moi.

Et j'ai rempli la première partie de mon contrat, ce qui explique que je sois assis à cette table, en train de relater ces évènements pour le moins peu communs.

Turner et sa mère doivent me rejoindre dans les jours qui viennent et alors nous prendrons la mer.

Pour aller où ? A ma grande surprise, il m'a dit lors de notre entrevue qu'ils n'avaient aucune destination. Je suis libre d'aller où bon me semble. De même, il m'a spécifié qu'il ne pouvait me préciser la durée de leur présence à bord. Il s'agit du vœu de sa mère et il entend le respecter.

Je suis évidemment extrêmement intrigué par toute cette histoire. Plus d'une fois, au cours des dernières semaines, l'idée d'une plaisanterie m'est revenue à l'esprit.

Pourtant, un document officiel a été signé et remis au notaire, porteur de la mention suivante : « le sieur William Turner, professeur d'escrime, agissant au nom de Madame Elisabeth Turner, sa mère, s'engage à céder la toute propriété du navire L'Impératrice au capitaine John Connoly dès son retour d'expédition.

Le sieur Turner viendra en personne en notre étude, en compagnie du susdit capitaine, pour signer l'acte de propriété définitif.

Ce jour, ont signé avec nous… etc ».

Je dois le dire, quand je pense à tout cela je suis abasourdi. Comment un navire peut-il me tomber ainsi du ciel, en échange de si peu de chose ? Il doit y avoir une embrouille… un vice caché… je ne suis tout de même pas si naïf, je ne crois plus aux miracles ! Toutefois, je l'avoue, je suis trop heureux pour refuser cette aubaine.

D'autant qu'il me faut également admettre ceci : je me suis pris d'amour pour L'Impératrice dès le premier regard. Certes, quand j'en ai pris possession elle était en piètre état. Elle ressemblait, je dois dire… la vérité était qu'elle ressemblait à un foutu rafiot de pirates ! Mais j'y ai mis bon ordre assez rapidement et j'ai engagé un équipage dont je suis assez satisfait.

A présent, j'attends mes passagers.

Carnet de bord du capitaine, 20 avril 1801

Ils sont arrivés. Et mes soupçons se sont aussitôt confirmés.

Dès le départ, j'ai été surpris : pourquoi une femme âgée, à la santé déficiente (c'étaient les propres paroles de son fils) voudrait-elle reprendre la mer alors qu'elle « ne le pouvait plus » depuis des années ? J'ai compris, en la voyant, que j'avais mis le doigt sur le nœud du problème.

Madame Turner est en effet fort âgée, courbée par l'âge, se déplaçant avec peine. Mais bien que son visage soit parcheminé et ridé, ses yeux noisette, qui vous regardent sans détour, avec une sorte d'autorité innée, conservent un éclat très surprenant.

Toutefois il est manifeste, même aux yeux d'un profane comme moi, que cette dame est au plus bas. En vérité, aucun capitaine de bâtiment n'accepterait de la prendre à son bord, de peur qu'elle ne rende le dernier soupir à peine l'ancre levée. Et je dois l'avouer, j'y ai songé immédiatement. J'y ai si bien songé que j'ai pris Turner à part pour le lui signaler, lui exprimant sans détour le fond de ma pensée. Il m'a patiemment écouté mais, lorsque je lui ai dis que sa mère me paraissait en trop mauvaise santé pour effectuer un voyage en mer, dans des conditions forcément plus ou moins aléatoires qui ne pourraient qu'aggraver son état, son expression s'est assombrie brusquement.

- Je sais… a-t-il dit. Justement. Et elle sait… qu'il ne lui reste plus beaucoup de temps. C'est pour cela qu'elle doit IM-PE-RA-TI-VE-MENT accomplir ce voyage.

- Mais enfin, lui ai-je crié, laissant libre cours à ma colère, ne voyez-vous pas que ce voyage risque de précipiter les choses ? Voulez-vous tuer votre propre mère ?

J'ai vu le chagrin sur son visage quand je lui ai dit cela, mais aussi une détermination renforcée.

- Elle sait ce qu'elle fait, croyez-moi, m'a-t-il dit. Elle est âgée et affaiblie, elle est malade, c'est vrai aussi, mais elle a toute sa tête, n'en doutez pas un seul instant. Plus tard… je vous expliquerai. Je vous le promets.

Il ne m'en a pas dit plus et me voilà contraint de me contenter de cela.

Ce mystère m'irrite et m'intrigue tout autant mais je ne pense toutefois pas aborder à nouveau ce sujet avec mes passagers.

Dans une heure, nous mettrons les voiles pour partir avec la marée et le sort sera jeté.

Espérons qu'il nous soit favorable.

Carnet de bord du capitaine, 16 mai 1801

Tout se passe bien à bord. Je vois rarement ma passagère qui, du fait de sa mauvaise santé, quitte très peu sa cabine. Lorsque L'Impératrice a levé l'ancre, cependant, je l'ai vue debout à la proue du navire, ses cheveux blancs gonflés par la brise, avec dans les yeux une luminosité, une sorte de bonheur intense, qui m'a fortement troublé.

Alors que je m'approchai d'elle pour lui demander de quitter le pont durant la manœuvre d'appareillage, afin de ne pas gêner l'équipage, j'ai cru l'entendre murmurer :

- Plus rien ne sous séparera, désormais.

Mais je ne suis pas certain d'avoir bien compris.

Carnet de bord du capitaine, 9 juin 1801

Voilà presque deux mois que nous naviguons et malgré les craintes que j'ai pu avoir, tout se passe pour le mieux.

Je connais plusieurs ports où il est encore possible de commercer un peu et nous parcourons la mer Caraïbe sans incident notable.

Turner tient sa parole : je décide de tout à bord, jamais il ne se mêle de rien. Jamais depuis le départ il n'a seulement paru suggérer qu'il avait encore un droit de regard sur l'Impératrice.

Toutefois, il s'est passé aujourd'hui un événement très étrange. J'ai cru d'abord à une attaque de pirates. Il n'y en a pourtant plus beaucoup aux Caraïbes, la grande époque de la flibuste est bel et bien terminée, mais il y a encore de petites embarcations, pareilles à des bateaux de pêcheurs, qui vous approchent mine de rien, sous un prétexte quelconque, et si vous ne vous méfiez pas, vous arraisonnent en un clin d'œil.

Or, la felouque qui nous a coupé la route cet après-midi avait tout de cette sorte de navires.

J'ai ordonné à l'équipage de prendre des armes et de se tenir prêt à toute alternative tandis que l'autre bâtiment venait se ranger contre notre flanc bâbord. Comme il n'y avait que très peu de monde à son bord, si c'était ce à quoi je pensais ils devraient cacher leurs véritables intentions aussi longtemps que possible, afin de tirer le maximum de profit de l'effet de surprise.

Tandis que je les observais avec attention, j'ai sentis une présence près de moi : soutenant sa mère, Turner s'approchait lui aussi du bastingage. Je me suis dit que cet homme était le roi des imbéciles ! Je lui avais expliqué un instant plus tôt ce qui se passait et je lui avais fermement conseillé de rester à l'abri jusqu'à ce que tout danger soit écarté.

Qu'est-ce qu'il venait faire là, avec une vieille femme malade ?

- Turner ! Retournez dans votre cabine ! lui ordonnai-je d'un ton plutôt sec.

Mais il ne m'écouta pas. Pire, Madame Turner s'accouda au bastingage et se pencha vers l'homme qui, à la proue de la felouque, levait la tête vers nous avec un sourire que je trouvai suspect. Il aperçut la vieille femme, bien sûr. Et je la vis alors, elle, soulever d'un mouvement apparemment machinal le pendentif qu'elle porte toujours autour du cou. Un bijou asiatique, me semble-t-il, un simple cordon avec une sorte de cabochon au milieu. Ce qui s'est passé alors, je ne l'ai toujours pas compris. L'homme de la felouque a vu le geste de cette femme et son sourire s'est effacé d'un seul coup. Il donnait l'impression d'avoir avalé un grand verre de vinaigre et regardait ma passagère avec des yeux exorbités ! Puis il s'est repris et s'est efforcé de sourire à nouveau, mais il n'est parvenu qu'à grimacer. Il m'a alors demandé si nous pouvions lui céder un baril d'eau douce.

Je suis cependant certain qu'il venait d'inventer cette excuse pour justifier de s'être approché aussi près.

Quand la felouque s'est éloignée comme si elle avait le diable à ses trousses, ma passagère s'est détournée pour regagner sa cabine, avec un sourire au coin des lèvres et au fond des yeux des étincelles malicieuses qui faisaient pétiller son regard.

Je préfère ne pas m'interroger plus avant sur cet évènement. Cette femme étrange m'intrigue mais elle m'inquiète un peu, en même temps. J'ai déjà été stupéfait lorsque son fils m'a appris qu'elle avait été le capitaine de l'Impératrice. Un jour, au cours d'une conversation, il m'a dit également que c'était elle qui lui avait enseigné l'escrime quand il était enfant. Il a fini par en faire son métier et l'enseigne à son tour.

Vous imaginez bien que cela conforte les soupçons que j'entretiens à propos du passé de cette insolite vieille dame… mais il ne m'appartient ni d'en juger, ni de demander des détails et, ce jour là, je me suis borné à répondre :

- Votre mère me paraît être une personne peu ordinaire.

- Elle disait que puisque mon père était au loin et ne pouvait me l'enseigner lui-même, elle se devait de le faire pour que j'ai quelque chose de lui. Comme c'est lui qui lui a appris le maniement des armes, en me transmettant ce savoir elle me donnait ce qu'il ne pouvait me donner lui-même.

Un autre jour, un des rares où j'ai eu l'occasion d'échanger quelques mots avec elle, Madame Turner m'a dit qu'elle ne voulait pas que son navire pourrisse dans un port lorsqu'elle ne serait plus là. Lorsqu'elle m'a raconté cela, elle a eu un curieux sourire et a soudain plongé son regard dans le mien :

- Tous les capitaines de navire sont liés à leur bâtiment, n'est-ce pas ? J'aime l'Impératrice… je ne vous la donne pas, je vous la confie !

Carnet de bord du capitaine, 24 juin 1801

Ma plume tremble entre mes doigts et j'ai peine à écrire. A travers les cloisons du navire, j'ai l'impression d'entendre les chuchotements apeurés de mon équipage et je frissonne sans pouvoir m'en empêcher.

Comment décrire ce qui est arrivé aujourd'hui ? Comment évoquer cet évènement hallucinant … pour ne pas dire surnaturel ? J'hésite même à le transcrire dans mon livre de bord tant cela paraît insensé mais, en même temps, je sais… je sais au fond de moi que bien que j'essaie de trouver des explications plausibles, jamais je n'oublierai ce qui s'est passé aujourd'hui.

Et mes hommes non plus.

Plusieurs de mes certitudes ont volé en éclats en ce jour, et plus jamais je ne serai le même.

Dans l'après-midi, il y a donc quelques heures de cela, Turner est soudain apparu sur le pont en portant sa mère dans ses bras.

J'ai d'abord pensé qu'il voulait lui faire prendre l'air.

Mais elle était presque inerte, elle ne tenait plus sur ses jambes.

Lui, je l'ai soudain vu pleurer et alors j'ai compris ! J'ai compris que cette femme était en train de mourir et j'ai été pris de colère : pourquoi la portait-il sur le pont en un moment pareil ? La mort est-elle un spectacle ? Ne pouvait-il la laisser s'éteindre paisiblement dans sa cabine ? Fallait-il que tout l'équipage en soit témoin ? Je me suis précipité vers lui, furieux, juste pour entendre les mots que murmurait la malheureuse :

- Tu diras à Lisa… chuchotait-elle.

- Je lui dirai, promit son fils sans la laisser finir sa phrase.

- Qui est Lisa ? n'ai-je pu m'empêcher de demander.

Turner a levé un œil vers moi.

- Ma sœur, m'a-t-il répondu. Elle a dix ans de moins que moi. Elle vit à Port-Royal avec sa famille. Elle a épousé un officier de la garnison. Un type bien.

J'allais cependant dire à cet olibrius ma façon de penser quand… comment décrire ce qui est arrivé alors ?

J'ai senti mon bateau tanguer sous mes pieds, j'ai vu la mer se soulever soudain, sa surface s'ouvrir comme un fruit mûr, et… et alors… jaillissant des profondeurs, un navire est apparu subitement.

Un navire fantastique… terrifiant… magnifique dans une certaine mesure, mais… sa proue était effilée comme la lance d'un narval, hérissée de crocs menaçants… sa coque était couverte de coquillages… il était… il était … étrange…superbe… horrible…

Je n'ai jamais cru à la légende du Hollandais Volant jusqu'à ce jour et, encore en cet instant précis, tandis que j'écris ce qui est arrivé, une part de moi-même se refuse à croire que c'était bien lui.

Le navire des morts, invinciblement attiré par la mort, en quelque lieu que ce soit sur les sept mers.

J'ai vu William Turner se redresser et fixer le navire du néant avec une étonnante expression de nostalgie et de joie.

Puis soudain, sans que je puisse expliquer comment, un homme est apparu à ses côtés, sur le pont.

Un homme jeune. Et cependant, il avait le regard et l'expression de quelqu'un de beaucoup plus vieux. Il était vêtu simplement, un foulard vert était noué sur ses longs cheveux, il paraissait à la fois bouleversé et heureux.

Et je m'aperçus soudain qu'il ressemblait étrangement à William Turner. En vérité, cela aurait pu être son fils. Jugez de ma surprise lorsque mon passager lui a adressé un petit sourire triste et a prononcé ces mots incroyables :

- Bonjour, Père.

J'ai cru à une plaisanterie…. Le nouveau venu devait avoir vingt ou vingt-cinq ans, William Turner en a bien cinquante… Tous deux se sont donnés une brève accolade puis, d'un même mouvement, ont tourné leurs regards vers la mourante. Celui de Turner était excessivement triste.

- Mère est… en train de… elle voulait absolument…

L'inconnu a hoché affirmativement la tête. Il semblait savoir exactement de quoi il était question.

Il s'est agenouillé près de l'agonisante et lui a doucement pris la main.

- Elisabeth ! a-t-il dit tendrement, avec une indicible émotion dans la voix.

La femme respirait à peine. Pourtant, ses yeux déjà voilés se sont ouverts lentement et j'ai vu une expression très tendre se répandre sur son visage parcheminé.

- Will ! a-t-elle murmuré d'une voix à peine audible.

Et ses paupières sont retombées. Turner a étouffé un sanglot. L'étrange inconnu s'est redressé lentement ; lui, il avait aux lèvres un indéfinissable sourire.

Turner a fait un effort pour dominer son chagrin, je m'en suis aperçu, et il a alors prononcé des paroles terriblement énigmatiques :

- Elle a mis le coffre en sûreté.

L'autre a opiné :

- Je n'en doutais pas.

- Lorsque viendra mon heure, Père… je ferai comme elle… je prendrai la mer.

L'étranger a eu un tendre sourire et a répondu :

- Je serai là, fiston. Nous serons là pour toi, tu le sais.

Il a adressé un clin d'œil à son interlocuteur et a ajouté :

- N'oublie pas de surveiller l'horizon !

Abasourdi, j'ai vu alors le mystérieux visiteur disparaître, exactement comme il était apparu et… comment dire cela sans passer pour un illuminé ? J'ai eu l'impression qu'il… emmenait… quelque chose de cette femme avec lui. C'est absurde, n'est-ce pas ? Le corps de cette malheureuse était étendu là, déjà gris, sur le pont de mon navire.

Elle était morte.

Et cependant… machinalement, j'ai levé les yeux vers l'autre bâtiment. J'ai vu l'homme que Turner avait appelé « Père » : il avait un sourire rayonnant. Il tenait par la taille une jeune femme aux longs cheveux blonds qui riait et pleurait en même temps. Il l'a fait tourbillonner follement, l'a embrassée avec une fougue et une passion qui n'appartiennent qu'à la jeunesse….

Pendant qu'il la faisait tournoyer, j'ai aperçu son visage et j'ai cru reconnaître ses yeux. Puis je me suis persuadé que je me faisais des idées. Et à présent je revois sans cesse cette image, ce couple enlacé, tournoyant en riant, je revois le visage de la jeune femme.

Et ses yeux noisette, plein d'éclat.

Et que le ciel me pardonne… je suis tenté d'y croire.

Après ces démonstrations de bonheur, l'homme au foulard vert a reposé sa compagne à terre et ils sont demeurés un instant immobile à se regarder, les yeux au fond des yeux. Leurs visages étaient comme illuminés d'une joie intense.

- Est-ce que tu m'aimes toujours ? a-t-elle demandé d'une voix tendre.

- Je n'aimerai que toi jusqu'à la fin des temps ! lui a-t-il répondu avec fougue.

Puis il l'a serrée passionnément contre lui :

- Elisabeth ! a-t-il murmuré.

- Will ! a-t-elle répondu, le souffle court.

Lorsqu'ils se sont séparés, d'un même mouvement ils se sont tournés vers nous, ont levé la main et salué Turner qui, lui aussi, riait et pleurait en même temps, accoudé au bastingage de mon navire.

Ensuite, j'ai vu un autre homme s'approcher de ce couple extraordinaire en souriant, donner une claque amicale sur l'épaule du premier et serrer la femme dans ses bras, paternellement.

Après quoi, l'homme au foulard vert s'est dirigé vers la barre. A la manière dont il a soudain crié des ordres à l'équipage, alors que la femme le rejoignait, j'ai soudain compris qu'il était le capitaine du bâtiment. A ce moment, j'ai eu, je l'avoue, des sueurs froides : le capitaine du Hollandais Volant était monté sur mon navire !

Mais… j'ai chassé aussitôt cette pensée absurde…

- En plongée ! a-t-il crié.

Je me suis demandé ce qu'il voulait dire par là.

Bien sûr, j'avais vu le navire surgir des flots mais je ne m'attendais cependant pas à le voir repartir de la même manière.

Pourtant, sa proue s'est inclinée, la mer a bouillonné, et un instant plus tard il avait disparu.

J'ai seulement vu la femme agiter joyeusement la main en direction de Turner… Celui-ci, dès que la mer a été redevenue étale, s'est tourné vers moi. Son visage était bouleversé, mouillé de larmes, et pourtant il souriait.

- Voyez-vous, m'a-t-il dit en désignant avec respect le corps de sa mère…. Pour qu'il puisse venir la chercher… pour qu'ils puissent être à nouveau réunis... elle devait absolument mourir en mer !

FIN

Ecrit par Syrene, à 18:54 dans la rubrique Fanfictions.
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Lundi (13/09/10)
La mutinerie ou la mort du phénix - Syrène

Résumé : D’où venait Hector Barbossa avant de devenir le second de Jack ? Quelques éléments de réponse dans cette histoire qui retrace la fameuse mutinerie. Marins d’eau douce s’abstenir, lol.   

 

Disclaimer : Les personnages sont à Disney, les îles et la mer des Caraïbes appartiennent à plusieurs pays différents, le Black Pearl ça dépend des jours et la chanson Quinze marins est à la Bretagne. Juste, j’ai été obligée d’intervertir deux couplets de ce grand classique afin de rester cohérente avec l’histoire. Mettons qu’il s’agit d’un acte de piraterie imposé par la poursuite d’une juste cause… hem… eh, eh !     

 

Note : Troisième volet des aventures de Jack avant les films, c’est la suite de La marque : l’inavouable secret et Le pacte ou un navire pour Jack Sparrow auxquels les allusions sont nombreuses.

 

Fic écrite sur un sujet commun avec Titvan.

___________________________________

Quinze marins sur le bahut du mort

Yop là ho, une bouteille de rhum

A boire et le diable avaient réglé leur sort

Yop là ho, une bouteille de rhum.

Murmure des vagues contre la coque. Murmure du vent dans les voiles. Parfois le frôlement des pieds d'un matelot sur le pont, un appel, quelques mots échangés. Du gaillard d'avant montait le son d'un biniou, les paroles d'une chanson dont le refrain était repris en chœur, par moments quelques rires.

Dans un ciel parfaitement dégagé, la lune dans tout son éclat nimbait d'argent chaque détail du navire, de ceux qui se tenaient encore sur le pont et jusqu'à la mer elle-même qui, sous cette lumière, paraissait blanche.

C'était là ce que les marins appellent « la mer de lait ». L'air salin était d'une incroyable douceur cette nuit, et Jack Sparrow sentait son cœur se dilater d'aise et se mettre au diapason des éléments. Un long moment encore il demeura où il était au bastingage, savourant pleinement la paix de cette nuit merveilleuse, la beauté de la mer sous la lune, le calme ambiant et le bonheur tout neuf de sa liberté chèrement acquise.

Il avait connu nombre d'épreuves et de mésaventures durant les huit derniers mois, mais à présent il n'en appréciait que davantage sa situation.

Il était libre et la saveur nouvelle et capiteuse de sa liberté l'enivrait.

Et il avait l'océan.

Son Black Pearl, mort et ressuscité sous une nouvelle identité, désormais son compagnon d'aventures, l'emmènerait partout. Vers les contrées les plus merveilleuses et les aventures les plus folles.

Vers la fortune, aussi.

Jack rêvait tout éveillé de piles entières de pièces d'or et d'argent et de joyaux fabuleux.

L'île de la Muerta n'était pas une légende, il en était certain. Il ne doutait pas de la découvrir et d'en revenir les cales chargées à ras bord d'un fabuleux butin. Oh bien sûr, il y avait cette histoire de malédiction qui le chagrinait un peu. Ses hommes n'y croyaient pas, mais lui n'était pas si certain que ça que l'on pouvait en rire. Quoi qu'il en soit, il avait décidé qu'il y penserait une fois sur place, selon ce qu'il trouverait.

Et une fois le trésor à bord du Black Pearl, il s'offrirait et offrirait à son équipage des semaines, voire des mois de bamboche effrénée. Quoi ? L'argent est fait pour être dépensé, non ? Les mets les plus fins, les alcools les plus rares, les filles les plus belles, sans compter les jeux, tout leur serait acquis.

Ah oui, ce serait là de glorieuses journées ! Il tardait déjà à Jack d'y être !

Et puis il faudrait aussi qu'il aille rendre visite à Anamaria. Cela faisait quelques temps qu'il ne l'avait vue et il se demandait ce qu'elle devenait. Il caressa distraitement deux coquillages qui se balançaient sur une mèche de ses cheveux. Il se souvint d'un après-midi torride passé dans une crique déserte avec la jeune métisse. Par jeu, elle avait ramassé des coquillages à la frange des vagues. Il sourit en revoyant sa silhouette juvénile et nue se dresser dans l'écume, les gouttes d'eau salée qui brillaient sur sa peau noire et emperlaient le triangle soyeux du bas de son ventre, son rire qui laissait voir ses dents blanches et ses yeux dont le feu variait suivant les moments, passant du brasier à la douce chaleur d'une flambée.

Depuis qu'il avait quitté la Compagnie des Indes, Jack avait pris l'habitude de collectionner les objets qui se rattachaient à des souvenirs importants et à les porter en permanence sur lui-même. C'était d'ailleurs Anamaria qui lui avait suggéré de tresser ses cheveux, qu'il ne coupait plus qu'il avait quitté la Compagnie, et qui en avait natté et roulé plusieurs mèches. Elle serait amusée, sans doute, de voir le résultat : les cheveux inextricablement mêlés désormais, jamais dénoués, mouillés par les embruns et séchés au grand soleil des Caraïbes formaient désormais des dreadlocks sur lesquels tranchait la blancheur nacrée des coquillages.

Un bruit de pas derrière lui arracha Jack à sa douce rêverie.

- Encore debout, capitaine ?

Jack sourit à son second. Il avait eu de la chance, estimait-il, de rencontrer un marin chevronné comme lui alors qu'il recrutait son équipage. Un fameux marin et un pirate, une recrue de valeur !

Le précédent navire sur lequel naviguait Hector Barbossa avait été endommagé au cours d'un affrontement entre pirates et, alors qu'il regagnait péniblement la terre pour y refaire ses forces, arraisonné par une escadre britannique. Heureusement qu'ils avaient vu venir l'ennemi : Barbossa avait sauvé la vie de pas mal de monde et la sienne en particulier en donnant l'ordre de jeter promptement à la mer tout ce qui pouvait désigner le navire comme pirate.

Faute de preuves, ils avaient échappé à la potence. Mais comme ils n'avaient pas franchement l'air d'honnêtes marins, ce qu'ils n'étaient d'ailleurs pas, de nationalités et d'origines fort diverses, ce qui avait paru suspect, ils avaient passé deux ans dans un bagne de Jamaïque, à patauger dans l'eau croupie et à subir les assauts sans fins des moustiques porteurs de malaria et autres cochonneries.

Beaucoup en mouraient, d'ailleurs.

Hector avait survécu et, au bout de deux ans, avait réussi à s'échapper avec deux autres prisonniers. Ne leur restait plus qu'à repartir de zéro. Ce qu'en personnes de ressources ils avaient d'ailleurs fort bien réussi puisqu'ils étaient à cette heure tous les trois à bord du Black Pearl. A vrai dire, Jack n'aimait pas trop l'un de ces hommes, un Noir gigantesque couvert de tatouages et de piercings nommé Bartémy. Mais Barbossa répondait de lui, donc….

- Je te confie le navire, Hector, répondit-il, souriant toujours. Je vais dormir un peu. A demain.

Il trouva que le sourire de celui qu'il considérait comme un ami était assez sinistre lorsqu'il lui répondit : « A tout à l'heure, Jack » mais il n'y prit pas garde sur le coup.

Et lorsqu'il s'en souvint, il était bien trop tard.

Long John Silver a pris le commandement

Des marins et vogue la galère

Il tient ses hommes comme il tient le vent

Tout le monde a peur de Long John Silver.

Jack s'était endormi dans un état de douce euphorie et de parfaite tranquillité.

Son réveil, par contre, fut un cauchemar.

A peine entendit-il la porte de sa cabine claquer sur elle-même : le temps qu'il s'arrache à son paisible sommeil, le canon d'un pistolet s'enfonçait entre ses côtes.

- Debout, Jack !

L'esprit encore embrumé, l'intéressé cligna des yeux, puis s'assit, regardant avec des yeux ronds le visage dur d'Hector Barbossa et l'arme que ce dernier pointait sur lui.

- Qu'est-ce que… commença-t-il.

Il s'avisa alors que son cher second n'était pas seul : l'immense Bartémy se tenait juste derrière lui, un rictus hilare fendant en deux son visage tatoué. Mais l'arme qu'il tenait en main n'incitait pas, elle, à la plaisanterie. Deux autres matelots encore, Twigg et son comparse habituel, un Noir aux longs cheveux nommé Drazik, se tenaient pistolets au poing au pied de son lit.

Jack n'eut guère le temps de s'interroger davantage. Un coup d'œil lui apprit que ses armes, qu'il avait posées à portée de main en se couchant, avaient disparu. Mais déjà, on l'empoignait sans ménagement pour l'entrainer manu militari hors de la cabine.

L'équipage était rassemblé sur le pont et attendait. Le cœur de Jack chavira en le voyant : quelques uns des pirates le dévisageaient effrontément ou ricanaient ouvertement, mais la plupart semblaient encore plus ou moins indécis, voire gênés, comme s'ils attendaient que joue un quelconque rapport de force pour prendre parti. Une mutinerie ! Il n'y avait plus à douter de la triste réalité. Et orchestrée par Barbossa, l'homme qu'il considérait jusqu'à ce soir encore comme un ami, auquel il avait fait suffisamment confiance pour lui révéler, ce même jour, tout ce qu'il savait de l'île de la Muerta et de son trésor.

Atterré, Jack entraperçut des regards qui se dérobaient, des expressions chafouines ou au contraire arrogantes, il perçut quelques ricanements et quelques quolibets à son encontre et sa première réaction fut la plus totale incompréhension. Pourquoi ? Pourquoi contre lui, à bord de son navire, alors qu'il leur avait promis aventure, richesse et bombance ?

- Mes amis, clamait cependant Hector Barbossa à ses côtés, ce soir le Black Pearl change de mains ! Nous sommes des écumeurs et des forbans, des frères de la côte, et avec un navire comme le Black Pearl, nous serons les rois de l'océan !

Des acclamations fusèrent. Bien trop nombreuses au goût de Jack. Il comprit qu'il était victime d'une machination préparée de longue date. Sans doute même Barbossa avait-il toujours eu l'intention de s'emparer du Black Pearl, dès lors qu'il avait prétendu rechercher un nouveau bâtiment sur lequel s'embarquer. Et pendant que Jack, des étoiles plein les yeux, se prélassait sur son nuage rose…. Pourtant, ils n'avaient quitté Tortuga que depuis deux jours ! Comment Hector avait-il pu retourner l'équipage en si peu de temps ? Ce n'était pas possible !

- Permettez-moi de vous rappeler, lança Sparrow d'une voix claironnante, coupant net la diatribe de son rival, que selon le code de la piraterie, un nouveau capitaine ne peut être choisi que par un vote de l'équipage !

Il avait bien conscience de jouer son va-tout, mais il ne pouvait tout simplement pas croire à un tel retournement de situation.

Hector cependant, après s'être tourné vers lui d'un air mécontent, lui adressa un sourire ironique :

- C'est ma foi vrai, admit-il. Eh bien votons, alors.

Fermement campé sur la dunette, il fit face à l'équipage :

- Qui vote pour conserver le même capitaine ?

Un grand silence s'abattit sur le navire. Les hommes échangeaient des regards gênés ou dansaient d'un pied sur l'autre. Certains se grattaient la tête d'un air embarrassé.

- Non ! clama cependant Bartémy d'une voix puissante. Non, nous voulons un VRAI capitaine, un vrai pirate !

Il y eut quelques : « ouais… ouais, c'est vrai » qui blessèrent Jack au plus profond de lui-même.

Pourtant, quelques mains se levèrent en sa faveur.

Trop peu, hélas.

Triomphant, Barbossa poursuivit d'une voix qui portait loin :

- Et qui vote pour changer de capitaine ?

Encouragée par Bartémy, une multitude de mains se leva.

Jack aurait donné beaucoup pour pouvoir effacer du visage de son ex second le sourire qu'il arborait en se tournant à nouveau vers lui. Souverain, le vieux forban écrasa son adversaire d'un claironnant :

- Je crois qu'il n'y a pas de contestation possible, Jack.

Puis, à Bartémy et Twigg il ordonna, du ton de celui qui sait qu'il a gagné la partie :

- Mettez-le aux fers. Nous nous occuperons de lui plus tard.

Il éleva la voix pour ajouter :

- Ce soir double ration de rhum pour chacun ! Buvons, mes amis, nous serons bientôt riches !

Les acclamations qui saluèrent cette déclaration dressèrent le bûcher des dernières illusions que Jack Sparrow avait pu nourrir jusqu'à ce jour.

Plus meurtri qu'il ne l'avait jamais été, il ne songea même pas à résister et se laissa jeter dans une geôle à fond de cale, les oreilles bourdonnantes et le cœur en lambeaux.

Essaye un peu d'le contrecarrer
Et tu iras où tant d'autres sont allés
Que'qu'uns aux vergues et que'qu'uns par d'ssus bord
Tout l'monde pour nourrir les poissons d'abord

Cette nuit là, prisonnier à bord de son propre navire, ce navire qu'il avait arraché de haute lutte aux abysses en promettant un prix exorbitant à l'enfer pour y parvenir, Jack Sparrow mourut.

Il avait enduré bien des choses depuis quelques mois et il avait déjà perdu un certain nombre de ses illusions, sans même parler des idéaux qu'il avait longuement nourris, mais il avait eu le tort de penser que c'était lui qui avait joué de malchance.

Il avait eu foi en Cutler Beckett et l'avait chèrement payé mais, après tout, tous deux n'appartenaient ni au même monde ni au même milieu.

Etre trahi par des pirates, et des pirates avec lesquels il avait vraiment eu l'intention de tout partager, surtout se voir évincé de la sorte par un homme qui lui devait tout, c'était plus qu'il ne pouvait en supporter.

Cette nuit là, comme le corbeau d'une célèbre fable écrite au siècle précédent par un poète Français (bien que Jack n'en ait pas et ne doivent jamais en avoir connaissance), il « jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus ».

Cette nuit là, trompé, déchu, humilié et blessé jusqu'au fond du cœur, il mourut moralement et devint un autre homme.

Il se jura que plus jamais, si longue que soit sa vie, il n'accorderait plus sa confiance à personne. Jamais.

Et que plus jamais non plus il ne s'attacherait à quiconque.

Des amis ? Celui qui croit avoir un ami est un gogo, un pigeon bon à plumer, voilà la vérité ! Celui qui se laisse prendre au piège de ses sentiments devient leur esclave, tout simplement. Pour s'en tirer, il fallait être plus rusé et plus retors que tout le monde, prendre tout ce qu'il était possible et ne jamais rien donner en échange.

Devenir imprévisible, imperméable, ne jamais rien laisser deviner ni de ses pensées, ni de ses projets, se forger une façade que nul ne pourrait ni traduire ni franchir, et toujours jouer avec un coup d'avance. Voilà ce qu'il convenait de faire.

Au point où il en était, Jack abandonna également, sans regret, tout ce qu'il avait pu avoir comme velléité d'être « quelqu'un de bien ».

Tout en ruminant ses sombres pensées, il songea soudain combien il avait été heureux avant d'avoir derrière lui un équipage, lorsqu'il n'y avait eu que le Black Pearl et lui.

Ce serait désormais le seul attachement qu'il s'autoriserait, car son navire du moins ne le tromperait jamais.

Oh elle fut bien longue et bien amère, cette nuit de mort et de renaissance.

Nombreuses furent les pensées lugubres et désenchantées qui vinrent hanter l'esprit de Jack. Nombreuses furent les promesses qu'il se fit à lui-même.

Loin au-dessus de lui, il entendait des rires et des chants : les mutins fêtaient leur victoire dans l'allégresse. Cela dura quasiment jusqu'à l'aube. Quand le silence se fit, Jack comprit aux mouvements du navire que Barbossa avait fait mettre en panne. Après avoir bu et chanté durant des heures, il fallait bien dormir.

Le prisonnier, plus amer que jamais, imagina son vainqueur s'installer, l'air suffisant, dans sa propre cabine et le remplacer dans son lit encore défait. Un flot de bile lui monta dans la gorge, qu'il eut bien du mal à ravaler.

La journée fut aussi longue pour Jack que l'avait été la nuit. Il semblait qu'on l'eut oublié. En fin d'après-midi, enfin, un matelot lui apporta un gobelet d'eau et un peu de nourriture, à laquelle il ajouta force sarcasmes que l'intéressé encaissa sans mot dire, faussement impassible. Il n'allait certainement pas en plus leur donner la satisfaction de voir à quel point il en était blessé ! Ce n'était pas la première fois, et ce ne serait pas la dernière, que Jack Sparrow se retrouvait en prison. Mais ce fut sans le moindre doute celle qui lui fut le plus pénible !

Une fois le marin reparti, pour la première fois Jack se posa sérieusement la question de savoir ce qui allait lui arriver à présent. Il essaya de se souvenir s'il y avait quelque chose là-dessus dans le Code –puisqu'après tout, Barbossa s'en était prévalu pour procéder à un vote – Sparrow ne se faisait guère d'illusion, il avait bien compris que seules ses protestations lui avaient valu ce vote qui n'avait rien changé, mais peut-être que son adversaire ne s'estimerait pas encore suffisamment sûr de la totalité de l'équipage pour agir à sa guise. Du reste, lui-même pouvait se prévaloir d'un article du codex si celui-ci était en sa faveur.

Il creusa donc sa mémoire pour essayer de se souvenir d'une quelconque allusion au sujet. Malheureusement, la seule chose qui lui revint à l'esprit, ce fut la douleur cuisante des « baisers » de « Cécilie » lui cinglant les mains chaque fois qu'il échouait à réciter correctement un article du Code lorsqu'il était enfant.

« Cécilie » était sèche, acariâtre, mordante. Jack la haïssait. En cachette, on la surnommait « la maîtresse du capitaine », tout simplement parce que Teague Sparrow ne s'en séparait jamais, qu'il la maniait avec une habileté et une dextérité redoutables et que l'on ne pouvait absolument jamais savoir à quel moment elle allait surgir ni qui elle allait prendre pour cible, que ce soit les mains de Jack, le matelot inattentif ou celui dont la langue avait fourché (Teague avait une idée précise de la manière dont il convenait de lui parler et ne tolérait aucune exception).

« Cécilie » pourtant, ainsi baptisée par son possesseur, n'était pas une personne : c'était un morceau de corde qui n'excédait pas vingt centimètres et qui avait été trempé dans le goudron. Celui-ci, en séchant, l'avait durci et raidi et Teague le conservait dans sa manche, comme certains y gardent un poignard, toujours à portée de ses doigts agiles.

Jack s'était longtemps exercé à acquérir la même habileté que son père à faire glisser, avec rapidité et discrétion, un objet caché le long de son avant-bras jusqu'à sa paume mais, malgré son habileté, il n'était jamais parvenu à le faire aussi vite que lui.

Pour son malheur et celui de ses mains qui étaient parfois enflées et violacées au sortir de la leçon, il n'avait jamais non plus pu retenir grand-chose du Code. Ca ne l'intéressait pas, il trouvait ça stupide, assommant, inutile. Il aurait bien aimé, pourtant, pouvoir se souvenir. Ne serait-ce que le temps que son intraitable instructeur l'interroge sur le sujet, afin d'éviter les brûlants « baisers » (c'était l'expression du capitaine Teague) de la maudite « Cécilie », mais malgré la crainte qu'il en avait, ça n'avait jamais pu lui entrer dans le crâne.

- Tu t'en repentiras un jour, Jackie ! soupirait son père, plus ennuyé que fâché.

Jack, qui n'avait pas pensé à l'auteur de ses jours depuis des années, repoussa avec humeur ces souvenirs qui non seulement n'avaient rien d'agréables mais qui de plus ne pouvaient nullement l'aider dans sa situation présente.

Il savait qu'assez souvent, lorsqu'un équipage de pirates décidait de changer de chef, le capitaine déchu était purement et simplement abandonné à la mer, dans une chaloupe, avec de l'eau et des vivres pour deux ou trois jours à peine. Sans être inexistantes, les chances de survie en pareil cas étaient toutefois presque aussi minces que la vertu des demoiselles de Tortuga.

Barbossa devait avoir une idée de ce genre dans la tête, sans quoi il n'aurait pas hésité à le tuer tout de suite. A moins qu'il n'ait seulement préféré s'assurer d'abord d'avoir bien en main tout son nouvel équipage.

En bref, Jack se trouvait totalement à sa merci et il n'était pas impossible qu'il revoit Davy Jones beaucoup, beaucoup plus tôt que prévu ! A cette idée, la révolte gronda en lui comme un orage et sa rancœur envers Hector Barbossa s'embrasa.

Lorsqu'il était monté à bord du Hollandais Volant et qu'il avait bavardé un peu avec l'équipage, il avait appris que Jones donnait généralement le choix à ses victimes. Mais en raison du pacte qui les liait, Jack, lui, n'aurait plus ce choix. Il frissonna en se remémorant les damnés mi-hommes, mi-poissons et se jura que de n'importe quelle façon il ne les rejoindrait jamais, quoi qu'il arrive et quoi qu'il ait pu promettre !

De toutes les promesses qu'il s'était fait ces dernières vingt-quatre heures, celle-ci serait la plus aléatoires à tenir, mais il n'en était pas moins viscéralement déterminé à ne pas se manquer de parole sur ce chapitre.

Plusieurs jours s'étaient encore écoulés depuis qu'Hector Barbossa avait pris le commandement du Black Pearl.

Sur le pont, longue-vue vissée à l'œil, le nouveau capitaine cherchait, d'heure en heure, de jour en jour, inlassablement, quelque chose qu'il ne trouvait pas. Enfin, à l'extrême limite de sa vision, il repéra ce qui pouvait annoncer une heureuse découverte.

Lorsque le navire eut parcourut encore quelques milles marins, Hector replia sa longue-vue avec une expression satisfaite, pêcha une pomme au fond de sa poche et la dévora en quelques vigoureux coups de mâchoires avant de jeter négligemment le trognon par-dessus bord : la tête échevelée de quelques palmiers culminait à l'horizon au-dessus des vagues.

Pour avoir étudié les cartes qu'il avait en sa possession, Barbossa savait qu'aucune île par ici n'était mentionnée. Non pas qu'elles soient inconnues, mais elles étaient insignifiantes et dépourvues d'intérêt, ce qui signifiait qu'elles ne pouvaient servir à se ravitailler et qu'elles s'avéraient désertes.

Exactement ce qu'il cherchait !

Quelques heures plus tard, le Pearl mit en panne à quelques encablures de l'île en question. Ayant pour la plupart grandi et navigué depuis toujours sur la mer des Caraïbes, les pirates étaient insensibles au panorama, la mer turquoise léchant un rivage de sable blanc et les palmes se balançant gracieusement dans les alizés. Pour eux, une escale intéressante comprenait forcément filles, boissons, jeux et plaisirs. Du reste, il n'entrait pas dans les intentions de leur nouveau capitaine de faire relâche en ces lieux ; il comptait seulement s'arrêter le temps de se débarrasser de son prisonnier.

C'était là pour les écumeurs des mers ce qu'ils considéraient comme une agréable diversion à la routine quotidienne. Aussi, ce fut avec force ricanements et gloussements qu'ils mirent en place la planche par-dessus le bastingage. Si certains d'entre eux n'approuvaient pas, ils étaient minoritaires et n'eurent garde de protester.

Jack de son côté n'avait pas quitté la cale depuis la nuit où tout avait basculé. Lorsqu'il déboucha sur le pont, le grand soleil des Tropiques l'éblouit et le força à s'arrêter en protégeant ses yeux de la réverbération derrière sa main.

- Allez, avance ! grogna Barthémy en le poussant dans le dos.

- Fais pas ta chochotte ! cria Twigg d'un ton hilare.

- Oh, mais c'est qu'il est timide ! Il se cache, comme une pucelle derrière son éventail !

La bassesse de ces propos et de ceux qui les proféraient n'étaient pas en mesure d'émouvoir Jack Sparrow. Intimement persuadé de ce qu'il valait en réalité, il n'avait jamais été sensible aux insultes non plus qu'aux quolibets.

Lorsque ses yeux se furent accoutumés à la luminosité, il jugea la situation d'un coup d'œil. Ah… Avec un certain détachement, il se dit qu'il n'avait pas pensé à la possibilité de l'île déserte. Pas besoin d'aller y voir de près pour se rendre compte qu'il n'y avait rien sur cet îlot, sans doute même pas d'eau douce. Il y avait du moins quelques arbres, donc un peu d'ombre. Ce serait toujours ça. Et s'il avait de la chance, il trouverait à terre des noix de coco qui lui permettraient dans un premier temps de se désaltérer. S'il avait de la chance !

- Jack, dit Hector Barbossa en s'avançant vers lui, un sourire moqueur aux lèvres, il est temps pour toi de nous quitter et de prendre de nouvelles fonctions.

Une fois encore, Sparrow fit celui qui n'entendait rien. Mais en son for intérieur il se dit que s'il n'avait pas déjà vendu son âme, il l'aurait fait à présent, en échange du moyen d'effacer ce sourire.

- Scrunch !

Hector venait de croquer à pleines dents dans une pomme, tout en guettant la réaction de son adversaire.

- Tu m'en vois ravi, répliqua Jack en s'efforçant de sourire (un art qu'il devait perfectionner dans les années à venir). Ca sent terriblement mauvais à bord, depuis quelques jours, tu ne trouves pas ?

- Economise ta salive, grande gueule ! gronda Barthémy en le poussant à nouveau. Tu vas en avoir besoin.

Jack fit semblant de trébucher puis, profitant de ce que l'autre n'était pas sur ses gardes, il feignit un faux mouvement et lui décocha un méchant coup de genou dans l'entrejambe. Une technique de fille. Mais Jack aimait beaucoup les filles et ne rechignait jamais à apprendre d'elles tout ce qu'elles étaient disposées à lui apprendre.

Le beuglement que poussa Barthémy, en se cassant brutalement en deux, lui mit du baume au cœur. Cette fois, ce fut avec un sourire éclatant qu'il s'adressa au géant, lequel, plié en deux, se tenait les parties en gémissant.

- Excuse-moi, l'ami, je ne l'ai pas fait exprès ! assura-t-il. Je ne savais même pas que t'en avais !

Il se tourna vers Barbossa qui venait de dégainer son pistolet et le pointait sur lui :

- Je le prenais pour un eunuque… enfin, maintenant il l'est, tu me diras.

Malgré les quelques ricanements qui parcoururent les rangs, Hector goûta fort peu la plaisanterie. En quelques instants et force bourrades, Jack fut poussé sur la planche.

Tout espèce de sourire ayant disparu de son visage, Barbossa lui lança brusquement à la tête le pistolet qu'il tenait en main :

- Tu en auras besoin avant longtemps, Sparrow ! jeta t-il sèchement. Une balle : évite de la gâcher !

Jack attrapa adroitement l'arme au vol. Peut-être aurait-il été tenté de s'en servir immédiatement sur celui qui venait de la lui envoyer si une piqûre dans son dos ne l'en avait dissuadé : la pointe d'un sabre est toujours très dissuasive, surtout quand celui qui en tient la poignée n'est manifestement pas en humeur de plaisanter.

Dans un dernier sursaut de dignité, il n'attendit pas qu'on le pousse à la mer et préféra sauter de lui-même. Les eaux tièdes et limpides se refermèrent sur lui et il battit vigoureusement des pieds pour remonter à la surface. Personne n'avait songé à lui demander s'il savait ou non nager. Tout le monde s'en fichait. Durant le temps qu'il mit à parcourir la distance qui le séparait du rivage, Jack entendit les rires, les moqueries et les faux encouragements fuser derrière lui. Lorsqu'il prit pieds sur la plage de sable fin, le ressentiment lui brûlait l'âme comme une flamme ardente et il jura en lui-même une rancune éternelle à Hector Barbossa.

Même à l'ombre des palmiers, la chaleur était accablante. N'ayant strictement rien d'autre à faire, Jack s'était adossé au tronc d'un arbre et, les yeux clos, laissait son esprit engourdi par la fournaise vagabonder hors de sa prison de sable.

Capricieuse, sa pensée lui restituait sans suite et sans logique des souvenirs de ci, de là, un rire de femme, un lit de hasard, une taverne quelque part. Il se souvint soudain d'un marin qu'il avait rencontré à Tortuga quelques temps plus tôt, alors que fier possesseur du Black Pearl il voulait compléter son équipage pour partir à la chasse au trésor. Comment s'appelait-il, encore ? Sins ? Tips ? Non, Gibbs. Oui, Joshua Gibbs. Joshua ou Joshammee ? Enfin, peu importait. Ils avaient sympathisé et s'étaient retrouvés plusieurs soirs de suite pour vider un verre ensemble. Jack avait proposé à ce nouveau compagnon d'entrer dans son équipage mais Gibbs avait le projet de retourner dans la Royale. A la grimace de Jack qui en sortait à peine, il avait répliqué, en haussant les épaules, qu'il était un peu las de sa vie aventureuse. Ca avait bien des avantages, certes, mais ça ne remplissait guère vos poches.

- Raison de plus, avait plaisanté Jack. Venez avec moi, je pars à la recherche d'un trésor.

- Non merci. Sans vouloir vous vexer, je n'y crois pas. J'ai entendu mille fois des histoires de trésor fabuleux, et je ne connais encore personne qui en ai réellement trouvé un.

Dommage, s'était dit Jack, sans toutefois insister. Il avait l'impression que Gibbs et lui-même auraient pu devenir des amis. A peine ces mots avaient-ils effleuré sa mémoire que le capitaine déchu rouvrit les yeux et se redressa en s'adressant de sévères reproches. Des amis ! Ah non, plus jamais ! Parlons-en, des gens qui semblaient pouvoir devenir ses amis. Hector Barbossa, par exemple ? Lui aussi, Jack avait cru s'en être fait un ami ! Comme de Cutler Beckett auparavant. En voilà des bons, des excellents amis !

Mais comment, comment avait-il pu être aussi naïf, aussi aveugle, aussi borné ? Comment n'avait-il pas vu, pas compris….. ?

Et si encore il s'en était tenu là ! Mais non, grand benêt, bon nigaud, il avait tout raconté de ses projets à Hector, tout ce qu'il savait de l'île de la Muerta. Bravo, Jack. Dorénavant, tu sauras tenir ta langue.

- Puisqu'on doit tout partager, il faut me dire…

Oh non, plus jamais il ne partagerait quoi que ce soit avec quiconque, ni ses projets, ni ses pensées, ni ce qu'il savait –ou ne savait pas-

Car il savait que jamais il n'oublierait la douleur qu'il avait éprouvé en voyant le Black Pearl s'éloigner sur la mer bleue, ses voiles noires flambant neuves déployées dans l'azur, en le laissant, lui, sur place. Les adieux ironiques de l'équipage n'étaient rien comparés à ce qu'il avait éprouvé en voyant le majestueux navire s'éloigner ainsi dans toute sa gloire, dans toute sa splendeur.

Son Black Pearl ! Le navire qu'il avait perdu et retrouvé, auquel il avait su rendre la vie et qu'il avait lui-même baptisé ! Ces pensées étaient insupportables et Jack, soulevant ses paupières sur un regard noir de rancœur, sentit son sang bouillir dans ses veines.

- Je te retrouverai, Hector ! siffla-t-il entre ses lèvres sèches.

Jack est mort, longue vie au capitaine Sparrow

******

Epilogue :

C'est Bill le second du corsaire
Le capitaine Flint en colère
Est revenu du royaume des morts
Pour hanter la cache au trésor.

Trois mois plus tard

Murmure des vagues contre la coque. Murmure du vent dans les voiles. Dans un ciel parfaitement dégagé, la lune dans tout son éclat déversait sur le monde sa lumière d'argent. L'air salin était probablement si doux, cette nuit… hélas, ils ne pouvaient plus le sentir. Et la douce lumière de la lune désormais leur faisait horreur en leur révélant sans fard ce qu'ils étaient devenus.

Un bruit de rames frappant l'eau attira sur le pont tous ces spectres qui désormais composaient l'équipage du Black Pearl. Une chaloupe venait d'émerger de l'embouchure du fleuve et se rapprochait.

Le capitaine Barbossa n'avait emmené que trois hommes avec lui : le géant Barthémy, dont il avait fait son second, Twigg et Drazik. Tous attendaient avec une impatience mêlée d'appréhension le résultat de leur mission. D'ici un moment, ils sauraient s'ils avaient ou non une chance d'échapper à la malédiction que leur cupidité leur avait attirée.

Dans la chaloupe qui se rapprochait, Barbossa était songeur et grinçait des dents malgré lui. Certes, il avait appris qu'en effet il existait un moyen de conjurer le sort qui faisait de ses hommes et lui-même des morts-vivants… la sorcière avait exigé un prix exorbitant pour ce renseignement, estimait-il, furieux. Et le pire, c'était qu'elle se jouait de lui !

- Retrouve toutes les pièces aztèques, lui avait-elle dit. Toutes, jusqu'à la dernière, et remets-les dans le coffre, sur l'île. S'il en manque une seule, vous échouerez.

Quoique conscient du temps et du mal qu'ils auraient à retrouver les 882 pièces dilapidées au hasard de leurs escales, sur le coup Hector avait été soulagé. Il y avait donc une solution ! Pas facile, certes, mais il y en avait une.

Là-dessus, comme si elle lisait dans ses pensées, la sorcière vaudou avait ajouté avec une ombre de sourire :

- Quand tu auras réussi à rassembler toutes les pièces, reviens me voir. Je t'expliquerai le rituel que tu devras pratiquer pour te libérer de la malédiction.

Il avait tempêté, sacré, menacé, exigé de savoir tout de suite, mais elle avait refusé d'en dire plus.

- Il va te falloir des années, s'était-elle bornée à répliquer. Reviens à ce moment là.

Et il n'y avait pas eu à en tirer un mot de plus.

Voilà ce qu'Hector Barbossa expliqua à son équipage en remontant à son bord. Comme l'avait dit cette maudite sorcière, la tâche serait longue et ardue, la participation de chacun serait nécessaire. Chaque heure qui s'écoulait accroissait la difficulté, les pièces devaient passer de main en main, monnayées, perdues, jouées… Les pirates ne pouvaient même pas se rappeler exactement où, à qui et dans quelles circonstances ils les avaient dépensées ! Huit-cent quatre-vingt deux pièces, je vous demande un peu !

Tandis que le capitaine ajoutait quelques encouragements et donnait ses ordres pour l'appareillage, l'un des matelots plongea au fond de sa poche ses doigts de squelette. Il ne pouvait plus sentir le froid du métal, mais il pouvait suivre, du bout de ses phalanges réduites à l'état d'ossements, les gravures que les aztèques avaient fait figurer sur l'or qui devait acheter leur existence. Les symboles de la mort.

William Turner, que tout le monde appelait tout simplement « le Bottier », se félicita d'avoir conservé cette pièce, une de celles qui avaient constitué sa part du butin.

Jack Sparrow serait vengé, songeait-il avec satisfaction, car cette pièce allait quitter les Caraïbes pour l'Europe et ne serait jamais retrouvée.

La malédiction serait éternelle.

Et quand bien même il devait en avoir sa part, le pirate était résolu à mettre son plan à exécution. Après tout, pour tout ce que l'on désire obtenir, il y a toujours un prix à payer.

Tous nous finirons par danser la gigue
La corde au cou au quai des pendus
Toi John Forrest et toi John Merick
Si près du gibet qu'j'en ai l'cou tordu

Quinze marins sur le bahut du mort

Yop là ho, une bouteille de rhum

A boire et le diable avaient réglé leur sort

Yop là ho, une bouteille de rhum.

FIN

Ecrit par Syrene, à 00:50 dans la rubrique Fanfictions.
Lire l'article ! (suite de l'article + 1 commentaires)
Il était une fois : la mutinerie du Black Pearl - Titvan

Résumé : Tout est dans le titre.

... Quelle mutinerie? Ah oui, c'est vrai... Ben, la première, la seule et unique vraie mutinerie menée par Hector Barbossa, 10 ans avant la Malédiction du Black Pearl. Oui, mais non, la deuxième ne compte pas, il a juste mis les voiles sans Jack en le laissant à Tortuga. C'est pas une mutinerie ça c'est... euh... pas une mutinerie. Ahem.

Rating : T (12-13 ans et +)

Disclaimer : Je ne possède rien de l'univers de Pirates des Caraïbes, rien de rien! Ca vous en bouche un coin hein? Ca pour un scoop... c'est DINGUE! je sais.

Note : Comme pour la Marque et le Pacte, cette fic a été écrite autour d'un thème commun, je vous laisse deviner lequel (lol) et a donc une soeur prénommée La Mutinerie ou la mort du phénix de Syrène, que vous verrez apparaitre (la fic hein pas Syrène elle-même lol) juste au dessus de celle-ci dans la rubrique "Fanfictions". Sur ce, je me tais, et je vous souhaite une bonne lecture!

Enjoy!

oOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoO

(scusez pour ce truc tout moche, je peux pas faire de trait lol)

IL ETAIT UNE FOIS : LA MUTINERIE DU BLACK PEARL

 

Première partie

 

La Villa Rica de la Vera Cruz, ou Ville Riche de la Vraie Croix, était un port du sud-est de la Nouvelle-Espagne, fondé en 1519 par Hernán Cortés, qui tira partie de la mythologie locale en se faisant passer pour le descendant du dieu Quetzalcóatl afin de conquérir l'empire aztèque, convaincu qu'il recelait des trésors et richesses inestimables.

On raconte que pour échapper au massacre, le prix du sang versé pour assouvir la fureur de l'armée espagnole, un coffre de granite contenant 882 pièces d'or fut remis à Cortés, en personne.

Mais sa cupidité était insatiable.

Les dieux aztèques jetèrent alors sur cet or une terrible malédiction : quiconque retire une seule pièce de ce trésor sera puni pour l'éternité ! Ni vivant ni mort, condamné à errer sans fin dans les limbes, ne trouvant jamais le repos !

Deux siècles s'écoulèrent. L'histoire devint une légende. Nul ne savait réellement où se trouvait le trésor de Cortés et très peu de gens s'en souciaient vraiment. Personne n'était assez fou pour y croire au point de partir à la chasse au trésor.

Personne… sauf le capitaine Jack Sparrow, qui avait déjà prouvé à maintes reprises qu'il était fou à lier. Il avait coutume de dire que rien n'était un hasard et qu'il n'y avait pas de légende qui n'eût un fond de vérité. En d'autres termes : il n'y a pas de fumée sans feu.

Allez savoir pourquoi, il s'était contenté de mémoriser le nombre de pièces d'or que contenait le coffre : 882. Il n'avait pas prêté la moindre attention à la partie malédiction… Il ne croyait pas aux malédictions. Ce n'étaient que des histoires de bonnes femmes, créées dans un seul but : effrayer les morveux et dissuader les eunuques.

Or, il n'était ni l'un ni l'autre, et il lui fallait trouver ce trésor. C'était vital. Il devait montrer à son équipage qu'il était un grand capitaine, et qu'il était prêt à servir leurs intérêts (et le sien) en tant que tel.

Ca tombait bien, il était particulièrement en veine ce soir-là : il était parvenu à dénicher un indice de taille, qui se trouvait présentement dans la poche intérieur de sa veste. Il ne lui restait plus qu'à rejoindre le Black Pearl, ancré dans une petite crique, non loin de là, à l'abri des regards. Il lui fallait être discret aussi. Le port de la Vera Cruz était régulièrement attaqué par les pirates depuis quelques décennies et l'Armada espagnole avait donc renforcé sa vigilance et multiplié ses patrouilles.

Les quais grouillaient d'activités en tout genre autour des fusiliers marins qui faisaient leur ronde. Un peu plus loin à l'ouest, l'on voyait les habitations s'étendre à perte de vue, surplombées par la tour du Palais Municipal, en rénovation, et le clocher de l'église de la Nuestra Señora de la Merced. A l'est, à quelques encablures, se dressait le fort de San Juan de Ulúa, qui avait été construit plus d'un siècle auparavant, et sans cesse agrandi depuis, afin de prévenir les attaques de pirates. Dire que le port était sous haute protection aurait été un doux euphémisme.

De sa cachette, derrière une statue qui servait d'enseigne au forgeron du coin, Jack réfléchissait à toute vitesse. Il lui fallait vite trouver un moyen d'atteindre la plage, où l'attendait la chaloupe qui l'avait amené ici, sans être vu, ce qui n'allait pas être de la coquille St Jacques.

« Ces espagnols ! Ils en font toujours trop, » grommela-t-il, en levant les yeux au ciel.

Il n'aimait pas beaucoup les espagnols, et en particulier cette tête de cochon d'Eduardo Villanueva, le seigneur des pirates de la mer Adriatique. C'était une véritable boule de nerfs d'un mètre soixante qui parlait fort avec un accent abominable, et qui ne cessait d'agiter les bras en vous pointant tantôt son flingue tantôt son index sous le nez ! Les quelques fois où il l'avait rencontré avaient suffi à Jack pour le détester définitivement. A chaque fois, il avait eu envie de le faire taire en lui mettant un coup de crosse sur l'arrière du crâne. Rares étaient ceux qui l'avaient énervé à ce point, il n'était pas sujet aux coups de sang d'ordinaire.

En y réfléchissant bien, Villanueva était LA raison pour laquelle il n'aimait pas les espagnols. Ce n'était certes pas juste, mais c'était viscéral.

En attendant, il avait cruellement besoin d'une idée, et la meilleure façon de passer inaperçu… était encore d'attirer l'attention ailleurs.

« Mais où ? Et comment ? » s'interrogea-t-il à mi-voix.

Il scrutait les environs, frénétiquement, à la recherche de quelque chose qui aurait pu l'aider à faire diversion, quand son regard se posa sur un toit de chaume… qui recouvrait un long bâtiment en bois, avec une grande double porte. Une grange…

Il eut soudain une illumination. C'était une idée. Une idée dangereuse et destructrice, mais une idée quand même. Il esquissa un sourire en coin. C'était machiavélique. Pour sûr, pendant ce temps là, il allait être le cadet de leurs soucis…

Quelques dizaines de minutes plus tard, on l'aidait à remonter à bord du Black Pearl, tandis qu'une grosse partie de l'équipage avait les yeux rivés sur le port, où un petit incendie s'était déclaré et avait provoqué la panique des habitants.

« Euh… c'était pas prévu, ça, marmotta le jeune timonier, Bill Turner, n'en croyant pas ses yeux.

- Des complications, lâcha Jack, dans un raclement de gorge. Mais je suis le plus fort.

- Je maintiens qu'une attaque en bonne et due forme aurait été plus digne de nous et de la piraterie, interrompit son second, Hector Barbossa, frustré d'avoir dû attendre sagement le retour de son capitaine.

- Non. Une attaque nous aurait envoyé par le fond, mon cher Hector, rétorqua Jack. Et à moins que le trésor de Cortès ne se trouve au fond de l'océan, je ne vois aucun intérêt d'y aller.

- « A moins que » ? Tu veux dire que tu ne sais toujours pas où se trouve l'or aztèque ? Tu n'étais pas censé obtenir un indice sur son emplacement ?

- Encore faudrait-il que tu me laisses en placer une ! »

Hector Barbossa était un marin qui avait déjà de la bouteille, et c'était un expert en lecture de cartes marines. Ses compétences en navigation l'avaient hissé au rang de second à bord du Black Pearl. Mais il était d'un naturel impatient, et avait tendance à discuter les ordres de son capitaine et à remettre sa valeur en doute, sans cesse. Mais Jack, bien qu'irrité par son manque de respect, aimait penser qu'il finirait par se calmer une fois qu'il aurait compris qu'il était un bon capitaine. C'est-à-dire, une fois qu'ils auraient trouvé le trésor de Cortès. Comme tout pirate qui se respecte, Hector était attiré par l'or, et il était d'ailleurs parfois prêt à tout pour ça…

L'espace d'une demi-seconde, Jack se demanda jusqu'à quel point Hector était prêt à tout…

Mais cette pensée quitta son esprit aussi vite qu'elle y était apparue. Il sortit de sa poche un petit morceau de tissu et l'exhiba fièrement sous les yeux perplexes des membres de son équipage.

« C'est une île, observa Ragetti, un jeune matelot borgne qui n'avait que la peau sur les os.

- Mieux ! Ceci… est le croquis d'une île, » précisa Jack, comme si ce n'était pas déjà évident.

Exaspéré par les singeries de son capitaine, Hector retint un grognement et esquissa un sourire forcé.

« Oui… mais ça ne nous dit toujours pas où se trouve le trésor ! siffla-t-il.

- Mais, c'est plutôt un bon début, contra Jack. Tout vient à point à qui sait attendre. Je nous trouverai le trésor de Cortès. Après tout, je suis le capitaine Jack Sparrow.

- Plus pour longtemps, marmonna Hector dans sa barbe.

- Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ? demanda Jack, qui l'avait entendu marmonner mais qui n'avait pas compris.

- Euh, je disais : et pour longtemps encore, j'espère, corrigea Barbossa, avec un rictus hypocrite.

- Allons, pas de ça entre nous, Hector, ça pourrait faire des jaloux. »

Rangeant le croquis dans sa poche, Jack fit demi-tour et tomba nez à torse avec le maître d'équipage, un ancien esclave, véritable géant noir de deux mètres dix de haut pour un mètre vingt de large, les muscles saillants, chauve, tatoué et clouté, qui n'avait pas de nom mais qui avait une grosse voix, semblant venir des abysses. Il aurait flanqué la trouille à Barbe Noire, lui-même.

Surpris, le capitaine Sparrow se figea dans ses pas et en oublia de respirer.

« Euh… on lève l'ancre ? » gémit-il, un peu comme s'il lui demandait son avis.

Barbossa, qui n'était pas particulièrement d'humeur à suivre le commandement de son capitaine, fut néanmoins tout à fait d'accord pour dire qu'il était temps de mettre les voiles. La comédie avait assez duré ! Il tourna les talons et beugla des ordres à l'équipage, d'une voix de stentor. Il était furieux, ce n'était pas le moment de lui marcher sur les pieds.

Jack, lui, en profita pour contourner le géant, qui n'avait pas bougé d'un pouce et qui le scrutait de ses yeux sévères. A reculons, il rejoignit ses quartiers. Ne jamais tourner le dos à un colosse comme celui-là. C'était une autre de ses devises.

Une fois qu'il fut à l'intérieur, il prit une profonde respiration. Il en tremblait dans ses bottes. Il ne savait plus pourquoi il l'avait engagé celui-là. Il ne savait plus quand il l'avait engagé non plus...

« Va vraiment falloir que j'arrête de boire, un jour, ou dieu sait ce qui pourrait m'arriver, » bougonna-t-il avant d'aller s'assoir à sa table de travail.

« Jack Sparrow n'a pas l'intention de partager le trésor avec nous ! clama Hector, en s'adressant aux matelots qui s'étaient tous réunis dans les quartiers de l'équipage, cette nuit-là. Croyez-vous réellement qu'il soit revenu avec un simple dessin sur un bout de tissu ? Non ! Il sait où se trouve le trésor, mais il refuse de nous le dire ! Il le veut pour lui tout seul ! Vous savez tous que j'ai raison ! »

Les pirates approuvèrent par des cris de « ouais ! » et de « aye ! ».

« Non, c'est faux, protesta Bill, surnommé depuis peu « le Bottier » en raison de ses compétences de cordonnier. Jack ne nous ferait jamais ça. Je le connais.

- Ah oui ? interrogea Barbossa, une lueur de malice dans le regard. Mais, le connais-tu aussi bien que tu aimerais le connaitre, Bill Turner ? Combien de fois t'a-t-il menti, par le passé ? Combien de fois t'a-t-il promis de te ramener chez toi, en vain ?

- Et j'ai choisi. J'ai choisi de rester en fin de compte… »

Agacé par sa volonté de ne pas coopérer, le second lui lança un regard d'avertissement avant de cesser de l'écouter et de se tourner vers les autres.

« La vérité c'est que nous sommes ses faire-valoir ! Il se sert de nous pour arriver à ses seules fins ! reprit-il de plus belle. Jack Sparrow est un menteur, et un traitre !

- Et une sacrée poule mouillée, aussi ! ricana Twig, un pirate grand et menu, aux traits durs, et à l'accent écossais.

- Ou plutôt, un « moineau » mouillé, » plaisanta Pintel, un petit gros à l'air patibulaire, aimant jouer sur les mots et glousser avec son acolyte, Ragetti, le borgne.

L'assemblée partit d'un éclat de rire tonitruant qui sembla mettre tout le monde d'accord sur le fait que Jack Sparrow était un mauvais capitaine, et qui mit alors un terme à cette petite réunion « improvisée ».

Bill le Bottier n'en revenait pas. Il venait d'assister, impuissant, à une chose atroce. Il savait très bien ce que ça voulait dire. Il n'était pas pirate depuis très longtemps, mais il savait comment ça fonctionnait. Quand un équipage n'était pas satisfait de son capitaine… il y avait mutinerie. Il voyait clair dans le jeu de Barbossa : il voulait prendre la place de Jack. L'heure était grave, il lui fallait le prévenir au plus vite.

Lorsque tous ceux qui n'étaient pas de quart furent endormis, il tenta de gagner la cabine du capitaine, à la hâte, mais on l'intercepta avant qu'il n'y parvînt. Une main se plaqua sur sa bouche pour l'empêcher de hurler et une autre lui mit un poignard sous la gorge.

Il écarquilla les yeux d'effroi et étouffa un cri.

« Attention… Turner ! souffla la voix d'Hector dans son oreille. Tu ferais bien de ne pas te mêler de cette affaire et de faire ce qu'on te dit. Tu ne voudrais quand même pas qu'il arrive malheur à ta petite famille. Ta douce et « Belle » petite femme… et ton fils, William ! Pense à eux !

- 'u 'euhmmfff ! lança-t-il d'une voix étouffée.

- Ah, tu crois que je bluffe ? Prends le risque ! »

Sur ces mots, il relâcha Bill, convaincu de l'effet qu'il avait sur lui.

« Vas-y. Va prévenir Jack Sparrow ! Et traite-moi de menteur… si tu crois que je bluffe, » ricana-t-il enfin, d'un air mauvais, avant de tourner les talons et de disparaitre dans le ventre du navire.

Il était persuadé que le Bottier ne ferait rien, qu'il ne prendrait pas le risque après une telle menace. Il aimait bien trop sa charmante petite famille pour son bien. C'était sa plus grande faiblesse, et elle était si évidente que c'en était ridicule. Sparrow et lui formaient une belle équipe de bras cassés, pour sûr ! Il fallait que ça cesse ! Le Black Pearl n'avait pas besoin de bons à rien ! Il allait vite y remédier…

En effet, cette nuit-là, Bill le Bottier n'alla pas prévenir son capitaine. Il avait eu trop peur. Il avait du faire un choix : la vie de son amour et de la chair de sa chair, ou la vie d'un ami. Il était terriblement désolé, et ne put d'ailleurs retenir quelques larmes de désespoir.

Jadis une vieille croix engloutie

Je suis un tombeau pour celle qui gît

Ne me reconnait que celui qui m'a vue

Je disparais aux yeux des inconnus

Ecumeur des mers, pour me découvrir

Vingt milles il te faudra parcourir

Tournant le dos à la carapace

Là où le soleil renaît mais jamais ne trépasse

« C'est stupide, ça veut rien dire, y a de quoi devenir fou, » grommela Jack, penché sur sa table de travail, deux jours après.

Bill avait choisi de se taire. Ca lui coutait, mais il ne pouvait se résoudre à mettre sa famille en danger, et Jack n'était donc au courant de rien et ignorait tout de ce qui se tramait dans son dos. Une épée de Damoclès pendait au dessus de son crâne, prête à s'abattre sur lui à tout moment, et il n'en savait rien.

Il continuait sa route, tentant en vain de déchiffrer les inscriptions en espagnol qu'il avait trouvées au dos du croquis et qu'il avait dû traduire avant de pouvoir y réfléchir. Une chance qu'il connaissait l'espagnol. Il avait toujours été doué pour les langues et il apprenait vite. C'était son point fort. Il évitait les conflits et préférait négocier, et pour pouvoir négocier il valait mieux savoir parler d'autres langages.

C'était hélas en totale contradiction avec les attentes de son second… Mais Jack ne voulait pas admettre qu'ils étaient définitivement opposés, il préférait garder espoir et se dire que ça finirait par s'arranger, une fois le trésor en main.

La vérité c'est qu'il se sentait de plus en plus différent, et de plus en plus seul aussi… Il ne faisait rien comme tout le monde et ne ressemblait à personne. Il n'était même pas comme son père. Ce dernier était un dur à cuire, qui avait la gâchette facile et qui ne vous laissait pas lui marcher sur les pieds sans vous arracher les yeux. Un peu comme sa grand-mère, qui était une vieille bique cruelle et qui avait tenté de le tuer à maintes reprises. Sans parler de ses oncles et de ses tantes… ça ne valait pas la peine qu'on en discute.

Non, hormis le physique, il n'était pas comme son père…

Il eut une pensée pour sa pauvre mère. Peut-être avait-il hérité d'elle… Mais, il n'aurait su le dire. Il ne l'avait pas bien connue. Elle avait disparu de sa vie bien trop tôt.

Il aimait parfois penser qu'elle avait été une femme douce et aimante… Peut-être même un peu trop douce pour ce monde…

Oui, il avait sans doute hérité d'elle alors.

Il poussa un profond soupir. Il ne savait pourquoi il s'était mis à ruminer tout à coup. Il attrapa la bouteille de rhum qui était posée devant lui et la retourna. Vide.

« Tout s'explique… Y a plus de rhum, » bougonna-t-il de plus belle.

En quittant le port de la Vera Cruz, ils avaient mis le cap sur Tortuga et il lui tardait d'y être. Ils devaient refaire le stock, et il comptait bien profiter de son séjour sur l'île pour se détendre.

Il se cala dans son siège, mit les pieds sur la table, ferma les yeux et esquissa un sourire ravi, à cette pensée. Oh que oui ! Il serait plus à même de déchiffrer cette énigme après avoir refait le plein de rhum et de baisers.

ZBAFF !

Jack eut à peine le temps d'apercevoir la donzelle qu'une main s'abattit sur sa joue, lui décrochant presque la mâchoire. Ca n'était pas prévu ça. Il grimaça de douleur avant de se tourner vers la jeune fille, une jolie métisse à la longue chevelure brune, vêtue comme un pirate.

« Anamaria… ! » salua-t-il, en tentant d'adopter un air innocent.

Elle était rapide. Il venait à peine de poser le pied à Tortuga qu'elle était déjà là. L'avait-elle attendue, tapie dans un coin, tout ce temps ?

Elle était furieuse, visiblement. Il ne se demanda pas pourquoi, il savait pertinemment ce qu'il avait fait… ou plutôt ce qu'il n'avait pas fait… ou les deux, en fait. Bouillonnant de rage, elle approcha son visage du sien et le fixa droit dans les yeux, le regard jetant des éclairs.

« Tu avais promis que je pourrais faire partie de ton équipage, et tu es parti sans moi ! aboya-t-elle.

- J'ai oublié… ? »

ZBAFF !

Aïe. Elle avait beau n'avoir que dix-huit ans, elle cognait dur ! Il ne la connaissait que depuis quelques mois, tout juste une année, mais c'était assez pour savoir qu'elle avait un tempérament de feu. Elle était fille de pirate, avait été élevée parmi les pirates et se prenait pour un homme. Mais, malgré son allure de garçon manqué, elle était belle… Jack n'avait jamais osé lui faire des avances, en revanche, tant il avait eu peur de sa réaction. Cette fille, c'était une sacrée histoire, un sacré bout de femme.

Secouant la tête et faisant des petits mouvements de la mâchoire pour vérifier qu'il n'avait rien de cassé, il se tourna à nouveau vers elle.

« D'accord. J'ai menti, avoua-t-il. Ca te va ?

- Pourquoi ?

- Tu es une fille ! Je ne peux pas t'emmener, Ana ! Pas avec tous ces… pirates… mécréants… je t'assure. Même déguisée en homme, tu es trop… hum… on voit tes… hein ? dit-il, la déshabillant du regard, et mimant des formes féminines, avant de reprendre ses esprits. Tu sais, c'est pas pour rien qu'on dit qu'une femme à bord ça porte malheur. »

Jack eut un mouvement de recul quand elle lui pointa son index fin et chocolaté sous le nez. Elle était loin d'être satisfaite de sa réponse.

« Ce sera pire de ne pas m'avoir ! » menaça-t-elle avant de tourner les talons et de s'éloigner, mécontente.

Faisant la moue, Jack réfléchit à ses paroles durant quelques secondes. Qu'avait-elle voulu dire par là ? Puis, il haussa les épaules et rejeta la pensée dans un coin de sa cervelle avant de se diriger vers la Taverne de la Mariée Fidèle.

A leur tour, les matelots du Black Pearl débarquèrent, un à un, afin d'aller profiter du temps libre dont ils disposaient jusqu'au prochain départ. Seul le géant resta à bord, et Hector Barbossa fut l'un des derniers à descendre. Il s'attarda un peu sur les quais en compagnie de Twig, le pirate écossais et Koehler, un jamaïcain à dreadlocks et à l'air féroce.

« Moi je dis : on tue Sparrow et on lève l'ancre ! proposa soudain ce dernier.

- Nan, pas de ça ! rétorqua Barbossa. Je réserve à Jack Sparrow une fin toute particulière et bien plus cruelle qu'une simple balle entre les deux yeux. De plus, j'ai malheureusement besoin de lui vivant pour un dernier « détail » : il est le seul à savoir où se trouve le trésor de Cortès !

- Et s'il ne veut pas le dire ? » interrogea Twig, inquiet.

Hector laissa échapper un rictus machiavélique.

« Il parlera, affirma-t-il, sûr de lui. Croyez-moi, il parlera ! »

 

oOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoO

Deuxième partie

 

Un peu plus tard dans la nuit, Jack en était à sa deuxième chope de rhum et était particulièrement détendu, quand une blonde pulpeuse vint s'installer sur ses genoux en se trémoussant et lui mettant sous le nez son décolleté pigeonnant. Il en demeura bouche bée, quelques secondes, comme hypnotisé.

« Bonsoir, gloussa-t-elle d'une voix quelque peu nasillarde. J'm'appelle Giselle, et toi, c'est quoi ton nom, beau brun ? »

L'espace d'un instant, il avait oublié. Il secoua la tête et releva les yeux vers son visage. Elle avait un joli minois caché derrière une épaisse couche de maquillage vulgaire. Il ne parvint pas à déterminer son âge. Tout ce fard la vieillissait affreusement.

Il se racla la gorge et remit ses neurones en marche.

« Euh… je suis le capitaine Jack Sparrow, se présenta-t-il, légèrement éméché, passant un bras autour de sa taille. Enchanté de faire ta connaissance, belle Giselle. »

Le compliment la fit rire à gorge déployée, offrant ses formes généreuses à son regard affamé. Il sentit les vapeurs d'alcool lui monter à la tête et la chaleur du corps de la fille de joie contre le sien acheva de l'enivrer. Il fit mentalement le compte des jours passés en mer, des jours passés sans…

« Capitaine ! s'exclama-t-elle, interrompant ses pensées. Tu dois avoir un gros bateau. »

C'était dit avec tant d'innocence feinte, et il avait un tel besoin charnel, qu'il trouva cette petite phrase ambiguë.

« Oh oui, il est très gros, il est… énorme… impressionnant. Il fait souvent peur aux jeunes filles, d'ailleurs, » se vanta-t-il, cédant à l'ambigüité de la situation.

Il allait passer à la vitesse supérieure et lui proposer de faire plus ample connaissance quand, du coin de l'œil, il vit Hector Barbossa, son second, pénétrer dans la taverne et se diriger vers lui. Voilà qui annulait ses plans pour la nuit. Il soupira.

« Bugger…

- Quoi ?

- Un imprévu. Désolé, je crois qu'il va falloir remettre cette conversation très intéressante à plus tard, ma belle, répondit-il, avec une moue déçue et l'invitant à quitter son giron.

- Je t'attendrai, » murmura-t-elle en se levant et lui décochant un clin d'œil séducteur, avant de s'éloigner.

Jack la regarda disparaitre dans la foule de pirates présents dans la taverne, puis tourna les yeux vers Hector, dont la vision était beaucoup moins agréable.

« Jaaaaack ! salua ce dernier, un rictus carnassier accroché aux lèvres.

- Hector ! Et c'est capitaine Jaaaaack, au fait ! » rétorqua-t-il, un peu agacé par son ton.

Faisant fi de son commentaire, Barbossa prit place face à lui et fit signe à une serveuse de leur apporter chacun une chope de rhum.

Ils burent en silence pendant cinq bonnes minutes, des minutes qui leur parurent très longues à tous deux. Barbossa réfléchissait à la meilleure façon de faire parler Jack, et celui-ci, qui ne se doutait pas de ce que manigançait son second, eut néanmoins un mauvais pressentiment et se sentit tout à coup mal à l'aise.

N'en pouvant plus de ce silence qui s'éternisait, il décida de briser la glace.

« Visiblement, il n'y a pas le feu au Pearl, tenta-t-il de plaisanter, avant de devenir inquiet. N'est-ce pas ?

- Nan, ricana Hector, que l'inquiétude de Jack amusait grandement. Je suis juste venu trinquer avec mon capitaine, en toute camaraderie, » ajouta-t-il, ne parvenant pas à avoir l'air sincère.

Jack fronça les sourcils, dubitatif. Ce n'était pas le genre d'Hector de venir « trinquer avec son capitaine » et encore moins « en toute camaraderie ». De deux choses l'une : soit, il était déjà rond comme une barrique, soit il lui cachait quelque chose. Mais, il n'avait pas eu l'air de tituber en arrivant, et il parlait encore clairement…

Non, il y avait anguille sous roche. C'était louche.

Finissant sa chope, Barbossa fit signe à la serveuse d'apporter une nouvelle tournée, l'air de rien.

Une heure plus tard, ce fut Jack lui-même qui fut rond comme une barrique. D'ordinaire, il ne savait pas dire non à l'appel du rhum, mais, cette nuit-là, les chopes s'étaient succédées à une telle vitesse qu'il n'avait pas été capable de résister. Les quelques inquiétudes qu'il avait eues au sujet de l'attitude d'Hector avaient été endormies.

Barbossa était satisfait. Son plan avait fonctionné à merveille. Il avait beau être saoul lui-même, il était encore tout à fait conscient de la situation, assez pour s'apercevoir qu'il était temps de passer aux choses sérieuses. Sparrow avait eu son compte, un peu plus et il ne parlerait plus du tout. Il était temps de rentrer.

A ce moment-là, voulant se redresser dans son siège et ajuster son tricorne sur sa tête, Jack bascula et tomba de sa chaise à la renverse, les quatre fers en l'air.

Feignant la bienveillance, le second lui proposa son aide et c'est ainsi qu'ils rentrèrent au Black Pearl, cahin-caha, Hector soutenant son capitaine d'un bras ferme, et le capitaine en question chantonnant à tue-tête et bredouillant des choses qui n'avaient aucun sens.

« Hic- On forme une-une sacrée équi-hips-e toi et moi, mon cher Hic-tor, balbutia-t-il, esquissant un sourire benêt.

- Ouiii, acquiesça Barbossa, dans un rictus hypocrite. Pour sûr. Et justement, je me disais que comme dans une équipe on doit tout partager, ça vaut aussi pour l'emplacement du trésor de Cortès. J'imagine que tu sais où il se trouve.

- Quel trésor ? demanda Jack, semblant ne pas se souvenir, ce qui provoqua l'inquiétude de son second. Aaaah, oui, LE trésor ! s'exclama-t-il tout à coup, la mémoire lui revenant. Hic- Aucune idée. »

Refusait-il de coopérer ? Cette réponse ne fut pas du goût de Barbossa qui faillit perdre patience et le laisser tomber pour rentrer tout seul au Black Pearl, quand Jack reprit :

« Y avait une énim… une inig… une énigme au dos du croqu-hips... Mais c'est du chinois… Enfin, non, c'était de l'hips-pagnol, mais j'ai traduit… pas en chinois, hein –hic-… mais au final c'est quand même du chic-nois, alors… »

Une énigme ? Qu'est-ce que c'était que cette histoire, encore ? Bien sûr, Barbossa s'était douté que le trésor de Cortès n'allait pas être facile à trouver, mais… une énigme ? Sparrow était sûrement en train de débloquer.

« Ca parlait de capa… capara… hips- carapace, et de soleil qui se couche… euh non, qui se lève et qui se couche… euh, non –hic- c'est pas ça non plus… qui se couche et qui… je sais plus, » bredouilla Jack, de plus belle.

Le second leva les yeux au ciel, exaspéré. Même saoul comme un cochon, « son capitaine » était bavard et insupportable. Certes, le but avait été de le faire parler, mais quand il était lancé on ne pouvait plus l'arrêter.

« Euh, si je pouvais jeter un œil à cette énigme, peut-être que je pourrais t'aider à la déchiffrer. Où as-tu mis le croquis ? » interrogea Hector, tentant, en vain, de ne pas paraitre trop insistant.

Mais Jack n'était désormais plus en état de se méfier, et il lui donna la réponse, à la grande satisfaction du second qui ne put réprimer un sourire triomphal. Le trésor de Cortès était à portée de main, et le Black Pearl serait à lui, cette nuit-là même. Il deviendrait bientôt le capitaine Hector Barbossa.

Quand ils montèrent à bord du Black Pearl, Jack était tellement imbibé qu'il en perdit connaissance et sombra dans un sommeil profond. Le plan de Barbossa continuait de fonctionner à merveille. Son ex-capitaine était un incapable, ça avait été presque trop facile.

Exaspéré par la proximité de ce dernier, il s'en débarrassa soudain pour le coller dans les pattes du géant sans nom.

« Mettez-moi cette limace aux fers ! ordonna-t-il. Et arrangez-vous pour qu'il reste en vie jusqu'à notre prochaine escale ! »

Puis il tourna les talons et se dirigea vers la cabine du capitaine où était censé se trouver l'indice menant au trésor. Il ne prit pas de gants pour le chercher et retourna toutes les affaires de Sparrow sur son passage. Il n'eut aucune délicatesse pour les effets de son désormais prédécesseur, qu'il méprisait par-dessus tout.

Quand il trouva le bout de tissu, il le retourna, lut l'énigme, et recommença à fouiller. C'était de l'espagnol, et il ne connaissait pas l'espagnol, mais Sparrow lui avait dit avoir traduit ces lignes, quelque part. Il fourragea parmi les nombreux parchemins qui s'entassaient pêle-mêle sur la table et mit enfin la main sur la traduction.

Jadis une vieille croix engloutie

Je suis un tombeau pour celle qui gît

Ne me reconnait que celui qui m'a vue

Je disparais aux yeux des inconnus

Ecumeur des mers, pour me découvrir

Vingt milles il te faudra parcourir

Tournant le dos à la carapace

Là où le soleil renaît mais jamais ne trépasse

Il leva les yeux au ciel.

« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? » marmonna-t-il, agacé.

Néanmoins, il fut presque sûr d'une chose : à en juger par le croquis qui se trouvait de l'autre côté, la croix faisait sans nul doute référence à la forme de l'île sur laquelle se trouvait le trésor. Mais que signifiait cette histoire de gisante, de carapace et de soleil, il n'en avait aucune idée.

Repoussant le problème dans un coin de son cerveau, il fourra le bout de tissu et la traduction dans la poche intérieure de sa veste et sortit.

Tout l'équipage était rassemblé sur le pont, Twig et Koehler en tête. Bill Turner était là également, un peu en retrait. Il était fou de rage, il avait appris ce qui venait de se passer et il n'était pas d'accord. Mais il n'avait pas le choix…

« Les amis ! commença Barbossa, s'adressant à tous. Vous m'avez fait confiance, et votre confiance sera bientôt récompensée. J'ai entre les mains l'indice qui nous mènera au trésor de Cortès, et je vous promets, sur ma vie et sur mon honneur, que je ferai de vous des hommes riches ! J'en fais le serment devant Poséidon, lui-même ! »

Il fut acclamé par des cris de « hourra ! » et de « yarrr ! ».

« Que ceux qui sont avec moi me rejoignent ! Quant aux autres… ils sont libres d'aller rejoindre Sparrow dans sa cellule, » menaça-t-il, afin de bien leur faire comprendre à qui ils avaient à faire.

Il y eut un bref silence pendant lequel les pirates semblèrent réfléchir en se regardant tour à tour. Mais nul n'osa protester et tous se joignirent à lui en reprenant leurs hurlements de plus belle. Ils étaient ravis. Ils avaient enfin le capitaine qu'ils voulaient, le capitaine qu'ils méritaient…

Seul Bill le Bottier resta silencieux. Il n'avait aucune envie de partager leur joie ou de se joindre à eux. Il se contenta de les maudire intérieurement. Il se sentait si impuissant. Il se sentait mal aussi. Il n'avait rien dit, rien fait. Maintenant, Jack allait mourir, par sa faute.

Le capitaine Sparrow se réveilla le lendemain dans la matinée, avec une énorme gueule de bois qui l'empêcha de réaliser qu'il avait dormi dans une cellule à fond de cale. Il grimaça quand il sentit une odeur désagréable lui chatouiller les narines.

« Qu'est-ce qui pue comme ça… ? » gémit-il, d'une voix rauque.

Ce fut à ce moment précis qu'il prit conscience de son environnement inattendu. Il écarquilla les yeux, surpris, fit la moue et grimaça de plus belle quand il s'aperçut qu'il avait vomi juste à côté de sa « couche » improvisée.

« Bugger… j'étais tellement ivre que je me suis enfermé dans une cellule pour roupiller, » chuchota-t-il, incrédule.

Il avait bien dit qu'il finirait par avoir des ennuis à force de boire !

Il aperçut alors le géant qui faisait le pied de grue devant les barreaux de sa « prison » et il s'approcha de lui, prudent, presque sur la pointe des pieds afin de ne pas l'énerver.

« Euh… hé, mon grand… ! C'est gentil d'avoir veillé sur moi cette nuit, mais fais-moi sortir de là maintenant… s'il te plait, » dit-il, sur un ton presque suppliant.

Mais le maitre d'équipage ne bougea pas et se contenta de lui sourire d'un air machiavélique et moqueur. L'inquiétude de Jack fut réveillée en un instant. Il fronça les sourcils. Qu'est-ce que c'était que cette histoire encore ? A quoi jouait-il ?

« Hahaha, ricana-t-il, comme s'il venait de faire une bonne blague. Non allez, sans rire, laisse-moi sortir. »

Il entendit tout à coup un autre ricanement, descendant les escaliers. Un ricanement hypocrite et grinçant qu'il aurait reconnu entre mille. Barbossa venait à sa rencontre, accompagné de Bill le Bottier.

« Oooh, ne t'inquiètes pas, Jaaaack, tu vas bientôt sortir, dit-il, dans un sourire faussement amical.

- Capitaine ! Capitaine Jack, Hector, je n'arrête pas de te le dire, » rétorqua Jack, perdant son sang froid, cette fois.

Si c'était une blague, ce n'était vraiment pas drôle ! Il était définitivement inquiet désormais. Que s'était-il passé durant la nuit ? Qu'avait manigancé son second ? Qu'avait-il bien pu manquer ? Il tenta de se souvenir de la veille… il était allé à la taverne, comme souvent… il avait bu, comme toujours… il avait même fait la connaissance d'une jolie poupée blonde… et puis Barbossa était arrivé… et le trou noir, il ne se souvenait plus de ce qui s'était produit ensuite.

Cherchant du soutien, il tourna les yeux vers Bill Turner, qui baissa les siens, honteux.

« Je suis désolé, Jack… je suis terriblement désolé, » murmura-t-il, tristement.

Soudain, l'ampleur du drame lui explosa au visage comme un tir de canon. Sentant la panique s'emparer de lui, il appela Bill à son secours.

« Billy… ! Que s'est-il passé ? »

Mais il n'obtint aucune réponse de Bill qui gardait les yeux fixés sur le sol et semblait serrer les dents pour se retenir de hurler lui aussi.

« Ouii ! répondit Hector, satisfait. Tu as devant toi le nouveau capitaine Hector Barbossa !

- Quoi ? »

Jack n'en revenait pas. Il était en train de faire un cauchemar, il avait trop bu, il allait se réveiller… ! Il se pinça, plusieurs fois, mais dut se rendre à l'évidence, ce n'était pas un cauchemar, c'était trop réel…

Il avait osé. Barbossa avait osé monter une mutinerie contre lui pour se faire nommer capitaine ! Ce type était réellement prêt à tout pour obtenir ce qu'il voulait ! Et il en avait rencontré des types sans scrupules ! C'était la goutte de rhum qui faisait déborder la bouteille, cette fois. La panique laissa place à la colère.

« Alors, c'est ça… ? C'est ce que tu voulais depuis le début : ma place, cracha-t-il, dégouté.

- MA place, en vérité, rectifia Barbossa.

- Oh oui, je vois… ça ne te plaisait pas de n'être que le second, hein ? Mais, ça ne change rien, mon gars, tu n'es encore une fois que le second capitaine du Black Pearl. Tu seras toujours le second, que tu le veuilles ou non, le nargua Jack, la colère le rendant acerbe et condescendant.

- Mais, ça n'est pas toujours le premier arrivé qui gagne !

- On parie ? »

Barbossa ne répondit pas, et préféra le fusiller du regard et tourner les talons avant de faire signe à Bill de lui mettre les fers et de l'amener sur le pont. Ce qu'il fit en trainant les pieds. Barbossa l'avait fait exprès. Il voulait confronter Bill à sa honte, il voulait lui faire payer son désaccord et prenait un malin plaisir à l'humilier.

« Je suis désolé, Jack, murmura-t-il à nouveau en faisant sortir son ancien capitaine de sa cellule.

- Je sais, » soupira le dit ancien capitaine.

Il n'en voulait pas à Bill de ne pas l'avoir prévenu. Il le connaissait assez pour savoir qu'il regrettait réellement de n'avoir rien dit, et que quelque chose l'avait empêché de le faire. Il imaginait très bien ce que ça pouvait être, connaissant Barbossa et son machiavélisme habituel. Non, en fait, Bill n'était pas le fautif dans cette histoire, il était lui-même le fautif, il s'était douté quelque part que ça finirait comme ça, mais il avait refusé d'y croire, il avait été naïf.

Mais, ça, il n'aurait jamais osé l'avouer.

De plus, même si Bill avait pu le prévenir, à deux contre quarante, ça n'aurait rien changé. Ils auraient juste partagé la planche. Il préférait de loin marcher sur cette planche, seul. En fin de compte, finir seul, c'était peut-être là son destin. N'était-ce pas ce que son père avait dit souvent ? Qu'on était seul, quoi qu'il arrivât, et qu'on ne pouvait compter que sur soi-même ?

« … je me disais que, comme dans une équipe on doit tout partager, ça vaut aussi pour l'emplacement du trésor… »

S'avançant lentement parmi les mutins qui jubilaient, la voix de Barbossa lui revint en tête, comme un écho très lointain, à travers la brume… Jack se souvint brusquement de ce qui s'était passé cette nuit-là. Il comprit instantanément qu'il avait été dupé. Le second l'avait fait boire pour mieux le faire parler. Il lui avait livré le croquis et l'énigme qui allait avec.

« Et maintenant… sur la planche ! » ordonna Barbossa en lui pointant son épée sur le torse.

Jack s'exécuta, lentement mais gardant la tête haute. Ils avaient mis les voiles pendant la nuit, et avaient jeté l'ancre au large d'une toute petite île déserte. Il se tourna vers Barbossa, avec prudence.

« Tu n'as pas oublié ce que dit le Code, quand même ? lança-t-il, d'un air de défi.

- Non, je n'ai pas oublié ! »

On lui amena le pistolet de Jack et une bouteille d'eau.

« Un pistolet avec une seule balle, et une bouteille d'eau, ricana-t-il. Mais, comme je doute que l'eau soit ta boisson préférée, j'imagine que ce sera rapide ! »

Il jeta le tout à la mer avec une expression féroce.

« Je te fais gouverneur de ce pâté de sable. Maintenant, saute ! exigea-t-il.

- Mon gars, tu fais une grave erreur… je ne crois pas que tu veuilles faire ça…

- Oh que si, j'en suis tout à fait sûr, au contraire !

- Très bien, dit-il avant de se diriger à reculons vers le bord de la planche. Alors, souviens-toi bien de ce jour où tu as trahi le capitaine… Jack Sp… »

PLOUF !

Jack avait basculé par-dessus bord avant de pouvoir finir sa phrase, et l'équipage partit d'un éclat de rire plus tonitruant que jamais. HectorBarbossa secoua la tête et leva les yeux au ciel. Sparrow était un bouffon, ni plus ni moins.

Ce dernier disparut sous la surface pendant une bonne trentaine de secondes et Barbossa, pensant que c'était fini, esquissa un sourire narquois et allait tourner les talons quand un autre plouf retentit et qu'une voix s'éleva à nouveau.

« Parce que tu le regretteras un jour, sois-en sûr ! Je te retrouverai, Hector, c'est une promesse ! hurla Jack avant de s'éloigner à la nage en direction de l'îlot.

- Si tu survis, ce dont je doute ! » lui cria Barbossa, en retour.

Mais Jack était déjà trop loin pour entendre. Le nouveau capitaine du Black Pearl n'avait que faire de ses menaces. Il les balaya d'un revers de la main et ordonna qu'on levât l'ancre rapidement. Il voulait être loin de là, à présent, et il ne voulait plus jamais avoir à faire à cette misérable limace de Sparrow ! Le Pearl était à lui désormais, ainsi que le trésor de Cortès.

Quelques minutes plus tard, Jack, ayant presque atteint l'île, se tourna à nouveau vers le Black Pearl qui disparaissait déjà à l'horizon.

« Oh, au fait, il est maudit ce trésor ! ... mince, j'ai oublié de te le dire, c'est bête, » railla-t-il, tentant en vain de se remonter le moral.

Puis, il acheva de rejoindre la plage et s'y écroula, à bout de souffle. Il se laissa ensuite aller à sa mélancolie. A peine deux ans plus tôt, il avait signé un pacte avec Davy Jones pour récupérer le Pearl, au prix de son âme, rien que ça, et il venait maintenant de le perdre à nouveau. Le sort s'acharnait contre lui, décidément.

Mais il n'avait pas dit son dernier mot. Il allait quitter cette île, récupérer sa précieuse perle et user de cette seule balle qui lui restait sur son mutin de second.

« Même si ça doit me prendre dix ans, je t'aurai, Barbossa, je t'aurai ! » jura-t-il enfin avant de perdre connaissance.

 

oOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoO

Epilogue

 

Trois jours après, sur l'île déserte, Jack avait eu la chance de découvrir une cachette qui contenait du rhum et qui appartenait sans nul doute à des trafiquants. Elle avait l'air d'être assez récente, ce qui voulait dire qu'ils allaient revenir. Mais, quand ? Il n'en avait aucune idée. Assez vite, il espérait. Avec tout ça, il n'avait pas eu soif, mais il n'y avait pas de nourriture sur cette île, et il avait très faim, maintenant.

Présentement allongé sur la plage, inerte, les bras en croix, il attendait, profitant des vagues qui le caressaient légèrement et lui apportaient un peu de fraicheur dans cette fournaise. Il avait pourtant l'habitude de la chaleur des Caraïbes, mais le soleil cognait sur ce petit tas de sable et l'ombre était rare voire quasi inexistante à certaines heures de la journée. Il étouffait.

Si les trafiquants ne venaient pas rapidement, il allait peut-être bien mourir de chaud avant de mourir de faim.

Il lui restait son pistolet… mais il ne voulait pas avoir à s'en servir sur lui-même. Il préférait encore être dévoré vivant par une tortue de mer.

C'était une idée.

S'il restait allongé suffisamment longtemps pour qu'elles s'habituent à lui, il pourrait peut-être attraper un couple de ces tortues de mer et les attacher pour faire un radeau.

Mais il n'avait pas de corde.

« Bah, j'utiliserai des poils de mon dos, » décida-t-il enfin.

Il en était là de ses élucubrations quand il se redressa brusquement et vit qu'un navire fonçait droit sur son tas de sable. Il écarquilla d'abord les yeux, surpris, et ne put ensuite retenir un gigantesque sourire. C'était son billet de sortie. Il allait enfin pouvoir quitter cette île, et Hector Barbossa allait regretter ce qu'il lui avait fait. Il n'accorderait plus jamais sa confiance et se méfierait de tous désormais.

« On ne peut compter que sur soi-même » devint dès lors une autre de ses devises et pour la première fois de sa vie, il donna raison à celui à qui il avait, tant de fois, essayé de donner tort.

FIN

Ecrit par Titvan, à 00:42 dans la rubrique Fanfictions.
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Vendredi (10/09/10)
Survivre en ennemis - Syrène

Résumé : Quand Jack Sparrow et Hector Barbossa sont obligés de s'entraider pour survivre.

Rating : T

Disclaimer : Les personnages de Jack et Hector sont à Disney, la chanson Survivre en ennemis est de Soldat Louis.

________________________________________________

C'était un bouge infâme du bout du monde, un de ces lieux dans lesquels la crapulerie et la crasse semblaient copuler sans plaisir dans un morne, las et perpétuel abandon. L'odeur qui s'en échappait prenait le client à la gorge vingt pas avant d'atteindre la porte, un mélange fétide d'alcool bon marché, de graillon, de sueur rance, d'urine et de vomissures.

Des remugles puissants capables de faire fuir le passant non averti. Un innocent –ou un inconscient – aurait-il bravé l'odeur pour s'aventurer à pousser la porte disjointe qu'il aurait rapidement fait marche arrière en voyant la physionomie des clients habituels.

Rien de tout cela n'affectait Jack Sparrow qui, d'une démarche plus chaloupée encore qu'à l'ordinaire, se dirigeait vers la porte lorsque précisément, celle-ci s'ouvrit poussée de l'extérieur.

L'homme qui entra dans la taverne n'était pas lui non plus un passant inexpérimenté, non plus qu'il n'en était à sa première visite. Dans le même temps qu'il poussait le battant, ses yeux perçants faisaient rapidement le tour des lieux et tombaient inexorablement sur Jack. Lequel, de son côté, venait de tomber en arrêt presque à la manière d'un chien de chasse.

Aucun des deux hommes ne le cédait à l'autre pour les réflexes et la rapidité : à peine s'étaient-ils entraperçus et reconnus que leurs deux pistolets jaillirent, se menaçant mutuellement.

- Toi ! brailla Hector Barbossa.

- Hector ! siffla Jack, une dangereuse lueur faisant luire ses yeux sombres. Où est mon navire ?

- Où est ma carte ?

Durant un instant ils se mesurèrent du regard, le doigt crispé sur la détente de leurs armes, le regard aussi dur et les mâchoires aussi contractées l'un que l'autre.

Quand, dans le dos de Barbossa, la porte s'ouvrit à nouveau, à la volée cette fois, le vieux pirate pivota sur ses talons sans pour autant détourner le canon de son pistolet de Jack, qui pour sa part fit un rapide pas en arrière en voyant le rouge des uniformes envahir les lieux.

- Que personne ne bouge ! clama une voix autoritaire. Jetez vos armes ! Au nom du roi, vous êtes tous en état d'arrestation.

- Un bleu, pensa Jack, dont le regard vif cherchait une issue.

- Un jeunot, songeait Barbossa au même instant, les muscles bandés.

- Jetez vos armes ! répéta le jeune officier d'un air assez pompeux, en s'avançant d'un pas théâtral et en regardant plus précisément Barbossa qui se trouvait à quelques pas de lui.

Pour seule réponse, le pirate dirigea vers lui son pistolet et fit feu. Les yeux de sa victime s'écarquillèrent brutalement, sa bouche s'ouvrit en « O », tandis qu'une tache rouge s'élargissait rapidement sur sa poitrine.

Hector n'avait pas attendu pour voir : dégainant son sabre, il s'était rué sur les soldats avant que ceux-ci puissent ouvrir le feu à leur tour et, profitant de l'effet de surprise, il tenta désespérément de se frayer un chemin jusqu'à la sortie. En vain toutefois, car c'était tout un peloton d'infanterie qui se massait à la porte de la taverne.

Rejeté en arrière, Barbossa se heurta à Jack Sparrow et d'un même mouvement, sans avoir besoin de se concerter, mus par le même instinct, les deux hommes se mirent dos à dos, l'arme au poing, pour tenir tête à la horde en uniforme qui les assaillait de toutes parts.

Durant quelques secondes, le combat fut d'une férocité inouïe. Gênés par leur nombre et l'exiguïté des lieux, les soldats ne pouvaient se servir de leurs armes à feux.

Adossés pour assurer leurs arrières sans se gêner, les deux pirates, luttant pour leur vie et leur liberté, se battaient comme des diables, tranchant, taillant, pourfendant.

Cependant, tout en jouant du sabre Jack faisait fonctionner son esprit à toute vitesse. Contraint cette fois d'accepter l'affrontement direct, il savait bien que leurs chances étaient nulles et que son rival et lui-même livraient là un combat désespéré qui ne pouvait avoir d'issue.

Tout en parant les attaques dirigées contre lui, il adressa une grimace à ses adversaires et désignant Hector d'un mouvement de tête, il demanda sur le ton de quelqu'un qui s'apprête à faire une déclaration fondamentale :

- Vous savez qui c'est ?

Personne ne répondit et les soldats ne parurent pas très curieux de connaître la réponse à la question posée. Ce qui n'empêcha pas Sparrow de poursuivre avec emphase :

- C'est le capitaine du célèbre Black Pearl, mes amis ! Hector Barbossa en personne, l'un des neuf seigneurs de la flibuste !

- A quoi tu joues, Jack Sparrow ? siffla ledit seigneur sans cesser de ferrailler.

- Hector Barbossa ? lança une voix au-delà du premier rang des combattants. Jack Sparrow ? Il faut les prendre vivants ! Il y a une récompense pour leur capture !

- Oh ! fit Jack, mimant la surprise. C'est vrai ? Et c'est une grosse récompense ?

Tout en disant ces mots, il tira de sa ceinture le pistolet qu'il y avait précipitamment rangé un instant plus tôt et profitant du léger flottement qui se faisait sentir dans les rangs ennemis -savoir que l'on a en face de soi deux des plus célèbres et des plus recherchés pirates des Caraïbes, ça fait un choc- il pointa son arme vers le plafond et tira, sectionnant la corde qui maintenait sous les poutres grasses un antique porte-bougies noirci par la crasse et la fumée. Celui-ci chut lourdement et s'écrasa sur les militaires, creusant un instant leur masse compacte.

Profitant de l'ouverture qui s'offrait, Jack ne perdit pas une seule seconde : il renfonça son pistolet dans sa ceinture, franchit d'un bond de tigre les trois mètres qui le séparaient d'une fenêtre crasseuse tout en empoignant un tabouret bancal au passage, et s'en servit comme d'un bélier pour défoncer ladite fenêtre et se jeter au travers, dans un grand fracas de verre brisé et de bois qui éclatait.

Il prit assez rudement contact avec le sol de la ruelle qui jouxtait la taverne et se redressait sur les genoux et les mains quand un poids inattendu, le heurtant avec force, le renvoya au sol : Hector Barbossa venait de suivre le même chemin que lui. Les deux pirates roulèrent pêle-mêle dans le caniveau, dans un impressionnant fouillis de bras et de jambes ainsi que force imprécations, mais ils se relevèrent rapidement et s'élancèrent en courant dans la venelle, poursuivis par les cris des soldats puis le martèlement de leurs pas. Comme autant d'avertissements, quelques balles commencèrent à frapper les pavés autour d'eux, au grand effroi des passants qui se hâtèrent de vider les lieux. Les fugitifs quant à eux ne demandèrent pas leur reste et se jetèrent hâtivement dans une ruelle adjacente.

Sans se soucier l'un de l'autre mais animés par la même logique, les deux hommes se perdirent de leur mieux dans des ruelles sordides, multipliant les crochets, se dissimulant chaque fois que cela leur était possible, augmentant peu à peu la distance entre leurs poursuivants et eux sans toutefois parvenir à les semer. Ils finirent par arriver sur les rives d'un canal aux eaux sales qu'ils suivirent vers l'aval. Au bout d'une dizaine de minutes, ils finirent par retrouver le front de mer, sur une rive escarpée et rocheuse qui s'élevait graduellement sur leur droite, manifestement bien loin du port.

Au loin derrière eux, ils entendaient distinctement se rapprocher les pas rapides des soldats.

- Aucun moyen de fuir par là, grogna Barbossa.

- Mais possible de gagner du temps ! lança Jack en s'élançant vers les rochers. Ils nous veulent vivants, n'oublie pas ! Enfin… dans la mesure du possible.

Agile comme un singe, il entreprit de dégringoler de rocher en rocher vers la grève proprement dite, une bonne trentaine de mètres en contrebas. N'ayant guère le choix, Hector le suivit.

- Ils ne pourront pas manquer de nous voir dès que nous serons en bas, observa t-il, en prenant soin de demeurer autant que possible à l'abri du roc. Ils vont nous tirer comme des canards plutôt que risquer de nous voir nous échapper.

Jack ne répondit pas.

Pourtant, une fois qu'il prit pieds sur la grève, tout en regardant désespérément autour de lui il songea que son ennemi personnel avait probablement raison. Ils avaient à nouveau gagné un peu de temps, sans plus.

Essoufflé par la rapide désescalade, Hector pour reprendre son souffle demeura un instant immobile. Les deux poings sur les hanches, il réfléchissait à la meilleure manière d'agir quand Jack se laissa tomber à genoux face à la paroi rocheuse : il venait d'apercevoir dans un repli de rocher une étroite ouverture triangulaire, tout juste assez large pour livrer passage à un homme.

- Qu'est-ce que tu fais ? demanda Hector, éberlué, en le voyant se glisser à quatre pattes dans la brèche.

- Je cherche des palourdes, répondit Sparrow avec le plus grand sérieux.

Barbossa roula des yeux d'un air excédé mais, déjà, son adversaire de toujours avait disparu, comme avalé par le rocher.

Hector hésita un instant, puis ne voyant pas son ennemi reparaître en marche arrière comme il s'y était attendu, il grimaça et s'agenouilla à son tour pour regarder dans l'ouverture. Un étroit boyau de pierre s'enfonçait sous la falaise. En grommelant, le pirate s'engagea lui aussi dans le conduit, rampant sur les genoux et les mains. Il entendit bientôt la reptation de Jack devant lui et discerna vaguement une forme sombre obstruant le passage.

- Tu trouves que c'est digne de deux des membres de la cour des frères, toi ? grogna t-il avec hargne. Ramper à quatre pattes dans un tunnel qui ne mène probablement nulle part ?

- Je ne t'ai pas obligé à me suivre, l'ami ! se borna à répondre Sparrow.

Ils progressèrent ainsi durant quelques instants encore, l'obscurité se faisant plus épaisse à mesure, puis Jack s'arrêta assez brusquement et Hector, qui ne le distinguait plus guère, vint donner du nez contre son postérieur. Le juron qu'il poussa aurait fait rougir un corps de garde.

- Eh ! Pas de ça ! Tu n'as aucune chance avec moi, savvy ? persifla Jack qui apparemment tâtonnait dans l'obscurité à la recherche d'un nouveau passage.

- Même si j'étais de ce bord là, riposta Barbossa, sarcastique, ce n'est sûrement pas sur toi que je jetterais mon dévolu !

- Tant pis pour toi, l'ami ! répliqua Jack, qui tenait à avoir le dernier mot. Tu ne sais pas ce que tu perds.

Il semblait avoir trouvé ce qu'il cherchait, car il se redressa à demi et entreprit de se faufiler dans une faille encore plus étroite, un peu en hauteur.

- C'est de la folie, Jack ! émit Hector. Nous allons nous retrouver coincés et crever là comme des rats au fond d'un trou !

- Ca te conviendra très bien ! assura Sparrow.

Il ignora les injures dont son ennemi accueillit sa réflexion et au bout d'un moment –Hector, malgré ses réserves, l'ayant suivi faute d'avoir vraiment une autre solution- il atteignit une sorte de crevasse aux parois à pic, dans laquelle il put enfin se remettre sur pieds. Là-haut, tout là-haut, une faible lueur prouvait que la grotte communiquait avec l'extérieur.

- Eh bien voilà ! fit Jack, satisfait. Nous allons attendre tranquillement ici qu'il fasse nuit, et nous pourrons sortir bien tranquillement.

- C'est ça, grogna Hector, à demi convaincu. On verra bien !

Il s'assirent et attendirent, en effet, en silence car ils refusaient de s'adresser la parole si ce n'était pas indispensable, jusqu'à ce que d'un même mouvement, animés par la même inquiétude, tous deux dressent brusquement l'oreille : du tunnel qu'ils avaient suivi jusqu'à la crevasse montait, lointain encore mais de plus en plus précis, un bruit qui glaça leurs cœurs pourtant endurcis : un long glissement le long de la roche suivi de clapotements qui firent dresser leurs cheveux sous leurs bandanas.

- La mer ! fit Barbossa. La mer monte et nous sommes coincés au fond de ce trou ! Je le savais, que c'était de la folie !

Désespérément, dans la faible luminosité qui parvenait jusqu'à eux, ils examinèrent les parois de la grotte. Ce fut pour constater que les coquillages et les algues, qu'ils n'avaient pas distingués au premier abord, tapissaient les parois jusqu'à une hauteur impressionnante. Par ailleurs, tous deux savaient que la noyade, bien qu'inévitable lorsque l'épuisement s'emparerait d'eux, n'était pas le premier risque qui les guettait : la marée montante allait les saisir et les cogner sans relâche contre les parois, jusqu'à leur briser les os.

- Je te retiens, avec tes idées stupides !

- Tout ça c'est ta faute !

Dominant de leur mieux la peur qui commençait à les envahir, ils firent frénétiquement le tour de ce qui était devenu une prison dans l'espoir de découvrir une nouvelle issue, tentèrent d'escalader les parois désespérément lisses, et éprouvèrent, sans le dire, le même frisson glacé d'entre chair et peau lorsqu'une première giclée d'écume fusa de l'étroit boyau qui les avait menés là.

Une dernière fois Jack fit le tour de la crevasse, levant les yeux vers les hauteurs inaccessibles, et il plissa soudainement les paupières en repérant, à plus de trois mètres du sol, une étroite saillie dans la paroi. Hors de portée…. et pourtant ?

- Fais-moi la courte échelle, Hector ! lança t-il d'une voix pressante.

- Hein ?

- Là-haut, il y a un repli où s'accrocher. Et peut-être un peu plus haut aussi, qui sait ?

- C'est ça ! ricana Barbossa. Tu joues les filles de l'air, et moi j'agite mon chapeau pour te dire au-revoir ?

- Je te hisserai une fois monté.

- Oh ! Voyez-vous ça ! Va savoir pour quelle obscure raison, je n'arrive pas à te croire !

- Tu me brises le cœur ! Mais laisse-moi te faire observer que si je te laisse ici, je n'arriverai pas seul jusqu'au sommet de cette falaise quasiment lisse…. savvy ?

A demi convaincu, Barbossa examina à son tour le mince surplomb que Jack avait repéré, laissant son regard filer jusqu'à la lumière incertaine et diffuse, là-haut, tout là-haut.

VLOUF ! fit la mer, en projetant un énorme bouchon d'écume et d'embruns dans la grotte.

- D'accord, accepta Barbossa à contre-cœur. Mais si tu essaies de filer seul, j'ai encore ma dague pour t'aider à revenir !

Sans plus perdre de temps, il s'adossa à la paroi et entrecroisa ses doigts pour faire à Jack un marchepied. Sparrow s'élança avec légèreté, s'agrippa au surplomb qu'il avait repéré et posa sans façon ses pieds sur les épaules de son rival qui grimaça, tout en cherchant le moyen de poursuivre l'escalade.

- Je crois que ça va être possible, dit-il avec une note d'espoir dans la voix. Pas facile, mais possible.

- Dépêche-toi ! grinça Hector. Tu pèses plus lourd qu'un cachalot !

- Attends… que je trouve où mettre mes pieds….

Et la prodigieuse évasion commença. Sans l'imminence du péril et la certitude de périr s'ils ne pouvaient sortir, les deux pirates, malgré leur témérité, n'auraient jamais tenté l'exploit périlleux d'escalader cette paroi glissante et quasiment lisse. Mais nécessité fait loi…. Aucun être humain, si agile soit-il, n'aurait pu non plus réussir par ses seuls moyens. Mais se faisant à tour de rôle la courte échelle pour s'aider ensuite à monter, s'aidant de leurs longues ceintures de toile pour se hisser tour à tour, plus haut, toujours un peu plus haut, les deux hommes, lentement, obstinément et aiguillonnés par leur instinct de survie, dans l'obscurité qui rendait les choses encore plus malaisées entreprirent la terrifiante escalade.

Ils ne parlaient pas. Toute leur énergie et toute leur attention étaient accaparées par cette progression verticale plus digne d'une araignée que d'un homme. Ils avaient l'un et l'autre songé un moment qu'une fois au-dessus du niveau maximum atteint par la mer ils pourraient s'arrêter, mais il apparut bien vite que c'était impossible. Il ne fallait pas davantage songer à redescendre qu'à s'attarder sur des prises aussi précaires.

Stimulés tout autant par les feulements hargneux de la mer qui, au-dessous d'eux, grondait dans le noir que par la lumière du jour qui se rapprochait, ils progressaient en oubliant totalement, pour quelques heures, leur vieille inimitié et tout ce qui se dressait entre eux.

A une quinzaine de mètres peut-être de l'ouverture par laquelle, à présent, la lumière du jour se faisait plus vive et leur facilitait grandement la tâche, Jack, épuisé, trouva enfin une corniche assez large pour pouvoir y faire une pause. Couché à plat ventre, il laissa pendre dans le vide sa ceinture afin de permettre à Hector de le rejoindre.

Soudain, au moment où le visage du vieux pirate parvenait presque à hauteur du sien, le pied de Barbossa glissa sur la roche humide et il lâcha prise avec une exclamation étouffée.

Dans un réflexe foudroyant, Jack lança ses deux mains en avant et le saisit par les deux bras, juste sous les épaules, en s'aplatissant de son mieux sur le rocher pour ne pas être entraîné dans le vide.

- Bon dieu de saleté de… commença Hector d'une voix entrecoupée.

- La ferme ! Essaie de prendre appui sur quelque chose ! haleta Jack, qui se sentait glisser.

Yeux dans les yeux, leurs fronts se touchant presque, les deux hommes s'escrimèrent durant quelques secondes, l'un à échapper au vide, l'autre à l'y aider, puis Hector eut une grimace écoeurée.

- Arrête de me souffler dans la figure ! grogna t-il. Ton haleine me donne envie de vomir ! Tu as mangé quoi, aujourd'hui ? Du poisson pourri ?

- Tu ne sens pas la brise marine non plus, entre nous ! souffla Jack entre ses dents serrées par l'effort. C'est quoi, ton parfum ? Humeur de chacal ou Vieille baleine échouée ?

Barbossa n'eut pas l'énergie de répliquer. Il pédalait dans le vide, donnant des secousses qui arrachèrent à Sparrow un grognement. Enfin, à bout de souffle tous les deux, ils parvinrent à s'affaler sur la corniche, quasiment l'un contre l'autre, le bruit saccadé de leurs respirations emballées emplissant seul le silence.

Ils s'accordèrent une assez longue pause, sans toutefois la prolonger suffisamment pour laisser leurs muscles refroidir, puis ils attaquèrent la dernière section de paroi avant la liberté.

Il leur fallut presque une heure encore et quelques frayeurs supplémentaires pour y parvenir.

Enfin, d'un dernier effort, ils se hissèrent au sommet de la falaise, sous un ciel sanglant que le couchant colorait de pourpre et d'écarlate. Le soleil, énorme disque embrasé, sombrait à l'horizon sous la surface d'un bleu de nuit de la mer.

Silencieux, les deux hommes demeurèrent un moment immobiles côte à côte à admirer le spectacle, non pour sa beauté bien réelle mais pour le fait de pouvoir en jouir, respirant profondément l'air dont ils avaient failli être privés, humant la brise du large avec une délectation nouvelle.

Durant un bref et unique instant ils se sentirent incroyablement proches, unis par l'épreuve et les difficultés qu'ils avaient affrontés et surmontés ensemble. Le temps s'altéra, le passé disparut, tout fut neuf et pur comme aux premiers jours du monde.

- On s'en ait bien tirés, commenta Jack avec un vrai sourire.

- Très bien, oui, approuva chaleureusement Barbossa, en souriant à son tour.

- On fait une bonne équipe, finalement ! ironisa Sparrow.

La magie était passée mais, pour un peu de temps encore, les deux pirates savouraient la tranquillité du soir, le soulagement de s'en être sortis, un zeste de complicité flottait encore entre eux, aussi fragile et illusoire qu'une bulle de savon. Voué à une existence aussi brève.

- Parfois, dit Hector avec une ironie qui n'avait rien à envier à celle de son rival, il faut faire abstraction de ses sentiments personnels pour arriver au but... il faut survivre… survivre en ennemis.

Jack rit silencieusement, sans répondre, et secoua sa longue chevelure noire, éclaboussée de rouge par l'éclat du couchant.

Survivre en ennemis,

De tout ce qui nous condamne

Rebelles et insoumis,

Loin du monde qui nous damne

Survivre en ennemis

Pour la mer et les femmes

Seuls maîtres de nos vies

Seuls maîtres de nos âmes

FIN

Ecrit par Syrene, à 22:40 dans la rubrique Fanfictions.
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Vendredi (09/07/10)
Le mouchoir - Syrène

Résumé : Elisabeth, encore enfant, rencontre une femme étrange et apprend une partie de son avenir. Will de son côté n'est pas en reste, et un mystérieux mouchoir brodé sert de trait d'union à toute cette histoire.

Rating : K

Genre : romance / mystère

Disclaimer : cette fic s'inspire d'un conte d'Emile Bergerat intitulé Le mouchoir blanc, bien que j'ai changé pas mal de choses pour que ça colle avec les films.                                 Donc l'adaptation est à moi, le texte aussi, l'illustration itou, mais ni l'idée de départ ni, évidemment, les personnages et l'univers de Pirates des Caraïbes qui sont à Disney, comme chacun sait.

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Ce jour là, Elisabeth Swann fêtait ses onze ans. Comme tous les ans à la même date, c'était la fête dans la paisible petite ville anglaise qui l'avait vu naître et grandir.

Prétextant son anniversaire, la fillette avait obtenu de son père qu'il l'y conduise, malgré son manque d'enthousiasme pour cette manifestation populaire.

Elisabeth au contraire était surexcitée à l'extrême et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir, tout regarder, tout commenter.

L'animation des rues, les marchands ambulants, les montreurs de marionnettes et les mimes, les odeurs chaudes de la nourriture proposée aux passants, les rires des enfants, tout cela constituait pour elle un spectacle bigarré, étourdissant et particulièrement divertissant.

Tout à sa joie, elle courait d'un stand à un autre en poussant des piaillements ravis, sourde aux fréquents rappels de son père. Elle admirait un étal de délicates figurines miniatures quand la sensation d'être observée avec insistance la saisie et la poussa à tourner la tête.

Il parut à Elisabeth qu'un brusque courant d'air froid l'enveloppait et soulevait le bas de sa jupe. Les yeux les plus noirs qu'elle ait jamais vus étaient posés sur elle depuis l'autre côté de la rue et la fillette éprouva la sensation que le ciel se couvrait brusquement. C'était comme si la femme assise devant une simple table de bois était environnée d'une sorte d'obscurité. Comme si la pénombre et le froid émanaient d'elle. Sans lâcher l'enfant du regard, l'étrange inconnue lui fit signe d'approcher. Un tout petit geste, à peine ébauché, sa main s'était à peine soulevée et néanmoins, une incroyable autorité en émanait. Fascinée comme un oiseau par un serpent, Elisabeth oublia tout ce qui l'entourait et s'avança à travers la foule qui lui parut s'écarter mystérieusement devant elle. Il lui semblait avancer dans un tunnel de pénombre dans lequel soufflait un vent froid, il lui sembla marcher un long moment, seule dans le silence, et pas un instant le regard de la femme ne quitta le sien. L'inconnue pouvait avoir une quarantaine d'années, sèche, brune de peau comme de cheveux, et elle aurait paru quelconque sans l'attrait hypnotique de son regard anthracite.

Sans un mot, elle saisit la main d'Elisabeth et la retourna paume en l'air avant de s'absorber dans l'étude de ses lignes.

- Toi, petite aristocrate aux cheveux d'or, dit-elle enfin, ouvrant la bouche pour la première fois, tu n'aimeras pas un homme de ton milieu. Tu ne vivras pas la vie qui semble t'être tracée.

Ces mots brisèrent l'espèce de fascination et de malaise qui s'étaient emparés d'Elisabeth. La clarté du soleil, l'air doux, le bruit de la foule lui parvinrent à nouveau et elle retrouva aussi sa gaieté.

- Non, répondit-elle avec le sérieux de ses onze ans tout juste, moi, je serai exploratrice et je ne me marierai pas.

La fillette dévorait les récits de voyages et rêvait d'écrire le sien un jour. Elle ne comprenait pas bien pourquoi tout le monde souriait de l'air indulgent que l'on réserve aux bébés lorsqu'elle évoquait ses projets d'avenir mais, en attendant de les vivre réellement et comme elle avait beaucoup d'imagination, elle se racontait ses futures aventures à elle-même en brodant tant et plus.

- Nous ferons plutôt de toi une lady, répondait son père quand elle lui en parlait.

- Je n'ai pas envie de devenir une lady, songeait invariablement Elisabeth en pensant à l'attitude compassée des ladies qu'elle connaissait.

La femme la regarda d'un air étrange. La fillette voulut s'éloigner mais la diseuse de bonne aventure la retint par le bras. Sa main brune effleura la sienne et quelque chose se glissa entre ses doigts.

- Placez ceci sous votre oreiller cette nuit, dit la femme. Et vous saurez qui vous aimerez.

- Elisabeth ! appela Weatherby Swann, l'air mécontent.

La petite s'enfut en courant le rejoindre, sans oser regarder le présent de l'inconnue, qu'elle glissa vivement dans sa poche.

Ce ne fut que quelques heures plus tard qu'elle put le sortir pour le détailler, bien que ses doigts aient joué avec tout le reste de l'après-midi.

Elle savait déjà que c'était un petit cylindre.

Ce n'était d'ailleurs que cela, un petit cylindre brun de cinq centimètres de long, soigneusement cousu aux deux bouts. Une odeur de simples s'en dégageait, mêlée à quelque chose d'autre qu'elle ne put identifier.

Pleine d'espoir, Elisabeth le dissimula jusqu'au moment où sa gouvernante, puis la domestique chargé d'alimenter sa cheminée, quittèrent la chambre et le glissa précieusement sous son oreiller. Elle eut un peu de mal à s'endormir car elle devait résister à la tentation de tripoter l'objet magique et ne cessait de se demander si la prédiction se réaliserait.

Elle finit toutefois par glisser dans le sommeil profond propre aux enfants de son âge, le cœur plein d'espoir et l'esprit émoustillé.

- Tu es donc bien décidée, Elisabeth ? demanda le gouverneur Swann en soupirant.

- Oui, Père. Je veux épouser Will. Je l'aime et c'est avec lui qu'est ma vie.

- Soit….répondit Weatherby Swann en soupirant plus fort encore. Si tu es certaine que c'est là qu'est ton bonheur….

- J'en suis sûre.

- Nous allons donc annoncer tes fiançailles. Cela va créer un beau remue-ménage dans tout Port-Royal. Cela ne nous empêchera pas de les fêter comme il se doit. Tu devrais écrire à ta cousine Heather et l'inviter.

La jeune fille grimaça.

- Heather ? Oh, Père….

- Je sais, fit le gouverneur avec un sourire las, mais c'est la seule famille que nous ayons aux Caraïbes. Tu veux te fiancer ou pas ?

Jalouse, Heather demanda soudain à brûle-pourpoint :

- C'est vrai que ton fiancé est un forgeron ?

- Non ! répliqua Elisabeth avec défi. C'est un pirate !

La tête que fit sa cousine valait bien le désagrément de sa présence, songea Elisabeth, satisfaite. Mais Heather contre-attaqua immédiatement :

- Les pirates ne vivent pas longtemps… et s'il mourait demain ?

- Ce serait qu'il n'y a plus de place aux cieux ! répliqua sèchement Elisabeth.

Comme si le destin pouvait lui jouer un tour pareil !

- Quelqu'un vous demande, mademoiselle, fit un domestique au même instant.

- Qui ça ? demanda Elisabeth, agacée.

- Monsieur Turner, Mademoiselle.

- Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ? s'écria la jeune fille.

Et elle s'élança en courant. Un instant plus tard, elle était dans les bras de Will et le baiser qu'ils échangèrent la souleva mentalement du sol.

Elle s'étonna pourtant de le voir si pâle. Sa peau était froide malgré la chaleur accablante du soleil tropical.

- Je craignais que tu n'aies pas de temps à m'accorder, dit-il.

- Pour toi, j'aurais toujours du temps ! assura-t-elle. Et si je n'en avais pas, je le prendrais.

- Il te faudra en prendre beaucoup, alors.

- Que veux-tu dire ? demanda t-elle, brusquement inquiète.

- Je vais devoir partir, Elisabeth. Partir si loin que je ne peux t'emmener. Et si longtemps que ta patience sera mise à rude épreuve. Je ne pourrai revenir que si….

- Je t'attendrai ! coupa-t-elle avec feu. Je t'attendrai durant toute l'éternité s'il le faut !

- Je reviendrai pour toi, alors, dit-il avec un sourire qui éclipsa tout le reste aux yeux de la jeune fille.

- Tiens, dit-elle, prends ceci.

Elle lui fourra dans la main un mouchoir de dentelle, sur lequel elle avait maladroitement brodé un W et un E entrelacés.

Au matin, le rêve était confus dans l'esprit d'Elisabeth. Elle ne parvenait plus à se souvenir ni du nom ni du visage de son fiancé. A quoi bon en rêver, alors ? se demandait-elle, bougonne. Certes, le petit cylindre magique avait opéré, mais elle n'en était guère plus avancée. Elle se souvenait toutefois d'un détail intéressant : elle se souvenait avoir dit à sa cousine que son futur mari était un pirate. D'ailleurs, à force de se torturer la cervelle, il lui parut se souvenir que l'homme de son rêve portait un foulard vert autour du front.

Un pirate ? Elisabeth savait ce qu'étaient les pirates mais elle ne s'y était jamais intéressée jusque là. Elle décida de combler cette lacune et de se documenter sérieusement sur le sujet, ignorant encore que de sa curiosité passagère allait découler très vite une véritable passion. Après tout, c'était sur son avenir qu'elle se documentait, non, puisqu'elle devait épouser un de ces princes des mers ? Et cela ne l'empêcherait pas d'être exploratrice ni de voyager. Oui, tout coïncidait. Ce devait vraiment être la vérité, alors, s'enthousiasmait la jeune fille.

Toutefois, malgré tous ses espoirs jamais plus elle ne rêva de son promis. Le cadeau de la diseuse de bonne aventure ne devait fonctionner qu'une seule fois. Lorsque quelques mois plus tard la maison fut sans-dessus dessous en raison du prochain départ de Weatherby Swann pour les Caraïbes où il venait d'être nommé gouverneur, Elisabeth se débarrassa du petit cylindre de toile avec un haussement d'épaules.

Il avait rempli son office et ne lui servait plus à rien. Son père et elle embarquèrent à l'automne et Elisabeth se passionna pour tout ce qui se passait à bord, pour l'océan, pour les histoires de marins et tout ce qui venait combler son imaginaire fertile.

Cela lui occupait assez bien l'esprit pour qu'elle ne songe plus à son rêve d'une nuit, bien que son intérêt pour la piraterie, qu'elle idéalisait, soit toujours aussi vif.

Mais tout changea le jour où le navire qui la transportait recueillit en pleine mer un jeune naufragé de son âge.

Après que celui-ci ait perdu connaissance, on l'emporta sous le pont et on lui trouva un hamac pour le reste de la traversée. Le médecin du bord vint le voir, le défit de ses vêtements trempés et le frictionna avec de l'alcool avant de l'enrouler dans une couverture.

Elisabeth, qui n'avait pas eu la permission d'approcher durant ce temps-là, put enfin reprendre la mission que son père lui avait confiée : prendre soin du jeune garçon qui, du reste, l'intéressait au plus haut point depuis qu'elle avait trouvé sur lui un pendentif en or frappé d'une tête de mort.

Diligemment, la fillette s'empara des vêtements mouillés et les étendit de son mieux pour les faire sécher. Sa curiosité étant bien plus vive que sa bonne éducation, elle en profita pour faire les poches de son protégé afin de voir si elle ne trouverait pas encore autre chose.

Elle fut servie !

Elle retira d'une poche du pantalon un mouchoir dégoulinant d'eau de mer qu'elle essora avant de l'étaler à son tour et, là, elle demeura frappée de stupeur.

Sur le carré de fine baptiste, une main maladroite avait brodé un W et un E entrelacés suivant un motif qu'elle reconnut aussitôt.

Interrogé le lendemain, le jeune naufragé ne put fournir aucune explication. Il n'avait jamais vu ce mouchoir et ignorait comment il avait pu arriver dans sa poche.

- Mais pendant que je dérivais sur l'eau, dit-il, je me suis évanoui et j'ai fait un drôle de rêve. La mer me parlait à l'oreille et me disait : « Tu es voué à l'océan. Un jour, tu devras partir au large et aller plus loin qu'aucun marin sillonnant les mers. Tu ne pourras revenir que si quelqu'un qui t'aime t'attend fidèlement et souhaite ton retour ».

Elisabeth demeura de marbre un long moment. Cela ressemblait tellement à son propre rêve… et ce mouchoir ? Elle revoyait parfaitement la broderie de celui qu'elle avait donné à son fiancé la nuit où elle l'avait vu en songe. C'était la même, exactement.

La fillette sourit :

- Nous étions destinés à devenir amis, dit-elle à Will.

Elle le regardait avec le plus grand sérieux.

- Nous faisons les mêmes rêves, acheva-t-elle.

FIN

Ecrit par Syrene, à 14:30 dans la rubrique Fanfictions.
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Vendredi (18/06/10)
Correspondance - Syrène

Résumé : Demeurée seule à terre, Elisabeth écrit à ceux qui sont au loin.

Disclaimer : Non, c'est pas à moi... sinon ça aurait fini autrement.

Rating : grand public.

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Chapitre un : Lizzie à Jack.

Jack,

Jamais vous ne lirez cette lettre, mais cela me fait du bien de coucher les mots sur le papier, même si je sais fort bien que je les jetterai au feu sitôt écrits.

Comment vous dire, Jack, ce que je ressens ? Comment vous dire combien j'ai été déchirée, écartelée ces dernières semaines ? Ce n'était plus possible, je ne pouvais pas continuer comme ça, j'en serais devenue folle ! Il m'a fallu trancher. Je l'ai fait et j'en ressens du soulagement, mais… je crains que tout cela ne m'ait laissé au cœur une cicatrice qui jamais ne se refermera tout à fait.

Elisabeth Turner s'arrêta un instant d'écrire. Gardant sa plume entre ses doigts, elle parcourut du regard la pièce simple mais confortable dans laquelle elle se tenait, assise à une petite table à quelques pas de la cheminée dans laquelle un feu ronronnait doucement.

Soudain, la petite vie qu'elle portait en elle remua et la jeune femme posa doucement sa main sur son ventre, avec aux lèvres un sourire dans lequel se mêlaient la fierté et la tendresse. Cela faisait quelques jours maintenant qu'elle le ou la sentait bouger….. Mais presque aussitôt, les larmes lui montèrent aux yeux et elle éprouva, à travers sa joie, le sentiment déchirant de l'absence.

Will n'était pas là pour partager avec elle ces moments qui ne reviendraient jamais. Il ne serait pas là pour la naissance de leur enfant dont il ne connaîtrait même pas l'existence. Il ne le ou la verrait pas grandir et quand enfin il ferait sa connaissance… il ou elle aurait déjà 9 ans. Elisabeth refoula un sanglot et, essuyant ses larmes d'une main rageuse, se remit à écrire.

Vous êtes le seul, Jack, à qui je puis me confier aujourd'hui, car vous êtes le seul être humain que je connaisse à savoir faire semblant et à savoir donner aux choses les plus importantes l'apparence de vulgaires broutilles.

Et vous êtes également… pour exorciser ce qui me déchire, je dois vous dire enfin ce que vous aurez été pour moi…

Il faut que je vous explique, Jack… s'il y avait la moindre chance pour que vous lisiez un jour ces mots, je n'oserais pas les écrire mais, comme ce n'est pas le cas, je peux m'épancher et regarder en face ce qui est devenu mon amère réalité. Et voilà que les paroles me manquent, elles fuient en désordre dans mes pensées bouleversées, elles désertent ma plume, refusent de traduire le tumulte de mes sentiments…

Elisabeth essuya à nouveau les larmes qui lui brouillaient la vue et continua à écrire avec une sorte de hargne :

Ce que vous ne savez pas, Jack, c'est combien j'ai toujours été fascinée par l'univers de la piraterie. Votre univers. Je connaissais votre nom et vos exploits longtemps avant de vous rencontrer et j'ai rêvé de votre légende plus que d'aucune autre.

Lorsque nous nous sommes rencontrés… je suis passée de l'émerveillement (ne veniez-vous pas de vous jeter à l'eau pour m'empêcher de me noyer ? C'était bien ainsi que je vous imaginais alors) à la déception : vous m'avez prise en otage, vous vous êtes abrité derrière moi. Et votre sourire moqueur à l'adresse de James, j'aurais voulu vous l'effacer du visage à coups de poing ! J'étais furieuse. Quand Will et moi avons fui l'île de la Muerta et avons regagné le Black Pearl, j'ai failli tomber à la renverse quand j'ai compris qu'il s'était allié à vous ! Quand Barbossa nous a, vous et moi, passés à la planche et que nous nous sommes retrouvés sur cet îlot minable, ma déception a encore monté d'un cran. Tous vos exploits, qui m'avaient tant fait rêver, n'étaient donc que du vent, une histoire, une légende pour épater les enfants ?

Je n'ai éprouvé ni scrupule ni regret pour vous avoir manipulé et vous avoir laissé tomber entre les mains de James. C'était lui qui avait raison, finalement.

Pourtant, quand nous avons livré bataille dans la grotte de l'île, j'ai à nouveau changé d'avis. Vous avez sauvé Will ce jour-là, et moi aussi, d'ailleurs, vous vous êtes battu à nos côtés et j'ai compris que je vous avais jugé trop sévèrement.

Ah, si tout avait pu se terminer là, ce jour-là ! Maudit soit Cutler Beckett, puisse t-il brûler en enfer durant toute l'éternité, il est cause de tous nos malheurs. Sans lui, rien ne serait arrivé. J'aurais épousé Will à Port-Royal, je ne vous aurais jamais revu, il ne serait pas aujourd'hui capitaine du Hollandais Volant ! Maudit Beckett !

Lorsqu'à Tortuga je me suis embarquée avec vous sur le Black Pearl, vous n'avez pas été honnête avec moi, Jack. Vous m'avez menti, vous m'avez utilisée, comme vous aviez menti à Will pour mieux l'utiliser à votre profit.

Et comme si cela ne suffisait pas, vous avez utilisé tout le poids de votre charme pour tenter de me séduire. Osez prétendre le contraire ?

Je n'irais pas jusqu'à dire que je vous aime, car ce serait faux, mais je ne saurais nier combien vous m'attirez. Et puis nous nous ressemblons tant, vous et moi. Je sais, Jack, je sais que nous aurions pu vivre ensemble quelque chose de très… quelque chose qui ait comme vous l'odeur du grand large, le goût de l'espace et de la liberté, quelque chose de sauvage et d'envoûtant.

Je vous aurais parfois détesté mais je vous aurais ensuite pardonné, comme c'est déjà arrivé au moins deux fois jusqu'ici. J'aurais su que jamais je ne devais vous faire confiance, que jamais vous n'hésiteriez à me mentir ou à vous servir de moi, comme vous l'avez déjà fait, parce que vous êtes ainsi, parce que c'est votre nature et que si vous étiez différent vous ne seriez pas le capitaine Jack Sparrow, mais moi je vous aurais rendu la pareille…

Cela aurait été une vie captivante et dangereuse, nous nous serions sans cesse mesurés, nous aurions joué au chat et à la souris, renouvelant jour après jour le jeu de la séduction et du « qui piègera l'autre ? ».

N'est-ce pas ce qui vous attire en moi, au fond ? Je sais que vous ne m'aimez pas vraiment… pas comme Will, en tous cas, mais je vous plais parce que je suis faite de la même étoffe que vous. N'est-ce pas ?

Ma raison vous aurait-elle choisi, si mon cœur n'avait pas parlé plus haut qu'elle ? Aurais-je choisi une vie d'aventures à vos côtés plutôt que cette existence paisible et si solitaire ?

Arrivée à ce point de sa prose, Elisabeth s'interrompit encore une fois et, un nouveau sourire, rentré cette fois, sur les lèvres, elle posa une seconde fois sa main sur son ventre. Seule, elle ne l'était plus.

Une petite moue heureuse au coin de la bouche, elle re-trempa sa plume dans l'encre et poursuivit :

Car il y a Will.

Jack, vous savez que je l'aime.

Vous savez aussi quelle peine immense je lui aurais faite si je l'avais quitté. Je l'ai toujours aimé, et si je ne vous avais jamais connu jamais je ne me serais posé de question sur mes sentiments.

Et jamais non plus je n'aurais été aussi tourmentée que je l'ai été ces derniers temps… lorsque j'ai éprouvé cette sensation atroce que mes sentiments les plus purs et les plus forts étaient souillés par l'attirance que vous m'inspirez.

Je me suis sentie si misérable… si malheureuse… si indigne ! C'était comme une trahison, envers lui, mais aussi envers moi-même. Depuis le moment où j'ai vu le Black Pearl englouti sous les flots par le kraken jusqu'à mon mariage sur ce même Black Pearl, j'ai éprouvé la sensation de me débattre dans un cauchemar. Je ne savais plus où j'en étais, je ne savais même plus ce que je voulais. Je vous en ai voulu, j'en ai voulu à Will, mais par-dessus tout je m'en voulais à moi-même.

Il a fallu cette bataille sur la mer déchaînée, il a fallu qu'il choisisse ce moment, le moins approprié entre tous, pour me redire qu'il m'aimait, pour me demander à nouveau de l'épouser, pour que tout redevienne clair.

Jack... on ne bâti pas sa vie sur une simple attirance ni sur le seul appel de l'aventure. Et je sais qu'au plus profond de vous-même, vous regrettez parfois de n'avoir rien de réellement stable dans votre existence.

J'ai compris que la liberté à tous prix, la vôtre, coûtait cher… très cher.

Et aujourd'hui, après les derniers événements, maintenant que je suis ici, seule pour dix longues années avec mon enfant à naître, je sais que j'ai fait le bon choix.

Car de même qu'il reviendra vers moi, de même je l'attendrai.

Vous ne reviendriez pas, vous le savez. Et je ne vous attendrais pas la moitié de ce temps, je le sais aussi.

Pourtant… lorsque la solitude me pèse, lorsque je mesure tout le temps qu'il me reste à attendre, c'est vers vous que s'envolent mes pensées, vers cette autre vie que j'aurais pu choisir et malgré tout ce que mes pensées ont d'amer, Jack, je vous suis redevable, à vous, à Will cela va de soi, et même à James ; le destin s'est montré à la fois généreux et cruel envers moi : il a mis sur ma route trois hommes de valeur, trois hommes comme on en fait peu, et j'ai appris ce que « choisir » voulait dire.

Hélas, tous trois m'ont également été repris. Will, que la malédiction du Hollandais Volant a frappé… James, qui a été tué… et vous, Jack, vous par qui l'aventure est entrée dans ma vie et que je ne reverrai jamais.

Sachez cependant que je ne vous oublierai pas et que vous resterez pour moi comme le parfum de la nostalgie de l'enfance et de mes rêves de petite fille.

Avec toute ma reconnaissance et toute mon affection,

Elisabeth

La jeune femme posa sa plume, relut les dernières lignes et se ravisa soudain. Avec précision, d'un trait bien net et bien droit, elle barra son nom et signa : Lizzie.

Chapitre deux : Elisabeth à Will

Elisabeth posa sur le côté la lettre qu'elle venait d'écrire à Jack Sparrow, prit une nouvelle feuille, trempa à nouveau sa plume dans son encrier et écrivit d'une seule traite, ne relevant les yeux que pour plonger à nouveau dans l'encre la pointe acérée qui courait sur le papier comme douée d'une vie propre :

Will…

Je sais qu'aucune magie ne peut faire en sorte que tu lises ces mots avant ton retour, mais le savoir ne m'empêche pas d'avoir besoin de les écrire.

Cela semble absurde, mais souvent j'ai l'impression de sentir ta présence et tes pensées autour de moi, comme si où que je sois et quoi que je fasse je pouvais sentir ton cœur battre dans sa cachette.

Nous avons toujours été si proches l'un de l'autre, nous sommes tellement liés aujourd'hui, mieux encore, tellement complémentaires, qu'il me semble parfois que nos corps se dédoublent pour se rejoindre : ta présence est si forte parfois que j'ai peine à me convaincre que tu n'es pas réellement là. Et à l'inverse, il m'arrive de sentir tout à coup sur mon visage le vent du large, de percevoir l'odeur de la mer, d'entendre le grincement des cordages et de la coque ou le bruit de la houle, comme si je me tenais sur le pont de ton navire. Je te vois à la barre, j'entends parfois une voix inconnue s'adresser à toi :

- Capitaine…

Puis tout se brouille et je suis toute étourdie de me retrouver ailleurs, chez moi le plus souvent, ou parfois face à l'horizon que je ne cesse de surveiller.

Tout cela semble si réel que je me demande souvent si Calypso ne nous a pas accordé des dons que n'ont pas habituellement les humains, en compensation du lourd fardeau qui est désormais le tien… ou plutôt le nôtre, car j'en ai ma part !

Qu'importe, après tout, si cela semble absurde ? Toi et moi avons vu des choses plus extraordinaires encore, n'est-ce pas ? Qu'importe même si ce n'est qu'un rêve éveillé ? Si ce rêve peut nous aider à vivre et à rendre l'absence moins dure, alors je veux continuer à rêver et croire en mes rêves.

A nouveau, mon esprit s'envole, comme un oiseau, à travers l'espace, tout droit vers l'horizon au bord duquel je sais qu'un jour ton navire apparaîtra à nouveau dans un éclair de lumière verte. Qu'importe la distance, qu'importe que tu sois aux confins du monde des morts ou ailleurs, ce soir, je te rejoins sur le Hollandais Volant. Ce soir, je serai en mer avec toi.

A la place qui est la mienne, de toute éternité.

Ta femme qui t'aime,

Elisabeth

Elisabeth relut ses deux missives avec soin, s'attardant parfois sur un mot ou une phrase puis, ayant toujours aux lèvres un sourire un peu lointain, elle fit une boule de la missive adressée à Jack et la jeta au feu.

Puis elle plia soigneusement l'autre et la rangea dans un coffret de bois qui en contenait déjà plusieurs.

Après quoi, elle s'assura d'un regard que tout était en ordre et s'en alla se coucher, certaine que ses rêves allaient encore une fois l'emporter bien loin de là.

FIN

Ecrit par Syrene, à 00:06 dans la rubrique Fanfictions.
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Jeudi (13/05/10)
Elle - Syrène

Résumé : Jack Sparrow retrouve enfin celle qu’il aime tant, tant et tant. Mais qui est-elle ?

Rating : K

Disclaimer : Je ne suis que locataire, le proprio c'est Disney.

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Enfin, il l'avait retrouvée.

Enfin elle était à lui, rien qu'à lui.

Il la sentait frémir sous ses mains tandis que doucement, amoureusement, il passait ses paumes sur ses courbes et ses creux, ses pleins et ses déliés, sa perfection toujours intacte.

Elle était l'Unique. Elle était Elle. Son cœur battait une mélodie à la fois triomphante et très douce tandis qu'il la contemplait de tous ses yeux, ses lèvres habituellement moqueuses esquissant pour une fois un très doux sourire d'amant.

Il aimait tout en elle, chaque détail. Elle était belle.

Et il voulait croire qu'à sa manière, elle l'aimait aussi.

Volupté.

Plénitude.

Tendresse retrouvée.

Elle était sa liberté, ses ailes de vent, son horizon toujours en mouvement.

Sa perle noire, sa beauté des îles.

Celle pour laquelle il avait promis son âme au démon. Damné ? Se damne t-on pour un navire ?

Pearl.

Ses voiles noires déployées dans le grand vent comme une chevelure de femme.

Sa ligne élégante et sa silhouette altière.

Sa voix, oui, sa voix, douce et tendre quand le vent chantait doucement dans la mâture, apaisante lorsque le grincement léger des structures se mariait au clapotement des vagues contre la coque. Profonde les jours de colère, quand tonnaient ses canons ou qu'elle se dressait, fière et conquérante, dans le tumulte de l'océan déchaîné.

Et tandis que ses mains continuaient, amoureusement, à caresser le bois lisse et tiède dont jamais le contact ne le lassait, il dit à mi-voix, avec des inflexions douces et chaudes, les yeux pleins de tendresse :

- Offre-moi cet horizon.

Il dit cela comme il aurait demandé à une femme de danser avec lui. Et c'est bien dans cette idée qu'il saisit délicatement la barre et sentit le navire répondre. Il la guidait d'une main souple et elle répondait avec grâce, légère et gracieuse comme un oiseau, sans à coup, sans jamais un faux pas.

Pearl.

Sa Pearl.

Si longtemps captive. C'était ainsi que Jack Sparrow le ressentait. Dix longues années durant, il avait enragé de la savoir aux mains d'un autre.

Son rival.

Il savait qu'il l'aimait aussi mais ne l'en détestait que davantage. Ses mains l'avait-elle caressée de la même manière ? Sa voix l'avait-elle cajolée ainsi que la sienne ? Son cœur s'était-il dilaté dans sa poitrine à sa seule vue ?

Jack savait que oui et cela lui était odieux.

- Mais à présent, plus personne ne nous séparera, promit-il.

- Sauf la mort.

La pensée désagréable, glaciale, venait de faire irruption dans son esprit et s'y attardait en échos rocailleux, brisant la magie de l'instant.

Jack se renfrogna un moment mais très vite son visage s'éclaira, ses yeux retrouvèrent leur éclat malicieux et il dit à voix haute, de ce ton confidentiel qu'il employait toujours pour parler à son navire, en caressant de plus belle le bois lustré :

- Pour nous deux, je deviendrai immortel. Promis !

Il savait mieux que quiconque que ses promesses n'étaient faites que de vent, mais il désirait se convaincre autant qu'il voulait la convaincre, elle aussi.

Pearl.

FIN

Ecrit par Syrene, à 22:09 dans la rubrique Fanfictions.
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Mardi (27/04/10)
Nuit noire - Syrène

Résumé : La nuit noire. Des prédateurs implacables et surpuissants. Une femme seule, fuyant pour sa vie.

Disclaimer : Twilight et ses personnages appartiennent à Stéphanie Meyer. Je ne fais que les emprunter.

Rating : K+

Genre : aventure - angoisse (juste un peu, le premier chapitre surtout, en fait)

Note : Cette histoire se déroule peu de temps après la fin du 4ème livre. PAS DE ROMANCE ! Il y en a bien assez comme ça dans les romans et tout a été dit. Je préfère explorer la face sombre de l'histoire que son côté lumineux.

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Chapitre 1 : La traque

Ténèbres.

Terreur.

Si les deux sont souvent associés, ce n'est pas sans raison.

Haletante, trempée de sueur, la jeune femme réalisait qu'il y a parfois de très bonnes raisons d'avoir peur de l'obscurité.

Les poumons en feu et le cœur en déroute, elle titubait dans le noir, les mains tendues en aveugle, trébuchant sans cesse. S'efforcer de courir dans une forêt, en pleine nuit, relève de la pure idiotie.

Ou de la plus impérieuse nécessité !

Sa fuite éperdue dans les ténèbres pouvait sembler absurde, un réflexe instinctif qui n'aurait d'autre résultat que prolonger son agonie mais, malgré la peur qui la rongeait comme un acide, elle n'avait pas perdu la tête. Elle était très consciente de l'inanité de sa course chancelante.

Elle trébuchait misérablement dans le noir, se prenant les pieds dans chaque souche, chaque branche morte, chaque entrelacs de ronce eux étaient rapides comme le vent et leurs yeux maudits voyaient dans le noir comme ceux des oiseaux de nuit.

Sa pathétique tentative pour leur échapper et ses pas balbutiants, ses poumons qui émettaient un bruit de soufflet de forge et jusqu'à son cœur qui battait une chamade endiablée, aiguillonné par l'adrénaline et l'effort, faisaient autant de bruit que la charge d'une harde de sangliers dans les taillis, surtout pour leur ouïe capable de percevoir un frôlement à plusieurs mètres de distance.

La fugitive savait tout cela.

De même qu'elle savait que s'ils ne l'avaient pas encore rattrapée, c'était uniquement pour faire durer le plaisir de la chasse.

Pourtant, ce faisant, en voulant la forcer jusqu'à épuisement, jusqu'à ce que, pantelante, elle s'effondre sans pouvoir se relever dans l'attente du coup fatal, ils lui offraient sans s'en douter un infime espoir : ses faibles forces et ses capacités limitées d'être humain ne lui permettaient guère d'échapper à la mort blanche qui soufflait déjà son haleine froide sur ses talons, certes, mais peut-être que si elle parvenait à faire durer la chasse suffisamment longtemps, les protecteurs de sa race surviendraient à temps.

Dans les veines de la fuyarde exténuée coulait le sang d'un peuple de chasseurs qui avaient un sens inné de l'orientation. Elle avait tenté de fuir dans la bonne direction, celle qui la rapprochait de la réserve indienne de la Pusch et du territoire que défendaient ses habitants, mais elle devait s'avouer, piteusement, que dans l'obscurité totale et sans pouvoir s'arrêter ne serait-ce qu'un instant pour réfléchir, elle n'avait plus la moindre idée des directions ou des points cardinaux. Elle ne fuyait plus qu'au hasard, son pauvre cœur épuisé battant si fort à ses oreilles et dans sa gorge que cela en devenait douloureux.

Un froissement dans les branches, au-dessus d'elle, la tétanisa un bref instant. Mais non, un bruit d'ailes s'éloignait dans les frondaisons invisibles, ce n'était qu'un oiseau que sa course désordonnée et titubante avait dérangé.

Exténuée, presque à bout de forces, elle savait qu'elle ne pourrait continuer longtemps. L'air ne pénétrait plus dans sa gorge enflammée que dans un râle étranglé, le sang battait à ses tempes et jusque derrière ses yeux avec une force qui faisait pulser des étincelles colorées dans son cerveau.

Elle aurait voulu déjouer leurs attentes, ne pas jouer ainsi le rôle de l'animal traqué qu'on finit par acculer lorsqu'il arrive au bout de ses forces… Or c'était ce vers quoi elle allait en continuant de cette manière. Malgré cette évidence et sa volonté de ne pas faire leur jeu, il lui fallut, pour s'arrêter, se dominer et vaincre à la fois la peur qui lui nouait le ventre et l'instinct de conservation qui la poussait à continuer.

Le bruit de sa respiration saccadée dans le silence du sous-bois lui parut énorme, bien susceptible d'être entendu par tout ce qui portait oreilles dans un vaste secteur alentours. Tâtonnante, la fugitive envoya ses mains, qu'elle ne voyait pas, en exploration autour d'elle jusqu'à trouver un tronc d'arbre suffisamment gros pour pouvoir s'y adosser. Respire… force-toi à respirer… ses jambes tremblaient de fatigue mais elle résista à l'envie de s'asseoir dans l'humus au pied de l'arbre. Bien que techniquement cela ne puisse rien changer, elle se serait sentie trop vulnérable.

D'une main qui n'était guère assurée, elle essuya son visage ruisselant de transpiration et repoussa en arrière ses cheveux humides et embroussaillés. Son odeur elle aussi devait être démultipliée et « les » guider droit vers elle. Un nouveau sursaut de panique l'envahit, elle le repoussa difficilement.

L'espace d'une brève seconde, elle songea à celui qu'elle aimait. Il devait la rechercher à cette heure… hélas, que ne la cherchait-il au bon endroit ! Glaciale, la certitude qu'elle ne le reverrait pas et qu'elle allait bien mourir ici, seule et terrorisée dans le noir absolu, sans même voir les monstres qui lui arracheraient sa vie et boiraient son sang chaud, lui arracha un gémissement vite réprimé.

La détresse lui broya le cœur, elle sentit les sanglots grossir dans sa gorge et rejeta à nouveau, frénétiquement, ces pensées qui ne faisaient que l'affaiblir au moment où elle avait le plus besoin de ses forces morales.

Une part d'elle-même aurait voulu céder au désespoir, se laisser aller, se recroqueviller dans la mousse et se mettre à pleurer, mais elle avait encore suffisamment de volonté pour se l'interdire et continuer à lutter.

Elle s'efforça de ne penser qu'à sa respiration sifflante, mais sursauta violemment en percevant un murmure de voix étouffées, quelque part dans les ténèbres opaques.

Bien que sachant que cela ne servirait à rien, elle plaqua sa main droite sur sa bouche pour essayer d'étouffer le bruit de son souffle heurté, son poing gauche sur son cœur pour en comprimer les battements puis, s'efforçant de se mouvoir sans un bruit, elle tourna autour du tronc, sans s'en écarter, afin de se placer à l'opposé de ses poursuivants.

Pour autant qu'elle sache, ils étaient quatre. En tous cas elle en avait vu quatre lorsque, avec une habileté consommée, ils s'étaient arrangés pour l'isoler puis la forcer à fuir de plus en plus loin de tout secours potentiel. A s'enfoncer de son plein gré dans le secret et l'isolement de la forêt séculaire et de la nuit, porte du néant. Là où nul ne pourrait ni les voir eux ni l'entendre elle.

Elle était d'ores et déjà soustraite au monde.

Une branche craqua. La jeune femme se plaqua au tronc comme si elle avait espéré se fondre en lui, réprimant de justesse le hurlement de terreur qui s'étranglait dans sa gorge.

Soudain, il fut là. Une vague forme spectrale, blafarde, à ses côté. Aucun autre bruit n'avait averti la malheureuse qu'il (ou « ils) était aussi près.

Cette fois elle ouvrit la bouche pour crier. Une main de pierre glacée la bâillonna. Un bras aussi dur que de l'acier, aussi froid que du marbre, la ceintura et l'enleva de terre.

Tout devint flou. La pesanteur paraissait avoir disparu. Elle éprouvait la sensation de voler dans le noir, à une vitesse telle que le vent de la course fit larmoyer ses yeux.

Elle était initiée. Elle savait très bien ce qui l'avait poursuivie et ce qui l'emportait. Elle était seulement étonnée que son ravisseur ne l'ait pas tuée tout de suite. Mais les vieilles légendes quileutes à propos des Sang-froid qui enlevaient des jeunes femmes lui revinrent et sa détresse augmenta.

A moins, après tout, qu'il n'ait tout simplement pas voulu partager avec les autres.

Combien de temps dura cette course folle dans l'obscurité, elle n'aurait pu le dire. Peut-être des heures, peut-être des minutes.

En tous cas, le prédateur qui s'était emparé d'elle finit par ralentir, puis par s'arrêter. Sans un mot, il la remit sur ses pieds avec une douceur qu'elle n'attendait pas de lui.

Tout espoir étant perdu, la jeune femme sentit sa peur refluer, remplacée par une sourde résignation. Elle savait que les vampires voient parfaitement dans l'obscurité et que, si elle-même ne distinguait de son ravisseur qu'une forme pâle indéfinie et deux points brillants là où devaient se trouver les yeux, lui-même la voyait aussi nettement qu'en plein jour. Il ne perdait rien de chaque détail de son visage mutilé et de son expression.

Alors, fille d'un peuple de guerriers et de protecteurs qui luttaient depuis des générations contre ce fléau, elle redressa fièrement sa tête et ses épaules face à la mort.

Elle ne lui ferait pas le plaisir de contempler sa terreur ou de l'entendre le supplier.

En même temps, une petite partie de son cerveau ne pouvait s'empêcher de se poser des questions morbides : aurait-elle très mal ? (elle s'efforça de ne pas penser aux hurlements que poussaient les victimes dans les films d'épouvante). Mettrait-elle longtemps à mourir ? Sentirait-elle la vie et la chaleur la quitter ? L'image d'un insecte vidé vivant de sa substance par une araignée lui vint à l'esprit et elle repoussa avec horreur toutes ces images, surtout lorsqu'elle commença à imaginer la sensation provoquée par la succion de lèvres voraces contre sa gorge préalablement fouillée par des crocs acérés.

Elle formula silencieusement le souhait que son ravisseur se décide vite, qu'il en finisse avant que son courage l'abandonne et que la peur la rende folle, mais ce fut la surprise qui lui coupa la respiration lorsque d'une voix chaude, aux accents de velours, l'ombre dit simplement :

- Vous êtes Emily, la fiancée de Sam Uley.

D'où la connaissait-il ? En tous cas, il paraissait ignorer qu'elle s'était mariée deux mois plus tôt.

Avec une pointe d'arrogance, elle corrigea néanmoins :

- Sa femme !

- Ah, c'est vrai, reprit le vampire. Charlie et Jacob nous en ont parlé.

Charlie ? Jacob ? Emily tombait des nues.

- N'ayez pas peur, reprit la voix de velours. Je ne vous ferai aucun mal. Je suis Edward Cullen. Je vais vous ramener chez vous.

Emily n'avait encore jamais approché aucun des Cullen, Bella exceptée, du temps où elle s'appelait encore Swan et n'avait pas abandonné son humanité pour l'amour d'un non-mort. Toutefois, bien que toute sa vie elle ait été mise en garde contre eux, elle savait que jamais encore ils n'avaient rompu le traité passé avec Ephraïm Black, longtemps avant sa propre naissance.

Elle savait qu'ils ne s'étaient jamais attaqués à un être humain.

Et elle savait aussi que depuis que Jacob s'était imprégné d'un demi-vampire, plusieurs membres de la meute des loups-garous fréquentaient leur maison. Son cousin Seth Clearwater, notamment.

Bref, elle savait qu'elle n'avait, à priori, rien à craindre d'un Cullen. Par ailleurs, s'il avait eu de mauvaises intentions, pourquoi se serait-il soucié de la rassurer ? Elle était à sa merci, là où nul ne saurait jamais ce qu'il était advenu d'elle.

Le soulagement la submergea avec plus de force encore que la terreur un peu plus tôt.

S'en fut trop pour ses nerfs mis à rude épreuve.

Trop d'émotions violentes en trop peu de temps.

La nuit parut devenir blanche, le sol se déroba sous ses pieds, et Emily s'évanouit.

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Chapitre 2 : Angoisses

Assise en tailleur sur l'immense canapé de cuir blanc, Alice Cullen était aussi immobile qu'une statue. Son regard lointain et ses yeux fixes ne démentaient pas l'impression et, avec ses formes graciles et parfaites, elle évoquait un tanagra posé là en guise de décoration raffinée.

- Alice ? se risqua enfin Jasper, en lui effleurant à peine le bras du bout des doigts.

Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'elle réagisse.

- Nous devrions y aller, dit-elle enfin. Il risque fort d'y avoir du vilain !

Bella, qui jouait avec sa fille sur le tapis en s'efforçant de cacher sa tension intérieure, releva vivement le nez :

- Edward ? s'enquit-elle avec inquiétude.

- Non.

Alice la rassura d'un sourire.

- A ce que j'ai vu, il n'est pas en danger pour le moment. Mais les autres ont relevé sa trace et son odeur. Il a enlevé la fille à leur nez et à leur barbe. Heureusement qu'il est beaucoup plus rapide que la plupart d'entre nous. N'empêche que les autres n'ont pas apprécié !

Bella était déjà à la porte.

- Il va avoir besoin de renfort ! conclut-elle.

Elle avait disparu avant que les autres aient eu le temps de bouger. Jasper soupira puis sauta sur ses pieds.

- On ne va pas la laisser seule, dit-il. Rosalie, prévient Carlisle. Je pense qu'Esmée et toi devriez rester ici avec la petite. Nous autres, allons aider Edward et Bella.

- Soyons prudents, fit Alice. Il semblerait que les étrangers traquaient une Quileute et si tel est le cas, on peut d'attendre à tomber sur les loups. Ils doivent être à cran, évitons de les prendre à rebrousse-poil.

Alice ne pouvait voir les loups-garous mais elle ne se trompait pas en pensant qu'ils étaient à cran. Les deux meutes s'étaient séparées pour battre la plus large surface de territoire possible en un minimum de temps.

La tension qui émanait de Sam était telle qu'il évoquait une grenade dégoupillée pouvant exploser à chaque instant. Du coup, aucun des membres de son groupe n'osait émettre une seule pensée, de crainte de se voir vertement réprimandé.

Emily avait disparu depuis des heures. Ou plutôt, elle n'était pas rentrée à la réserve. Très inquiet, Sam avait retrouvé sa vieille voiture abandonnée sur le bas-côté, le long de la nationale. Il avait voulu suivre la piste de la jeune femme mais, à sa plus grande horreur, celle-ci avait été très rapidement recouverte par l'odeur brûlante, suffoquante, des vampires.

Le chef de meute connaissait bien, à présent, l'odeur propre de chacun des membres de la famille Cullen. Même s'il s'était agi de l'un d'eux, il n'aurait pas été tranquille. Sait-on jamais, avec les vampires ! Or il s'agissait d'étrangers et, du coup, son angoisse ne connaissait plus de bornes. Il avait vivement lancé un S.O.S. à ses amis par téléphone avant de réintégrer sa forme lupine et de foncer à travers bois.

A ce moment là, Sam pensait encore rejoindre rapidement ceux qu'il suivait, priant seulement pour ne pas arriver trop tard. Las, la piste s'était arrêtée au bord d'un large torrent. Désespéré, il n'avait pu la reprendre de l'autre côté et avait supposé qu'Emily avait remonté (ou descendu) le courant à pieds (l'eau ne montait pas plus haut que la taille aux endroits les plus profonds) afin de dérouter le flair de ses poursuivants.

Hélas, ce faisant, la malheureuse avait peut-être gagné du temps mais également égaré ses protecteurs !

Depuis, les deux meutes couraient inlassablement les bois sur chacune des rives du torrent afin de trouver l'endroit où la jeune femme avait repris pieds. Et les heures, inexorables, s'étaient écoulées dans une angoisse toujours plus vive.

A chaque instant dorénavant, les Indiens craignaient de retrouver non pas la piste mais le corps exsangue d'Emily.

- C'est de ma faute, pensait Sam tout en courant, la truffe aux aguets et le cœur navré. Depuis cette fausse bataille contre ces vampires d'Italie, nous avons relâché notre vigilance et baissé notre garde. C'était une grave erreur. Dieu fasse qu'Emily n'en paye pas les conséquences !

- Sam, fit Jared, et ses mots résonnèrent dans l'esprit de chacun de ses frères de meute, nous avons franchi la frontière. Nous sommes sur le territoire des Cullen.

- Je m'en moque ! aboya le chef. Ce foutu traité est la dernière chose dont je me soucie pour le moment !

- Ce ne sont pas eux, tu le sais bien.

- Tais-toi donc et recherche la trace, au lieu de bavasser comme une pie !

Il avait malgré lui pris le mode alpha pour lancer ses ordres. Un grand silence se fit autour de lui.

Soudain, à quelques kilomètres de là, dans l'épaisseur impénétrable de la forêt noyée d'obscurité, un long hurlement d'appel se fit entendre.

- C'est Léah, fit Sam. Jacob et les siens ont trouvé quelque chose. Demi-tour ! On fonce les rejoindre !

Dix minutes plus tard, les deux meutes opéraient leur jonction. La télépathie ne fonctionnait plus entre elles mais ce n'était pas nécessaire : Léah les attendait impatiemment, là où la piste reprenait. L'odeur toute fraîche de Jacob, Quill et Embry flottait au-dessus de celles des vampires et de celle, plus ténue, d'Emily.

Les loups dévorèrent l'espace de leurs longues pattes, babines retroussées sur les crocs, l'instinct atavique de leur race stimulé par l'odeur des vampires. Il ne fallut que peu de temps pour que leurs parviennent des bruits de bataille.

Ils forcèrent l'allure et rejoignirent bientôt leurs amis qui, enragés, avaient engagé le combat contre les inconnus.

L'arrivée de Sam et des siens emporta la victoire en quelques instants. Mais alors que le dernier Sang-froid gisait à terre, en partie démembré, le loup noir bondit pour écarter, à coups d'épaules, à coups de dents, ses frères et amis avides de carnage :

- Ne le tuez pas !

En un clin d'œil, il eut repris forme humaine.

- Il doit parler, acheva t-il d'un air sombre, avant de se tourner vers le vampire.

Celui-ci le regardait avec des yeux ronds, deux billes écarlates dans le noir.

- Où est la femme ? jeta Sam d'un ton dur qu'accentuait encore la basse de son timbre, profond comme un puits. Celle que vous pourchassiez, où est-elle ?

Il dut avaler sa salive pour achever, d'une voix dont il s'efforça de cacher la brusque altération :

- Qu'avez-vous fait d'elle ?

Sur la mousse noire qui tapissait le sol, la peau crayeuse du vampire, son visage, ses mains et son corps là où les crocs avaient lacéré ses vêtements, se détachait comme une faible clarté dans l'obscurité. Il ne répondit pas.

- Je te jure que nous allons te découper en morceaux centimètre par centimètre et ronger tes os sans te tuer si tu ne réponds pas ! jeta l'alpha d'une voix terrible.

Il n'y avait pas à se méprendre sur la sincérité de ses paroles. Il en pensait chaque mot et les grondements bas, haineux, des autres loups appuyaient la menace de manière très efficace !

- Je ne sais pas, chuchota le vampire. Elle nous a échappé. Juste au moment où nous allions la rejoindre, nous avons flairé l'odeur de l'un des nôtres. Il l'a prise pour lui.

- Quoi ? brailla Sam.

- Nous l'avons poursuivi, mais il était trop rapide. Il nous a semés. Nous suivions sa trace quand…

Il s'interrompit et désigna la meute d'un geste éloquent.

Un chapelet de jurons bien sentis résonna sous les arbres, vite couvert par les bruits métalliques d'une chair pareille à la pierre déchirée à belles dents et des hurlements d'agonie, vite étouffés.

Retrouver la piste fut aisé mais, en contournant un tronc contre lequel demeurait accrochée, comme une écharpe fantomatique, l'odeur d'Emily, Jacob poussa soudain un glapissement de stupeur auquel répondit une sorte de ricanement de la part de Léah.

Les loups se regardèrent, atterrés. Un à un, afin que les deux meutes puissent se parler, ils reprirent leurs formes humaines.

- Je connais cette odeur, commença Paul.

- Nous la connaissons tous, gronda Sam.

- Les Cullen nous ont trahis ! renchérit Léah, hargneuse.

- Je n'en crois pas un mot ! s'indigna Seth.

- Je ne pense pas que nous devrions…. commença Jacob.

Tous s'interrompirent brusquement et, avec un bel ensemble, se tournèrent vers le dense rideau d'obscurité qui enveloppait les lieux sur leur droite.

- Du calme, fit la voix aisément reconnaissable de Carlisle Cullen. C'est nous. Alice a vu ce qui se passait et nous avons pensé qu'il valait mieux que nous venions sur place.

Il y eut un concert de grondements, de glapissements, quelques uns des Indiens reprirent brusquement leur forme de loups, l'air parut crépiter d'électricité ambiante.

Carlisle et les siens ne bronchaient pas.

D'un pas décidé, ignorant totalement sa nudité et la présence de deux femmes (Bella et Alice, Léah ne comptant plus vraiment depuis tout ce temps), Sam s'avança et vint se planter face au médecin, le visage fermé. Il serrait si fort ses poings pour en réprimer les tremblements de mauvais augure que ses articulations blanchirent :

- Ma femme a disparu ! lança-t-il. Ces buveurs de sang l'ont traquée comme une bête, et le dernier nous a avoué qu'un vampire d'un autre clan la leur avait soustraite. Vous connaissez l'odeur des vôtres ? Hein ? Osez donc me répondre que non !

- Edward a emmené cette femme, fit Alice avec calme. Je l'ai vu.

Le silence se fit instantanément.

- Je lui ai dit que des étrangers se trouvaient sur notre territoire et comme il avait une course à faire, il a simplement décidé de voir au passage qui ils étaient et leur signaler que chasser dans le secteur serait indélicat. Cela arrive fréquemment, que certains des nôtres passent par ici. Généralement ils ne s'attardent pas et ne se nourrissent pas dans le coin quand ils savent que nous y sommes établis. L'avenir était limpide, car ils n'avaient pas encore décidé de se mettre en chasse. Il n'y avait donc aucune raison d'y aller en nombre. Mais apparemment, Edward ne les a pas trouvés à temps. J'ai eu du mal à voir ce qui se passait, car la femme dont vous parlez a changé d'option plusieurs fois. Et ses poursuivants n'étaient pas d'accord entre eux au début, ce qui a brouillé mes visions. Je n'ai réellement compris ce qui arrivait qu'en même temps qu'Edward, quand il les a trouvés et a décidé d'intervenir.

- Et maintenant ? jeta Sam, les narines frémissantes et le regard fulgurant.

Ses phalanges craquèrent. Alice haussa les épaules.

- Eh bien, il est intervenu dans leur chasse.

Sam Uley était d'ordinaire quelqu'un de très calme, de pondéré et enclin à éviter tout conflit inutile. Ce n'en était pas moins un loup-garou, dont la rage latente devenait parfois incontrôlable –le visage et le bras balafrés d'Emily en portaient un témoignage accablant-. En l'occurrence, son flegme ordinaire s'était évaporé en fumée depuis un bon moment.

La phrase d'Alice, prononcée d'un ton badin, lui fit soudain voir rouge ! Il se jeta sur elle dans un soubresaut de rage aveugle, les lèvres retroussées sur un cri de fureur.

Des bras musclés surgirent de l'ombre pour le ceinturer et le stoppèrent en plein élan.

- Eh ! Calme-toi, Sam ! fit Jacob en resserrant l'étreinte de ses bras puissants.

Puis il se mit à rire :

- Pour une fois que c'est moi qui te dis de te calmer, et non l'inverse !

Il pivota de manière à se placer entre les Quileutes et les vampires et poursuivit gravement :

- Si Emily est avec Edward, il n'y a pas de danger.

Léah émit une sorte de sifflement bas.

- Je commence à bien le connaître et il ne lui fera pas de mal, Sam, insista Jacob sans paraître avoir entendu. Ma tête à couper !

- Aucun risque ! appuyèrent Carlisle, Bella et Alice en chœur, avec une conviction sans faille.

Les yeux et la bouche de Jacob se plissèrent dans un sourire de pure insolence, il adressa un clin d'œil narquois aux Cullen et ajouta en riant :

- Enfin… elle va puer la sangsue, ça oui… Faudra qu'elle prenne une douche, la pauvre.

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Chapitre 3 : Alliance

Une sourde angoisse planait, insidieuse, sur la réserve de la Push. Bien que pour une fois il ne pleuve pas et que l'air soit doux, peu de monde se risquait hors des maisons. Même ceux qui ne voulaient plus croire aux vieilles légendes étaient gagnés par le malaise latent.

Les Quileutes savaient ce qui rôdait dans leurs bois. L'une des leurs avait disparu et toute la meute était partie, pour défendre le territoire et chasser les Sang-froid.

Du même coup, ceux qui restaient se sentaient fragiles. Seuls. Presque nus face au danger sournois qui rôdait dans la nuit complice.

Billy Black regardait la télévision sans la voir. L'oreille aux aguets, il était en pensée avec ceux qui couraient les bois sous leur forme de loups.

Lorsqu'on frappa à la porte, il sursauta si fort qu'il en renversa sa bière. Il s'adressa aussitôt de vifs reproches. Allons ! Il devenait vraiment vieux si un simple coup frappé à la porte l'effrayait ainsi.

- Qui est là ? cria t-il en faisant tourner son fauteuil roulant.

Au lieu de la réponse qu'il attendait, il entendit un cri aigu à l'extérieur. Il reconnut la voix de Joan, la fille de la maison voisine, et devina qu'elle se tenait à sa fenêtre, d'où elle aimait épier tout ce qui se passait :

- Un vampire ! Un vampire !

Une sueur froide coula le long du dos du vieil homme. Etait-ce possible ? L'un des buveurs de sang avait-il pu tromper la meute et venir jusqu'ici, jusqu'au village laissé sans protection ?

Réprimant de son mieux le tremblement nerveux de ses mains, Billy fit précipitamment rouler son fauteuil jusqu'au placard où il avait rangé, très longtemps auparavant, son fusil de chasse. Une vieille arme, qui n'avait plus servie depuis de nombreuses années. Oh, il savait bien qu'elle serait inoffensive contre un vampire, mais que faire d'autre ? Il n'était pas dans sa nature de ne pas se battre lorsque le danger pointait son museau de requin jusqu'au seuil de sa demeure.

Résolu, il fit avancer son fauteuil jusqu'à la porte au moment où l'on frappait à nouveau.

- N'ayez pas peur, ouvrez ! fit une voix qu'il ne reconnut pas.

- Qui est là ?

- Edward Cullen.

Billy crut avoir mal entendu. Un Cullen, ici ? Le traité… la meute… les garçons… les vampires…

- Ouvrez, insista la voix. J'ai avec moi quelqu'un qui a besoin de soins.

L'Indien aurait pu croire à une ruse grossière s'il n'avait pertinemment su qu'aucune porte ne pouvait empêcher un vampire d'entrer.

Le fusil coincé sous un bras, il manoeuvra son fauteuil, tourna la poignée et écarta le battant. Sa mâchoire faillit se décrocher sous l'effet de la stupeur. Edward Cullen, en effet, se tenait debout sur le pas de la porte. Et il tenait dans ses bras le corps inerte d'Emily Uley. Le vieil homme poussa un gémissement à cette vue.

- Que … ?! Pourquoi !! gémit-il.

- Veuillez me pardonner, dit poliment le vampire. Je n'aurais pas franchi la frontière si les circonstances ne l'avaient pas exigé. Il y a des vampires dans les bois, des inconnus.

Il désigna Emily et continua :

- A priori, j'aurais peut-être du l'amener chez moi et Bella aurait téléphoné pour que vous avertissiez Sam. Mais cela m'aurait obligé à me diriger vers les intrus, qui étaient exactement entre la maison et moi. Je n'ai pas voulu prendre le risque de devoir me battre contre eux tant qu'elle était avec moi.

Il fit une pause et ajouta :

- Et puis, sans doute valait-il mieux éviter qu'elle revienne à elle au milieu d'une famille de vampires. Ses nerfs ont été suffisamment éprouvés ce soir.

- Elle… est vivante ? s'enquit Billy d'une voix chevrotante.

La tête de l'Indienne reposait sur l'épaule de cet effarant visiteur et l'infirme en éprouvait un profond malaise.

- Elle n'a rien, assura Edward. Elle a seulement perdu connaissance. Je sais que Sam n'est pas là… et d'ailleurs, je ne suis pas sûr de savoir où ils habitent. Tandis que vous, je savais où vous trouver pour l'avoir vu souvent dans les pensées de Jacob. Puis-je vous la confier en attendant que sa famille puisse prendre soin d'elle ?

- Bien sûr… bien sûr… fit Billy qui avait du mal à reprendre ses esprits. Entrez. Posez-là sur le canapé. Que lui est-il arrivé ?

Il ne savait plus trop où il en était, Billy. Il n'arrivait pas à croire qu'il venait d'inviter un vampire à entrer chez lui et ne se rendait même pas compte qu'il vouvoyait un gamin –du moins avait-il l'apparence d'un gamin- à peine plus âgé que son fils.

En deux mots, Edward résuma la situation.

Le vieux Black ne savait pas quoi en penser.

Mais Emily ne paraissait pas blessée et il pouvait voir sa poitrine se soulever tranquillement au rythme de sa respiration.

Quelle histoire !

- J'ai pensé un moment l'amener chez Charlie, continua Edward, mais si les autres suivent ma trace, je ne voulais pas les conduire là-bas. Ils n'oseront pas venir jusqu'ici : l'odeur de loup-garou est assez forte tout autour de la Push pour décourager n'importe quel vampire inconnu.

- Oui… approuva le vieil Indien, presque à contrecoeur. Vous avez… eu raison.

Ayant déposé Emily avec précaution sur le canapé, Edward arrangea doucement sa tête brune sur un coussin puis se dirigea vivement vers la porte.

- Encore navré de vous avoir dérangé et de vous causer toutes ces émotions, dit-il. Je dois me dépêcher, à présent : les autres doivent être sur ma piste et les miens en sont sûrement avertis. Je dois rejoindre ma famille sans tarder.

- Bien sûr.

Billy avait surmonté sa stupeur. Il dut pourtant se forcer un peu pour ajouter :

- Et merci. Je raconterai à Sam ce que vous avez fait pour Emily. Il…

Il s'interrompit brusquement, en même temps qu'Edward se figeait dans l'encadrement de la porte.

Serrant fermement tout un fourniment d'armes hétéroclites et souvent improvisées, fusils, pioches, une batte de base-ball, une barre à mine, une masse et même une chaîne à vélo, une bonne dizaine de Quileutes formaient un arc de cercle visant à interdire toute retraite à l'ennemi de toujours et s'avançaient lentement mais résolument vers la maison.

- Allons bon ! ronchonna Edward.

- Tout va bien, lança Billy derrière lui, en haussant la voix pour se faire entendre de ses voisins. Il a seulement ramené Emily.

- Pas de buveur de sang ici ! cria quelqu'un avec haine.

- Laissez-moi passer, Edward ! ordonna Billy. Je vais leur expliquer.

- Merci, mais je crains de ne pas avoir le temps pour ça.

Il se ramassa comme un félin prêt à bondir –ce qui était précisément le cas- sur le seuil de la porte.

- Non ! cria le vieil Indien. Qu'est-ce que vous faites ? Laissez-moi leur parler !

Sans l'écouter, Edward se détendit comme un ressort. Son élan l'emporta par-dessus la ligne des belligérants et à plus de vingt mètres derrière eux. Il reprit contact avec le sol avec la souplesse d'un chat et s'évanouit en un instant dans la nuit.

Quelques cris de frayeur et de stupeur conjoints avaient éclaté dans les rangs des Quileutes.

- Lâche ! cria le même enragé que précédemment.

Exaspéré, Billy leva les yeux au ciel en secouant la tête. Préférant éviter d'avoir à dire ce qu'il pensait à un sot présomptueux qui semblait s'imaginer pouvoir lutter contre un vampire avec une arme de fortune, il ferma sa porte et s'en fut s'assurer qu'Emily n'avait besoin de rien.

0o0

Edward retrouva les siens à l'endroit exact où il avait subtilisé Emily Uley à ses poursuivants. Les Cullen discutaient toujours avec les loups-garous et le ton avait graduellement baissé : Jasper faisait de son mieux pour calmer le jeu et apaiser la tension qui émanait des Indiens.

- Ce que je veux savoir, grognait Sam, c'est où se trouve ma femme à présent !

- Chez Billy Black, répondit Edward en se glissant auprès des membres de sa famille.

Bella lui sauta au cou et il la serra tendrement contre lui.

- Elle est saine et sauve, poursuivit-il. Le trop-plein d'émotions lui a fait perdre connaissance, mais elle n'a rien.

Vampires comme Quileutes le regardaient avec des yeux ronds, muets de saisissement.

- Chez Billy Black ? répéta enfin Sam sur le ton de quelqu'un qui n'arrive pas à trouver de sens aux mots qu'il vient d'entendre. Tu es allé à la Push ?

- Ce n'était pas provocation de ma part, Sam, plaida Edward, désireux d'éviter un esclandre. Ca m'a paru le meilleur choix possible compte tenu des circonstances.

Il réitéra les explications qu'il avait fournies à Billy ainsi que les raisons qui avaient dicté sa décision mais n'aborda pas le sujet, sans importance à ses yeux, des Quileutes armés qui s'étaient placés sur sa route.

- Ramener une Quileute à la réserve Quileute n'est pas un crime, tout de même ! dit Seth avec conviction.

- Non… marmonna Sam, partagé.

- Et vous-mêmes, vous avez massacré des vampires en dehors de votre territoire, remarqua Carlisle en prenant bien soin de ne laisser aucun reproche poindre dans le ton de sa voix.

Le chef de meute lui jeta un regard noir.

- Un à un ! claironna Seth.

- Vas-tu te taire, gamin ? gronda Sam, agacé.

Il reporta son attention sur les Cullen :

- Nous en reparlerons, mais plus tard.

Il parut vouloir ajouter quelque chose mais se ravisa subitement. Puis, il disparut, cédant sa place à l'énorme loup au pelage noir. Sans un regard de plus, il se fondit dans l'obscurité, comme avalé par le néant.

Embarrassé, Jacob se tourna vers Edward :

- Sam te remerciera plus tard, assura-t-il. Il n'est pas… il est juste inquiet pour Emily, il ne sera pas tranquille tant qu'il ne se sera pas assuré qu'elle va bien.

- Je le sais, sourit le vampire. C'est bien naturel.

Jacob passa sa main dans ses cheveux ras et ajouta :

- Je suppose qu'il veut également vérifier que tout va bien à la Push.

- C'est exactement ce à quoi il pense, dit Edward d'une voix douce.

Il soupira et reprit :

- J'ai fait peur à ton père, ce soir, Jacob. Il ne se s'attendait pas à… ça. Je te prie d'accepter mes excuses, et de les lui transmettre également. Je voulais mettre Emily en sûreté mais en même temps j'étais assez pressé de revenir, alors…. La Push était vraiment la seule solution.

Jacob se fendit d'un large sourire.

- T'inquiète ! Je me doute que sur le coup ça lui a fait drôle, mais il n'y a pas de mal.

Il reprit son sérieux pour assurer, le regard ferme :

- Il n'y aura pas de guerre pour ça. Si certains y pensent, je leur dirais un mot.

- Merci, fit Edward, soulagé.

- Merci à toi, fit Jacob.

Et spontanément, sans la moindre arrière-pensée, les deux garçons se donnèrent l'accolade.

- Mieux vaut que je file aussi, dit enfin Jacob. On se voit demain. Bella, embrasse Nessie pour moi, hein ?

- Bien sûr, Jacob, répondit la jeune femme en souriant.

En un instant, tous les Indiens avaient repris leur forme lupine et s'étaient fondus dans le noir.

- Eh bien ! soupira Carlisle. Quelle soirée ! Nous ne sommes pas passés loin de la catastrophe. Heureusement que tu as pu intervenir à temps pour sauver cette femme, Edward. Qui étaient ces inconnus, d'après toi ?

- Aucune idée, répondit Edward, Bella lovée contre lui. Je n'ai pas eu le loisir de leur parler et leurs pensées étaient focalisées sur la chasse.

Il soupira à son tour et désigna d'un geste vague l'endroit où gisaient les restes déchiquetés :

- J'aurais voulu éviter ça, mais le plus urgent était de mettre Emily en sécurité. Ils ne m'auraient pas écouté si j'avais tenté de leur faire comprendre la situation. Et elle aurait été en danger.

Le médecin donna une bourrade amicale à son fils.

- Tu as fait au mieux, assura-t-il. Nous aurions du t'accompagner tout de suite au lieu de te laisser y aller en éclaireur. Une bonne leçon à retenir pour l'avenir.

Sous le ton léger, la tristesse perçait. Carlisle déplorait toujours les victimes, quelles qu'elles soient et quelles que soient les circonstances.

Tandis que les Cullen, un peu assombris mais néanmoins soulagés que les choses n'aient pas plus mal tournées encore rentraient chez eux, une scène houleuse se déroulait à la Push où les loups étaient revenus.

Ils y avaient certes retrouvé Emily indemne, qui reprenait ses sens et sirotait un thé brûlant sur le canapé de Billy Black (Léah ne lui jeta qu'un bref coup d'œil, prit une mine dégoûtée et sortit en grimaçant, fronçant le nez de manière exagérée tout en reniflant ostensiblement).

Mais ils y avaient surtout retrouvé une partie des leurs complètement hystériques.

Le fait qu'un vampire soit venu jusque dans la maison de l'un d'eux avait déclenché une véritable frénésie dans laquelle la peur, la haine ancestrale envers sa race et le désir de violence se mêlaient étroitement. Un climat électrique, explosif même, qui menaçait de s'étendre comme une nappe d'huile et de provoquer bien des heurts au sein de la réserve d'ordinaire si calme.

Les loups-garous ne tardèrent d'ailleurs pas à sentir la moutarde leur monter au nez également, pour des raisons exactement inverses. Par ailleurs, aucun d'eux n'appréciait tellement les sous-entendus visant à leur faire entendre qu'ils n'étaient qu'une bande d'irresponsables, voire d'incapables.

- … une portée de chiots aveugles… disait quelqu'un, la jalousie suintant de chacune de ses intonations.

Paul poussa un grognement, les yeux étrécis par la colère. D'un même mouvement, Jacob et Sam lui posèrent une main sur l'épaule, l'un à droite, l'autre à gauche, bien que tous deux commencent sérieusement à bouillir également !

Billy d'abord, puis Emily avaient confirmé en quelques mots les événements de la soirée.

Joey Tornton, connu du reste pour son caractère excessivement emporté et sa violence latente, braillait de toutes ses forces et exigeait une expédition punitive immédiate, afin « d'aller foutre le feu à la baraque des Cullen et débarrasser une bonne fois la région de cette vermine ». Il laissait par ailleurs clairement entendre que les loups n'étaient pas indispensables à cette opération.

- Non ! beugla Sam, le regard dur. On ne touche pas aux Cullen ! Jacob est lié à la petite et maintenant Edward a sauvé Emily… Je préférerais lui baiser les pieds que lever ou laisser lever la main sur lui et les siens, c'est clair ? Et si tu veux en discuter, je suis à ta disposition… maintenant !

Cette tirade assénée sur un ton de volonté inébranlable eut un impact considérable sur la foule surexcitée. Sam était très respecté à la Push. Et par ailleurs, personne, pas même cet excité de Joey, n'aurait envisagé de se colleter avec lui : sa seule stature était suffisamment dissuasive, même pour un bagarreur.

Jacob envisageait sérieusement, quant à lui, d'allonger deux gifles mémorables à ce braillard vengeur, et cela devait se lire clairement sur son visage car plusieurs personnes s'écartèrent prudemment.

Résolus, les membres des deux meutes se tenaient épaules contre épaules face aux émeutiers, laissant clairement entendre par leur attitude qu'ils ne seraient pas simples spectateurs en cas de grabuge.

Billy Black intervint alors, faisant rouler son fauteuil jusqu'au premier plan. En tant que l'un des anciens de la tribu, membre du conseil et descendant direct des chefs d'autrefois, il était lui aussi éminemment respecté.

- Nous ne courons aucun danger, dit-il d'un ton ferme. Demain, le conseil se réunira avec les Protecteurs de notre peuple –il désigna les garçons près de lui- pour décider de ce qu'il convient de faire.

La tension baissa comme par enchantement et les vociférations se changèrent en grommèlements et protestations.

- Le traité a été rompu ce soir, c'est vrai, admit Sam. Mais par nécessité, il l'a été par les deux parties.

- De toute façon, fit Jacob, tout ça ne rime plus vraiment à grand-chose, à présent.

- En effet, fit Sam. Et c'est pourquoi demain je proposerai de revoir les termes de ce traité et jusqu'à son nom : « alliance » me semblerait désormais plus juste.

- Alors il faudrait que les Cullen soit là, émit Seth.

- Au moins leur chef, tempéra Paul, en grimaçant malgré lui à l'idée de toute la famille réunie à la Push.

- Vous voulez laisser ces buveurs de sang venir sur nos terres ? lança quelqu'un, incrédule.

- Ils ne le feront pas, répondit Sam. Je pensais seulement à assouplir la règle, de manière à ce que tous ensemble nous puissions défendre l'intégralité du secteur contre les véritables dangers, sans se prendre la tête pour une frontière imaginaire.

Il regarda Billy :

- Mais de toute façon, c'est au conseil de décider.

Il promena ensuite un regard sévère sur les belligérants un peu calmés et ajouta sur le ton de l'avertissement :

- Et que personne ne s'imagine qu'il pourrait agir de son côté sans que nous soyons au courant ! Nous ne voulons pas que tout cela dégénère en bataille rangée, représailles, contre-représailles et ainsi de suite. Il y a soixante-dix ans, Ephraïm Black a conclu ce traité pour éviter les affrontements. Depuis soixante-dix ans, nous vivons en paix avec les Cullen. Je ne permettrai pas que tout cela soit compromis maintenant, surtout pas après ce soir.

Un silence.

- La décision sera prise demain, acheva t-il d'un ton sans réplique.

Sans un mot de plus, il tourna les talons et entra dans la maison afin de rejoindre Emily, signifiant par là que pour lui le sujet était momentanément clos.

Tandis que l'écho de ses dernières paroles retentissait encore dans l'air nocturne, les mécontents commencèrent à se disperser, non sans grogner dans leurs barbes ou en échangeant des commentaires à voix basse.

Les autres garçons, ainsi que Léah, se détendirent et échangèrent quelques regards. Celui de Jacob brillait d'enthousiasme et Seth sautillait sur place, manifestement enchanté.

Quels que soient leurs sentiments exacts, les loups-garous savaient qu'ils étaient arrivés au seuil d'un grand changement et que le lendemain ferait date dans l'histoire des Quileutes. Lorsque plus tard il s'étendit sous ses draps, Jacob y rêva encore un moment, les yeux mi-clos.

- Une alliance, dit-il à mi-voix.

Le terme lui plaisait. « Alliance » sous-entend la complicité, sinon l'amitié. « Traité » a un petit côté guerrier. Bien qu'il aime la bagarre, Jacob ne l'envisageait plus lorsqu'il était question des Cullen.

Ce fut en souriant aux anges et la tête pleine de pensées plutôt agréables qu'il s'endormit.

FIN

 

Ecrit par Syrene, à 00:15 dans la rubrique Fanfictions.
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